NOUVELLE  BIOGRAPHIE  NATIONALE

Académie Royale des sciences, des lettres et des beaux-arts de Belgique

Tome 8, pp. 254-256; 2005

MAISIN, Henri, Ferdinand, Joseph, médecin, cancérologue, professeur à l'Université catholique de Louvain, membre de l'Académie royale de Médecine, né à Néthen le 25 août 1893, décédé à Ossuna (Espagne) le 6 juin 1971.

Né dans le petit village de Néthen, où il repose aujourd'hui, non loin de la rue qui porte son nom, Joseph Maisin est toujours resté fidèle à ses ascendances wallonnes et terriennes. Il est issu d'une famille de cultivateurs, brabançonne et wallonne, établie dans la région depuis le XVIIe siècle. Son père, Henri-Nicolas, était cultivateur et marchand de bois. Sa mère, Alphonsine Collart, était institutrice, fille d'un cultivateur qui fut bourgmestre de Néthen pendant plusieurs mandats. Joseph Maisin conservait une grande reconnaissance à l'égard de ses parents, qui lui donnèrent l'amour de l'étude et du don de soi.

Après des études primaires à l'école du village et des humanités à l'Athénée de Louvain, le jeune Maisin entreprend en 1911 des études de médecine à l'Université catholique de cette même ville. Ses études sont interrompues par la Première Guerre mondiale, à laquelle il participe en tant qu'élève-officier médecin, d'abord à l'Yser, puis en Afrique, qu'il gagne comme engagé volontaire en 1916 et où il assiste notamment, à la prise de Tabora par les forces belges. Il revient au pays en 1918, aguerri par les dures campagnes auxquelles il a pris part, ébloui par la beauté sauvage de l'Afrique centrale à laquelle il restera profondément attaché, et surtout, fort d'une expérience médicale incomparable. Celle-ci le conduit, dès son retour, à fréquenter le laboratoire de bactériologie du professeur Richard Bruynoghe, où il. s'initiera à la pathologie tropicale.

Promu docteur en médecine avec la plus grande distinction en 1921, Maisin est lauréat du Concours des Bourses de voyage du gouvernement belge et va se perfectionner chez plusieurs maîtres étrangers prestigieux : Claude Regaud et Gustave Roussy à Paris, Pierre Masson et Charles Oberling à Strasbourg, Johannes Fibiger, qui obtiendra le Prix Nobel en 1926, à Copenhague, et James B. Murphy au célèbre Rockefeller Institute for Medical Research à New York. En 1923, il est nommé chargé de cours à l'Université de Louvain, où il deviendra professeur deux ans plus tard, avec comme tâches l'enseignement de l'anatomie pathologique et de la cancérologie.

Un an à peine après son entrée en fonction, Maisin devait, avec l'appui du recteur Monseigneur Ladeuze et grâce au soutien financier de nombreux donateurs privés, mettre sur pied une entreprise grandiose, la construction d'un nouvel Institut du Cancer, un bâtiment imposant, surtout pour l'époque, qui fut inauguré solennellement le 29 juin 1927. C'est dans cet institut, dont il assuma la direction jusqu'à son éméritat en 1964, que Joseph Maisin accomplit toute sa carrière universitaire, consacrée, avec une capacité de travail remarquable, en même temps à l'enseignement, à la clinique, à la recherche et aux organisations nationales et internationales.

Enseignant né, d'une grande prestance, toujours tiré à quatre épingles, il dominait son auditoire de sa voix un tantinet rocailleuse, où perçait l'accent de son terroir natal. Laissant à son chef de travaux pratiques le soin d'expliquer le détail des images histopathologiques, il s'efforçait de situer celles-ci dans un cadre plus général, illuminé par la génétique, la physiologie, la biochimie et l'immunologie de son temps. Il apportait à ses cours le fruit, insolite pour le petit Louvain provincial de l'entre-deux-guerres, d'une familiarité personnelle avec le sujet et ses acteurs, entretenue par de fréquents voyages à l'étranger, y compris les Etats-Unis, où il se rendait régulièrement à une époque où l'on mettait huit jours pour traverser l'Atlantique. Preuves de son extraordinaire érudition, les deux tomes de son ouvrage Cancer, paru en 1948, où une abondante littérature est passée en revue et commentée à l'intention d'un public éduqué.

Au chevet de ses malades, Maisin devenait un autre homme, totalement médecin. Tout en soignant les grands de ce monde, il examinait et traitait les plus humbles avec la même conscience professionnelle et le même dévouement. Le cancer n'épargne aucune couche sociale, aucun organe, aucun âge, et le cancérologue, de ce fait, se doit d'être aussi bon généraliste que spécialiste. Maisin était les deux d'une manière exceptionnelle. Jamais il n'acceptait un diagnostic sans le vérifier, même s'il émanait du plus illustre interniste, gynécologue ou oto-rhino-laryngologiste. Son institut, grâce notamment, au soutien de l'Union minière du Haut Katanga, qui le dota de quantités considérables de radium, était à la pointe du progrès en thérapie. Et lorsque, comme c'était le plus souvent le cas à cette époque, on devait se résigner à l'inévitable, il trouvait les mots qu'il fallait pour encore entretenir l'espoir ou, éventuellement, soulager et consoler. Grâce à son énorme vitalité, il a pu exercer sans faillir le métier éprouvant de cancérologue durant plus de quarante ans.

