Biographie Nationale -

Extrait du 44ème et dernier tome - suppl. T. XVI - 1986, pp.645 - 656.

IDE (Manille-Joseph-Amand), docteur en médecine et professeur d'université,né à Wervik le 3 mars 1866, décédé àHeverlee le 25 mai 1945.

Il fait ses études primaires à l'Ecole des Soeurs Grises etdes Frères Maristes de Wervik, ses humanités au CollègeSaint-Louis de Menin (1878- 1884). En 1891, à la fin de ses étudesde médecine, il est proclamé lauréat au Concours desbourses de voyage du Gouvernement pour un travail réalisé dansle laboratoire du professeur Carnoy. Cette recherche porte sur l'étudede l'Anaérobiose du bacille commun de l'intestin et de quelquesautres bactéries. Elle fut imprimée aux frais du Gouvernementdans La Cellule (t. VII, fasc. 2, 1891, p. 323-344).

Au cours de son doctorat en médecine, il se consacre en outre, sousla direction de Carnoy, Denys et Gilson, à l'étude des pontsintercellulaires et publie deux mémoires dans La Cellule (La Membranedes cellules du corps muqueux de Malpighi (t. IV, fasc. 2, 1888, p. 401-433)et Nouvelles observations sur les cellules épithéliales(t. V, fnsc. 2, 1889, p. 319-365). Il effectue également un travailtrès fouillé sur le tube digestif des Edriophthalmes dans lequelil montre l'évolution des cellules caliciformes en acini àsécrétion muqueuse protectrice (Le tube digestif des edriophthalmes,dans La Cellule, t. VIII, fasc. 1, 1892, p. 97- 204).

Déjà, au cours de ses études, il effectue un premiervoyage à Bonn, grâce au mécénat de la Baronnet'Kindt de Rodebeke. Cette noble dame avait ouvert ses salons aux candidatsdu Parti Populaire. C'étaient les progressistes de l'époque,en opposition avec les conservateurs dirigés par Woeste. Les réunionsavaient lieu à l'hôtel de maître, situé àBruxelles, au coin du boulevard du Jardin Botanique et de la rue des Cendres.Citons parmi les participants Mgr Abbeloos, H. Carton de Wiart, J. Renkin,Silvercruys, les abbés Daens d'Alost et Cuylits, futur doyen d'Anderlecht.

Dès la fin de ses études, Manille Ide séjourne pendantun semestre à Strasbourg dans le laboratoire de Naunyn. Ensuite, ilréside trois semestres à Leipzig, au laboratoire du célèbrephysiologiste Ludwig et y participe activement aux recherches expérimentalessur le coeur. Il étudie d'abord le mécanisme d'arrêtdu coeur surchauffé puis le retentissement de l'asphyxie progressivesur la pression sanguine :  Wie erklärt sich der Stillstanddes überwärmten Herzens ? (Archiv für Anatomie und Physiologie.Physiologische Abteilung, Leipzig, 1892, Supplement-Band, p. 243-258)et Strom- und Sauerstoffdruck im Blute bei fortschreitender Erstickung (ibidem, 1893, p. 491-503).

Après Leipzig, Ide visite l'Institut Pasteur de Paris, diverses cliniqueset laboratoires à Bonn, Prague, Londres, Edimbourg. Enfin, il passeun semestre au Laboratoire de Chimie physiologique du professeur Kassel àHeidelberg, et il y publie un mémoire, en collaboration avec Balke, Quantitative Bestimmung der Phosphorfleischsaüre (Hoppe-Seyler'sZeitschrift für physiologische Chemie, Strasbourg, Bd XXI, 1895-1896,p. 380-386).

En 1893, Manille Ide se voit confier l'enseignement de la physiologie etde l'embryologie à l'Institut de philosophie thomiste de l'Universitécatholique de Louvain. Ce cours destiné aux étudiants en philosophieobtient un très grand succès, même auprès desprofesseurs, puisqu'il est suivi par le futur cardinal Mercier, alors présidentde l'Institut.

C'est en 1894 que Manille Ide entre à la Faculté de Médecinecomme professeur de thérapeutique à la chaire devenue vacantepar l'éméritat du professeur Lefebvre. En 1920, Ide assumeen plus l'enseignement de la pathologie générale sous la formede physiologie pathologique. Manille Ide poursuit sa carrière àLouvain jusqu'en 1935, date de son éméritat.

