Compte-rendu de l’ouvrage de Valentin Bert, D’où vient le mal(e) ? Ethnographie des masculinités à Palerme
Par Alizéa Naso, étudiante en master en anthropologie, UCLouvain.
Avec son ouvrage D’où vient le mal(e) ? Ethnographie des masculinités à Palerme (2025), Valentin Bert nous plonge dans les champs de l’anthropologie du genre et des études sur les masculinités. S’appuyant sur une enquête ethnographique réalisée depuis juillet 2022, il propose une analyse intersectionnelle et située des processus du « devenir homme » dans le contexte palermitain urbain, marqué par de fortes inégalités socio-économiques, un héritage mafieux et des rapports de genre en transformation. Valentin Bert met en lumière des masculinités plurielles et hiérarchisées, évitant de cette façon toute approche homogénéisante. Son objectif central est de saisir comment se construisent et se performent les masculinités – et plus largement le genre – à Palerme, en réfléchissant à ce qu’implique de devenir maschi au sein de contextes sociaux différenciés. Couvrant l’ensemble de la ville, son terrain ethnographique s’appuie sur une méthodologie qualitative qui mêle observation participante, entretiens informels et semi-directifs, récits de vie et photographie. Valentin Bert complète par ailleurs son approche empirique d’une posture réflexive assumée : il interroge sa position d’homme cisgenre blanc privilégié ainsi que son rapport aux valeurs féministes sur le terrain.
Organisée en sept chapitres, la monographie retrace d’abord la construction du genre, plus particulièrement des masculinités – racialisées ou non – de l’enfance à l’âge adulte dans le centre historique et les quartiers populaires de Palerme, où la rue constitue un espace central de socialisation. Les chapitres suivants explorent l’expérience féminine des violences masculines, les masculinités bourgeoises des quartiers nord, avant d’évoquer la drague et les relations amoureuses. Un dernier chapitre est consacré au récit inspirant d’une personne LGBTQIA+, Massimo, permettant de dépasser une vision hétéronormée et binaire du genre. Sur le plan théorique, Valentin Bert soutient que le genre est une construction sociale et historique ainsi qu’une pratique performative et interactionnelle. Il insiste sur l’agentivité de ses acteur·rice·s de terrain, tout en affirmant le caractère politique des sexualités et des rapports de genre. Il expose de quelle manière les masculinités, en constante transformation, participent à la production de l’ordre social patriarcal.

Son analyse fine du contexte palermitain – marqué par la gentrification des quartiers, l’absence de l’État, la présence des systèmes mafieux et la précarité socio-économique – révèle comment ces éléments impactent les trajectoires masculines. Au sein des quartiers populaires, les pratiques viriles, telles que la maîtrise de l’espace, la démonstration de force et le recours à la violence, deviennent des ressources pour affirmer son identité masculine et se protéger des stigmates de la pauvreté. A contrario, les hommes bourgeois se distinguent par la discipline de leur corps, la maîtrise de soi et leur capacité à invisibiliser les violences masculines. Ils maintiennent ainsi leur position hégémonique face à la figure repoussoir de l’homme issu des quartiers populaires. Valentin Bert met alors en évidence que l’hégémonie masculine ne disparaît pas, mais qu’elle évolue et se (re)négocie selon les contextes sociaux et historiques. Dans une perspective intersectionnelle, il explore la question des masculinités hégémoniques, subalternes et marginalisées dans la continuité des travaux Raewyn Connell (2014). L’auteur aborde notamment des masculinités migrantes, prises à la fois dans des hiérarchies internes et externes, des discriminations et des stratégies de construction identitaire au sein de l’espace public. Il révèle également l’existence d’un racisme interne entre le Nord et le Sud de l’Italie.
Bien qu’elle soit centrée sur les hommes, la monographie accorde une place importante aux femmes et aux personnes LGBTQIA+, qui endurent également le système patriarcal et ses conséquences. Valentin Bert soutient dès lors que les masculinités ne peuvent être pensées indépendamment de ces personnes, tout en soulignant l’agentivité de chacune. Méthodologiquement parlant, la force de l’ouvrage réside dans la richesse de l’enquête ethnographique : descriptions denses et sensibles, photographies et usage des mots propres au terrain renforcent l’immersion du lectorat dans l’univers palermitain, tout en respectant rigoureusement l’anonymat des acteur·rice·s de terrain.

Enfin, si Valentin Bert parvient à exposer la culture sicilienne de manière nuancée et aborde en filigrane les systèmes mafieux, l’analyse de l’incidence de cet élément clé sur les rapports sociaux à Palerme nous a laissé un léger goût de trop peu. À titre d’exemple, une discussion avec le travail de Rita Laura Segato (2022) nous semblerait particulièrement stimulante pour l’analyse des systèmes mafieux palermitains de Valentin Bert, dans la mesure où dans une ambition théorique transnationale, elle analyse les organisations criminelles latino-américaines comme des régimes de pouvoir genrés, qui mettent en scène la violence et se fondent sur la souveraineté masculine.
En définitive, l’anthropologue Valentin Bert apporte une contribution pertinente aux études du genre et des masculinités. Son ethnographie constitue une ressource précieuse afin de comprendre les masculinités dans leurs complexités. Face à la montée actuelle des discours masculinistes, sa recherche prend un relief particulier. L’auteur s’oppose à une perspective homogène, naturalisante et réactionnaire des identités masculines. Il analyse avec nuance comment les masculinités se (re)négocient, se hiérarchisent et s’articulent à d’autres rapports de pouvoir à partir du contexte singulier de Palerme. Son écriture accessible rend l’ouvrage susceptible d’intéresser un public au-delà du lectorat académique, pour encourager à une réflexion nécessaire et renouvelée sur le genre et ses implications dans le monde d’aujourd’hui.
Référence
Bert, V. (2025). D’où vient le mal(e)? Ethnographie des masculinités à Palerme (Collection Anthropologie Prospective, n°33). Academia.
Connell, R. (2014). Masculinités : Enjeux sociaux de l’hégémonie. Éd. Amsterdam.
Segato, R. L. (2022). La guerre aux femmes (I. Velez & A. Rinaldy, Trad.). Payot.
Toutes les photos sont issues des travaux de Valentin Bert


