Objet de recherche

1. Qu’est-ce que la postmigration ?

Contrairement à ce que le terme « postmigration » pourrait laisser croire, le domaine de recherche qu’il ouvre — issu au départ des sciences sociales plutôt que des sciences humaines — ne se contente pas de désigner un temps après la migration.

Certes, c’est bien la dimension temporelle qui distingue et donne une visibilité propre aux générations postmigrantes, lesquelles, à l’inverse de leurs parents ou grands-parents, n’ont pas connu la migration, mais y restent liées tant par leurs histoires familiales que par des assignations souvent contraintes. Les personnes dont il est question sont nées au sein des sociétés européennes et/ou y ont vécu leur socialisation, en grande partie dans les langues de référence de celles-ci. Tous ces facteurs configurent une vision des choses particulières, qui fait en sorte que la postmigration se distingue par de nouveaux modes de références et/ou d’appartenance plus flexibles, spécifiques à une situation de « l’entre-deux ».

Cette dimension générationnelle objective est toutefois perçue comme insuffisante par les milieux de la recherche spécialisée. Ceux-ci considèrent unanimement que la postmigration renvoie à un changement social majeur et très largement sous-estimé: la migration (re)structure la société dans son ensemble et ne constitue pas un phénomène limité aux seules « minorités » auxquelles on cherche trop souvent à la réduire. La recherche insiste sur la réalité qui est celle que nous vivons bien plutôt toutes et tous dans une société postmigrante; et elle s’attelle par conséquent à mettre en lumière les manières dont toutes les dimensions de la société sont transformées et façonnées par les migrations, des points de vue culturel, linguistique, politique et autres. 

Un angle d’approche complémentaire s’attelle à développer une perspective postmigrante qui poursuit l’objectif d’à la fois « démigrantiser » les discours sur les migrations, tout en « migrantisant » les approches nationales traditionnelles. Celles-ci passent sous silence le fait que les migrations sont constitutives de toutes les époques et en particulier de la nôtre. On plaide ici pour l’ouverture à de nouvelles interprétations portant sur les représentations de la migration dans l’analyse des œuvres culturelles et artistiques, sans se limiter au champ (ultra-)contemporain mais en ouvrant aussi à des interprétations nouvelles d’objets de recherche plus anciens. Au cœur du propos, il y a aussi la question du traitement des négociations introduites dans nos sociétés par l’immigration, ainsi que la volonté de développer de nouveaux imaginaires, dépassant les visions binaires entre migrant·es et non-migrant·es.

Parce qu’il est utilisé majoritairement par des milieux de recherche engagés, le terme « postmigration » invite ainsi à surpasser les dualités et discours imposés par les sociétés occidentales dites hégémoniques — soit largement dominées par les discours politiques partisans — dans la continuité des recherches postcoloniales et décoloniales. 

On remarquera finalement que les termes « postmigration/postmigrant » et « post-migration/post-migrant  » se côtoient dans la littérature spécialisée. Ceci reflète que l’usage du tiret traduit un sens plus temporel et s’applique par principe aux générations post-migrantes stricto sensu, là où le terme « postmigrant », en un mot, renvoie davantage à une perspective qui se fait porteuse d’un questionnement plus englobant et outil d’analyse de la société postmigrante. Tout en intégrant pleinement l’élément générationnel, NarraMuse se positionne pour l’usage du terme « postmigration » sans tiret.

Sources 

Coste, Marion, et Kopf, Martina, « Introduction: ‘Tu viens d’où?’ », dans Marion Coste et Martina Kopf (dirs.), Postmigration et Postcolonialisme: Perspectives comparées sur les musiques et littératures franco- et germanophones, Berlin, de Gruyter, 2026, pp. 1-27. 

Petersen, Anne Ring, Postmigration, transculturality and the transversal politics of art, New York/Londres, Routledge, 2024.

2. Qu’est-ce que la littérature de la postmigration?

La littérature de la postmigration désigne les textes littéraires et autres productions culturelles et intellectuelles rédigés par des descendant·es d’exilé·es et de migrant·es, né·es ou socialisé·es tôt dans les sociétés européennes. Des personnes dont l’histoire familiale est traversée par la migration, mais qui résistent aux assignations de migrant·es.

Dans l’acception élargie de perspective postmigrante, le paradigme de la postmigration peut également trouver une application plus large et aussi englober les « écritures migrantes » antérieures sur le plan chronologique. Ces écritures sont envisagées comme étant elles aussi révélatrices d’un nouvel imaginaire européen restructuré par l’immigration.

De façon plus ou moins explicite, bon nombre de ces récits remettent en question les sociétés hégémoniques et les effets de leurs discours binaires et excluants sur les populations (post)migrantes. Ils représentent des personnages postmigrant·es avec une identité hybride et complexe ainsi que les conflits de loyauté et négociations ayant lieu dans des sociétés profondément informées par la migration. Toutefois, on ne limitera pas la littérature postmigrante par principe à cette vision engagée des choses. Certain·es de ses représentant·es n’y adhèreront pas nécessairement ou revendiqueront une liberté de pouvoir aborder d’autres thématiques que celle-ci. Si on peut observer des regroupements ou réseaux d’artistes postmigrant·es à l’échelle nationale ou internationale, on ne connaît pas vraiment de manifeste qui associe postmigration et engagement contre les discours dominants.