En recherche, Maisin avait imaginé une stratégie ingénieuse, parfaitement adaptée à ses compétences et à son sens de l'organisation. Ayant assisté et, même, participé dans une certaine mesure à la découverte des agents cancérigènes, il utilisait ceux-ci pour provoquer des cancers sur des groupes de rats et de souris soigneusement entretenus dans les caves de son institut - ce qui n'était pas sans apporter quelques effluves aux malades des étages. Persuadé que le développement' des cancers est influencé par des substances « problastiques » et « antiblastiques », il soumettait les animaux à toutes sortes de régimes ou de traitements hormonaux ou médicamenteux différents et suivait attentivement le développement des tumeurs dans les différents groupes. Tous les jours, après son tour de salle, il faisait son « tour de cave », examinant rats et souris avec la même attention que ses patients. Dans cette démarche, il était en avance sur son temps, procédant sur des animaux d'expérience au genre d'enquêtes qui ne désavouerait pas un épidémiologiste moderne.

Toutes ses activités exigeantes n'empêchèrent pas Joseph Maisin de jouer un rôle de premier plan dans les organisations de lutte contre le cancer. Dès 1934, il participait à la création de l'Union internationale de Lutte contre le Cancer (UICC), assurant de 1936 à 1963 le secrétariat de rédaction des Acta de cette organisation. Il en fut le secrétaire général de 1947 à 1954 et le président de 1954 à 1958. Il présida également le Comité exécutif du Conseil des Organisations internationales des Sciences médicales (ClOMS).

En outre, de par sa spécialisation en radiologie et radiothérapie, Maisin fut invité à s'intéresser de près aux initiatives qui naquirent le lendemain de la Deuxième Guerre en vue d'adapter le monde aux risques possibles de l'utilisation de l'énergie nucléaire, que ce soit à des fins pacifiques ou militaires. Il oeuvra, notamment, avec le professeur Zénon Bacq, de l'Université de Liège, à développer la recherche radiobiologique en Belgique.

Après son éméritat, Maisin fut appelé à faire partie du conseil scientifique du Centre international de Recherche sur le Cancer (CIRC), à Lyon. Il s'apprêtait à assurer la présidence de ce conseil lorsqu'un tragique accident de voiture l'emporta en 1971. Les cancérologues du monde entier s'unirent pour déplorer sa disparition prématurée, alors qu'il était toujours en pleine activité.

De nombreux honneurs nationaux et étrangers ont consacré cette carrière féconde. Chose étonnante, reflet peut-être d'une certaine méfiance à l'égard de la grandeur dans notre pays, l'Académie royale de Médecine de Belgique ne l'élut dans son sein qu'en 1961.

Tout en ayant une dimension internationale, Maisin est toujours resté fidèle à son université et à son histoire. C'est ainsi qu'il milita énergiquement contre les décisions qui menèrent à la scission de l'Université catholique de Louvain en deux institutions autonomes.

Très attaché à sa famille, Joseph Maisin avait épousé Simone Darchembeau (1897-1999) en 1922. Ils eurent neuf enfants et vingt-sept petits-enfants. Trois de ses enfants et neuf de ses petits-enfants ont embrassé une carrière médicale. Deux de ses fils ont suivi les traces de leur père comme médecin chercheur et enseignant : Henri, qui lui succéda en 1964 à la direction de l'Institut du Cancer, devenu le Centre des Tumeurs et de Radiothérapie, transféré à Woluwe-Saint-Lambert en 1978, qu'il dirigea jusqu'à son éméritat en 1987; et Jean, radiobiologiste, qui assura longtemps la direction du Centre d'Energie nucléaire de Mol et, à sa préretraite en 1987, poursuivit ses recherches au laboratoire de radiobiologie du Centre des Tumeurs à Woluwe jusqu'à son éméritat en 1993.

La mémoire de Joseph Maisin est perpétuée par le Prix scientifique Joseph Maisin, attribué tous les cinq ans dans le domaine des sciences naturelles et médicales sous l'égide du Fonds national de la Recherche scientifique. Ses fils Henri et Jean ont créé en 1987, au départ de dons et successions, le Fonds Joseph Maisin, destiné à soutenir la recherche clinique et expérimentale en cancérologie à l'Université catholique de Louvain.

- H. Maisin, communications personnelles.
- J. Maisin, Cancer, 2 vol., Tournai-Paris, 1948-1949.
- Z. M. Bacq et C. de Duve, Eloge du Professeur Joseph Maisin, dans Bulletin de l'Académie royale de Médecine, 7e Série, 1. 12, 1972, p. 374-392.
- H, Maisin, L'institut du Cancer de l'Université catholique de Louvain, dans 100 Years of Radiology in Belgium 1895-1995, Bruxelles, 1995.

Christian de Duve