Le 29 mai 1927, une manifestation d'hommage lui fut rendue par ses élèvesde doctorat en médecine, justifiée par la valeur de son enseignementet la réputation acquise par son laboratoire de recherches. Son enseignementoral a eu la réputation d'être un modèle de clartéet de précision. En témoigne la lecture de son Traite dethérapeutique, comprenant la pharmacodynamique et les élémentsde pharmacologie (Louvain, Uystpruyst et Paris, Dom, 1905) qui a connusix éditions et une traduction en langue espagnole. Son enseignementétait basé sur l'expérimentation animale et l'importancede l'effet clinique des médicaments.

Son enseignement s'est également poursuivi dans le cadre de la directionde la Revue Médicale de Louvain, dont il fut le rédacteur enchef après Masoin en 1919. Il y inaugura la pratique de l'enseignementpost-universitaire en faisant connaître au public médical lesprogrès réalisés dans les divers domaines de la médecine,et cela, sous une forme facilement assimilable par des praticiens ayant quittél'université depuis de nombreuses années. Ses articles sontmarqués d'un grand souci d'exactitude et de vérité.Ses écrits sur les médicaments allient la pharmacodynamie àla pharmacothérapie clinique, éclairent l'une par les donnéesexpérimentales de l'autre. Il s'est attaché à donner,autant que possible, le pourquoi de l'usage clinique des différentsmédicaments. Ainsi, il n'a pas hésité à abandonnerles pratiques anciennes incertaines et à pourfendre les innovationsmal établies.

Le laboratoire de Manille Ide a été un centre fécondet rayonnant, largement ouvert aux jeunes. Son activité est témoignéepar de très nombreuses publications et pas moins de vingt-quatre thèses,toutes présentées et consacrées au Concours des boursesde voyage du Gouvernement. Les élèves de Ide ont constituéla pépinière du corps enseignant de la Faculté de Médecinede l'Université catholique de Louvain. Citons notamment Marbaix, Lemaire,Malengreau, Bruynoghe, De Mees, Yernaux, Guns, Appelmans, Simonart.

Ainsi que le relate J.P. Bouckaert, Ide réalisa son oeuvre scientifique,sans assistants sinon deux garçons de laboratoire, n'ayant comme collaborateursque les étudiants en médecine qu'il préparait au Concoursdes bourses de voyage. A l'époque où la Faculté de Médecineà Louvain ne disposait pas de laboratoire de physiologie, Ide ne s'estpas seulement intéressé à des études pharmacodynamiques,mais également à l'analyse de questions biologiques, immunologiquessans oublier la microbiologie.

Les sécrétions digestives retiennent d'abord son attention.Elles font l'objet d'une longue série d'études publiéesdans La Cellule par A. Verhaegen, Nouvelles recherches sur lessécrétions gastriques à l'état normal (t.XIV, fasc. 1, 1898, p. 27-86) O. Marbaix, Le passage pylorique (t.XIV, fasc. 2, 1898, p. 249-331) et P. Leconte, Fonctions gastro-intestinales(t. XVII, fasc. 2, 1900, p. 283- 321) et Action de l'eau au cours desdigestions (t. XVII, fasc. 2, 1900, p. 323-335). L'acidité gastriquedont les variations sont examinées à l'état normal etpathologique est l'objet particulier de ces travaux. Ide et ses élèvesétablissent la notion désormais classique que la douleur deshyperchlorhydriques n'est pas due à l'hyperacidité de la sécrétion. La Digestibilité des aliments lactés est égalementétudiée par R. Bruynoghe (Revue générale du Lait,Bruxelles, 6e année, 1907, p. 441-449, 464-472, 489- 499, 512-522).

Ide s'intéresse à la chimie physiologique avec F. Malengreauqui étudie les nucléoalbumines et les histones dans le thymus(La Cellule, t. XVII, fasc. 2, 1900, p. 337-349). Pressentant l'avenirde l'immunologie, il en aborde l'étude avec plusieurs élèves: A. Nachtergael, Rapports entre les précipitines et les précipitablesdu sérum (La Cellule, t. XXII, fasc. 1, 1905, p. 123- 138); O. De Mees, Quelques propriétés de la substance lysinogènedes hématies (La Cellule, t. XXVII, fasc. 1, 1911, p. 5-24); A. Lebailly, Action anticomplémentaire des sérums précipitants (Zeitschrift für Immunittätsforschung, Jena, BdXV, 1912, p. 48-59) et Précipitines ne déviant pas le complément(ibidem, p. 552-575) ; I. Vanlooveren, Mittelstück et Endstückde différents compléments (ibidem, Bd XVI, 1913,p. 377-390).