Cependant, il est pour nous tout à fait clair que le champ culturel que nous étudions mène à découvrir de quelle manière les sociétés européennes sont transformées par la migration grâce à l’étude d’œuvres littéraires. Et que celles-ci contribuent à de nouveaux imaginaires des sociétés européennes, reconfigurant des notions centrales comme l’identité, l’appartenance, la communauté de souvenirs, l’histoire nationale, etc. En ce sens, une des dimensions essentielles de notre approche met l’accent sur la poétique et l’esthétique des récits postmigrants, lesquels incluent aussi les textes d’inspiration autobiographique ou qui se conçoivent comme des témoignages. L’enjeu est alors de dégager et d’analyser les procédés d’écriture qui constituent la mise en forme littéraire d’une expérience complexe que l’on cherche à saisir et à traiter à travers les œuvres.

L’objet des recherches du projet NarraMuse se base donc par principe sur une conception plutôt générationnelle de la postmigration mais il est ouvert à tout élargissement suggéré par les recherches en cours. 

Sources

Schramm, Mortitz, « Postmigration as an Umbrella Term? Postcoloniality and the ‘Problem-Space of Postmigration’ », dans Marion Coste et Martina Kopf (dirs.), Postmigration et Postcolonialisme: Perspectives comparées sur les musiques et littératures franco- et germanophones, Berlin, de Gruyter, 2026, pp. 57-78. 

Geiser, Myriam, « Poétiques postcoloniales et postmigrantes: continuités et ruptures dans une perspective franco-allemande », dans Marion Coste et Martina Kopf (dirs.), Postmigration et Postcolonialisme: Perspectives comparées sur les musiques et littératures franco- et germanophones, Berlin, de Gruyter, 2026, pp. 79-94.

Hofmann, Michael, « Postmigrantische Gegenwartsliteratur. Profile, Genese und Texte », dans Nazli Hodaie et Michael Hofmann (dirs.), Postmigrantische LiteraturGrundlagen, Analysen, Positionen. Literatur und Postmigration, Berlin, J.B. Metzler, pp. 179-199.

3. Quels sont nos objets d’étude? 

Le projet NarraMuse se base sur l’étude d’une grande variété d’œuvres littéraires en prenant en compte une conception élargie de la littérature. En effet, ce ne sont pas seulement les genres littéraires canoniques qui font l’objet d’analyses, mais également d’autres genres et types de productions culturelles parfois négligés ou mis de côté comme les autobiographies, les témoignages et le rap. 

De plus, les différentes œuvres ne sont pas étudiées uniquement d’un point de vue stylistique: en plus de porter leur attention sur les processus d’écriture, les membres de NarraMuse considèrent également les productions littéraires comme des objets de discussion sociétale. C’est justement grâce à cette perspective que la littérature au sens large devient une source de rencontre dans le projet NarraMuse, permettant de créer des liens entre chercheur·ses ou avec le grand public via les différentes activités organisées et les ressources proposées.

4. Quelles sont nos approches et nos méthodes ? 

La postmigration est un domaine de recherche qui se trouve être source d’intérêt dans plusieurs disciplines. Le concept de postmigration étant très complexe, il est important de varier les manières dont il est étudié. Les recherches au sein du projet NarraMuse se basent sur une grande variété d’approches et de méthodes, permettant d’aborder les œuvres littéraires, autobiographiques et musicales sous différents angles.

  • Les études littéraires: elles permettent d’analyser les œuvres dans leur dimension esthétique et formelle, en s’intéressant notamment aux procédés narratifs, aux voix et perspectives adoptées ainsi qu’aux stratégies de représentation. L’approche comparée permet en outre de mettre en évidence les convergences et les divergences entre des œuvres issues de différents contextes linguistiques, culturels et littéraires, afin d’identifier des phénomènes qui dépassent les frontières nationales et linguistiques.
  • La sociologie: elle ancre l’analyse des productions culturelles dans les structures sociales, les institutions et les trajectoires individuelles au sein des sociétés postmigrantes. Elle examine la manière dont les textes traduisent, contestent et reconfigurent les assignations identitaires et les dynamiques de mobilité sociale, tout en nourrissant en retour l’imagination sociologique.
  • La sémiotique: elle privilégie l’étude du texte artistique en tant que système autonome de signification. En analysant les structures formelles, les réseaux de métaphores et les articulations du sens, cette méthode permet de dégager la cohérence interne des œuvres sans les réduire à de simples documents sociologiques ou biographiques.
  • Les études culturelles: elles proposent une grille d’analyse transdisciplinaire qui examine les œuvres artistiques à l’intersection du texte, de la politique et de la société. Cette approche étudie comment les productions culturelles reflètent, négocient et contestent les rapports de pouvoir, révélant la dimension politique et émancipatrice de la création contemporaine.
  • Les études de genre: elles permettent d’interroger la construction et la négociation des identités et des rapports de pouvoir liés au genre, ainsi que les normes qui les sous-tendent. Elles permettent également d’analyser l’articulation du genre avec d’autres catégories sociales, telles que l’origine, la classe sociale ou la racialisation, et de mettre en évidence le caractère situé et intersectionnel des expériences représentées.
  • Les études postcoloniales: elles permettent d’analyser les rapports de pouvoir hérités de l’histoire coloniale et les processus d’altérisation, de racialisation et de marginalisation qui structurent les représentations et les expériences des sujets minorisés. Elles permettent également de questionner les catégories produites par les sociétés hégémoniques et les mécanismes par lesquels certaines identités, cultures ou appartenances sont construites comme « autres ».
  • La théorie de la communication: elle étudie les flux discursifs, les codes partagés et les ruptures d’interaction au sein des œuvres contemporaines. Cet axe analyse les phénomènes d’incompréhension, de bruit acoustique, d’opacité et de silence stratégique non comme de simples échecs de la transmission, mais comme des dispositifs esthétiques et politiques à part entière.

