Colloque Dispositifs et Médiation des Savoirs (1998)

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Les dispositifs de pouvoir/savoir : deux modèles

Jean De Munck
Centre de Philosophie du Droit (CPDR), UCL

 

La question sera de savoir dans quelle mesure la notion de dispositif, ainsi située, permet d'éclairer la question du rapport du pouvoir et du savoir (la norme étant un aspect du savoir). Nous opposerons deux modèles : le modèle généalogique du pouvoir; et une approche cognitive du pouvoir. Nous procéderons en trois étapes :

1- Le modèle foucaldien du dispositif de savoir/pouvoir.

Les dispositifs de savoir/pouvoir apparaissent comme une hypothèse qui doit permettre de rendre compte de la production/raréfaction du sens sur fond de savoir distribué. Le pouvoir dans ce cas n'est pas le pouvoir centralisé (le souverain), mais un micro-pouvoir. Au savoir distribué, correspond donc un pouvoir distribué. Il n'est pas une chose que l'on possède mais un procédé que l'on pratique ponctuellement. Son point d'application n'est pas l'esprit, mais le corps. Enfin, il s'exerce par la médiation de l'espace, d'instruments, de techniques, bref par la médiation d'une matérialité.

2- L'approche interactionniste de Barry Barnes.

Barnes rompt avec l'hypothèse de la non-réflexivité (ou de la fausse réflexivité) des acteurs. Primo, il construit le pouvoir comme un aspect du savoir distribué. Le savoir distribué est synonyme des routines autostabilisatrices qui fondent l'ordre social entendu comme ordre cognitif. Dans cette perspective, la norme n'est pas intériorisée par les acteurs, mais elle est produite comme la solution d'un problème de coordination par des agents intelligents. Secundo, Barnes définit le pouvoir comme la maîtrise des zones d'incertitude des routines, c'est-à-dire la maîtrise des processus d'apprentissage. Tertio, il montre la productivité interne du pouvoir (processus d'autocréation du pouvoir). Cependant, l'analyse de la question de la légitimité du pouvoir est déficiente chez Barnes, de même que celle de la matérialité du pouvoir (son concept reste intersubjectif, au sens de l'interactionnisme).

3- Le modèle cognitif du dispositif de savoir/pouvoir.

En conséquence, tout en maintenant son modèle, les déficiences de Barnes devraient être comblées sur deux plans :
a. sur le plan des médiations matérielles et objectales du politique
b. sur le plan des médiations matérielles et objectales du politique sur le plan de la légitimité : il importe d'intégrer, dans l'analyse des conditions de la confiance dans le pouvoir, la dissymétrie entre croyances dans le pouvoir d'une part, et prétention à la légitimité d'autre part (Ricoeur). Dans cette dissymétrie, s'introduisent les référentiels cognitifs comme schémas de légitimité du pouvoir. Avec eux, s'introduit aussi la possibilité de l'idéologie comme usage autovalidant de ces référentiels, c'est-à-dire resubstantialisation (politique) du sens. Or cette resubstantialisation peut passer tant par la contrainte des objets que par la clôture des règles. De cette manière, apparaît la portée politique (et non pas seulement épistémologique) de la critique de la substantialité du sens portée par le concept de dispositif.

En conclusion , la problématique du dispositif de savoir/pouvoir n'est pas tant celle de la production processuelle du savoir par le pouvoir (Foucault), ni celle de la fondation processuelle du pouvoir par le savoir distribué (Barnes). Elle est plutôt celle de l'institutionnalisation de réseaux socio-techniques dans lesquels l'usage des référentiels cognitifs ne doit pas être substantialisé, ni sous forme d'objets, ni sous forme de règles. Cela ouvre la question de ce que pourrait être un dispositif de savoir/pouvoir démocratique.


  Auteur: Hugues Peeters — Modifications: Pierre Fastrez   
  Date de dernière modification: 09.03.2010