5. Quelles sont les grandes thématiques abordées? 

Les études au sein du projet NarraMuse ne se contentent pas d’utiliser plusieurs méthodes et approches afin d’étudier des produits culturels de la postmigration, elles les couplent également avec l’analyse de nombreuses thématiques, telles que: 

  • La corporéité: cette thématique interroge la manière dont le corps constitue un lieu de perception, d’expérience et de négociation des rapports sociaux. Dans les œuvres étudiées, il apparaît comme un espace dans lequel s’inscrivent les normes sociales et les rapports de pouvoir, mais également comme un moyen de les questionner. L’analyse de la corporéité permet ainsi de mettre en évidence les processus de racialisation, de sexualisation et de genrisation qui affectent les corps minorisés. Elle permet également d’examiner les différentes formes de violence et de maltraitance corporelles représentées dans les œuvres. Le corps peut dès lors être envisagé comme l’un des espaces privilégiés dans lesquels se manifeste et se négocie « l’entre-deux« .
  • La masculinité: cette thématique explore la construction, la (re)négociation et la subversion des modèles virils chez les sujets postmigrants, pris en tension entre stéréotypes racisés, injonctions hégémoniques et attentes familiales ou communautaires. Cet axe met en lumière le déploiement de représentations et de subjectivités masculines plurielles et vulnérables, dépassant les récits binaires et normatifs.
  • Le silence/la voix: cette thématique explore la tension entre l’aphasie structurelle imposée aux sujets postmigrants et le déploiement d’une souveraineté discursive.
  • Les rapports intergénérationnels : cette thématique met en lumière les conflits, liens et négociations dans les relations (grands-)parents-enfants ainsi que la remise en question de rôles familiaux et de rôles de genre traditionnels dans un contexte postmigratoire. La représentation de dynamiques familiales peut également être utilisée afin de dépeindre des groupes plus larges, voire la société en général. 
  • Le sexe et le genre: cette thématique interroge la construction sociale des identités et des rôles associés au sexe et au genre, ainsi que les normes qui les régissent. L’analyse porte notamment sur les processus de genrisation et de sexualisation des individus et sur les stratégies d’adaptation, de négociation ou de résistance face aux normes hétérosexuelles et genrées. Elle permet ainsi de mettre en lumière la manière dont ces normes participent à la définition des identités et des comportements considérés comme légitimes.
  • L’espace: cette thématique interroge la cartographie matérielle et symbolique des territoires contemporains à travers les productions culturelles. Cet axe examine la transition d’une spatialité claustrophobique et périphérique vers une appropriation souveraine du paysage urbain, transformant les marges en nouveaux centres névralgiques de l’imaginaire européen.
  • Les rapports aux institutions: cette thématique porte sur les interactions entre les individus et les différentes institutions qui structurent leur environnement social, telles que la famille ou l’école ou encore les institutions étatiques. Il importe de questionner les relations de confiance ou de défiance qui se forgent comme autant de dispositifs susceptibles de façonner les identités et appartenances des un·es et des autres. Il s’agit notamment d’examiner la manière dont ces institutions participent à la reproduction de normes et de rapports de pouvoir. Elles peuvent néanmoins également constituer des espaces de négociation, de contestation et de transformation de ces normes.
  • L’engagement: cette thématique interroge les formes contemporaines de l’action politique à travers la création artistique. Loin du simple slogan ou du témoignage militant, cet axe examine comment l’engagement s’inscrit dans la matérialité même du texte, faisant de l’innovation formelle et de la souveraineté discursive des leviers de transformation sociale.
  • La langue: cette thématique explore les dynamiques de métissage, de translanguaging et de rénovation linguistique au sein de la création contemporaine.
  • La religion: cette thématique interroge la façon dont les croyances, les pratiques rituelles et les manière d’être au monde sont vécues, transmises ou réinventées en contexte postmigrant, par-delà les grilles de lecture dogmatiques. Cet axe analyse les tensions entre assignations identitaires, discours séculiers et héritage religieux, tout en révélant des rapports hybrides, intimes et critiques à la tradition.