Parallèlement, il aborde l'étude de problèmes pharmacodynamiques,la digitale avec Yernaux, l'ergot avec François, l'émétiqueavec Guns, le bromure avec Appelmans, la narcose à l'étheravec Van Mechelen et la pharmacologie de l'utérus avec Simonart. Enun style vivant, il en relate les résultats dans son Traitéde Pharmacodynamie.

Le travail le plus retentissant du laboratoire de Ide est la découvertedu Bios. Ainsi fut dénommé le facteur présent dans différentsproduits naturels et indispensable à la croissance de la levure. Wildiers(Nouvelle substance indispensable au développement de la levure,dans La Cellule, t. XVIII, fasc. 2, 1901, p. 311-333) a prévula portée considérable de la correction qu'il apportait ainsiaux lois de Pasteur. La découverte du Bios de Wildiers fut en effet,dans les quarante années qui suivirent, à l'origine d'une multitudede travaux sur les vitamines de la levure et les vitamines en général.Elle souleva aussi une vive controverse de vingt-cinq années pourou contre le Bios, qui fut d'autant plus vive que les noms de Pasteur etde Liebig y étaient impliqués.

Ndlr : suit une serie de références montrantla controverse.

En près de vingt-cinq ans, il n'y eut pas moins de cent quarante-quatrepublications. Wildiers, dans son étude, Nouvelle substance indispensableau &iveloppement de la levure, s'attacha, en 1901, à définirce que le Bios contenait et vint à exclure la présence de vingtsubstances possibles. Mais Wildiers devait alors quitter Louvain et pratiquerla médecine à Anvers, où il mourut, en 1909, àl'âge de trente ans, emporté par la scarlatine contractéeau chevet d'un de ses malades.

Après Wildiers et Amand, ce fut René Devloo qui continua larecherche sur le Bios et les vitamines, durant quarante ans, au laboratoiredu professeur Ide. Devloo (Purification du Bios de Wildiers, dans La Cellule, t. XXIII, fasc. 2, 1906, p. 360-424) fut le premierà séparer du Bios une fraction active qu'il dénommala "biosine". Les travaux ultérieurs ont identifié dans leBios la présence de vitamine B6.

En plus de son enseignement et de sa recherche, Ide a conservé uneactivité de pratique médicale dans laquelle il fit preuve dumême dévouement et du même désintéressementque ceux témoignés à ses élèves. Ide démontraà de nombreuses reprises sa grandeur d'esprit. Ainsi, ce fut lui qui,au départ de Masoin, conseilla Mgr Ladeuze dans le choix d'un physiologistecapable d'édifier à Louvain un grand Institut de Physiologie.En 1912, Ide trouvait que cette charge revenait à un plus jeune etil recommanda et obtint la nomination de A.K. Noyons. L'avenir démontrera,une fois de plus, la justesse de jugement de Manille Ide.

Manille Ide fut membre de l'Académie royale de Médecine deBelgique; élu correspondant en 1909, il devint membre titulaire en1922. Il occupa la vice-présidence de l'Académie en 1936 et1937 et siégea en qualité de président en 1938. Parmiles hommages qui lui furent rendus, il convient particulièrement derappeler la manifestation organisée à Louvain le 29 mai 1927.Les textes publiés à cette occasion témoignent de l'admirationet de l'estime de ses collègues et élèves. Il est utilede reprendre les termes mêmes de F. Malengreau qui, résumantla découverte du Bios, illustrent l'esprit de Manille Ide :

"Cependant à cette liste forcément incomplètede vos anciens élèves, il manque un nom.  Personne nem'en voudra de faire une place à part à celui qu'une mort prématuréea enlevé à la science à l'aurore de l'âge et dutalent : je veux dire Wildiers. Le nom de Wildiers en invoque un autre,celui d'une substance qui a fait bien du bruit et qui aurait suffi, àelle seule, à vous donner la notoriété : le bios. Jene crois pas qu'aucune question vous ait passionné davantage. Le bios,c'est un infiniment petit chimique que vous découvrez, qui alimenteà la fois la levure et les discussions des mycologistes; c'est laquerelle entre Pasteur et Liebig, reprise après leur mort et solutionnéepar vous; c'est la vitamine avant la lettre ; c'est l'insaisissable qu'avec Devloo vous cherchez à fixer et qui toujours se dérobe; c'est le nom de Wildiers et le vôtre traversant les mers et les océans,et soulevant par delà l'Atlantique d'âpres polémiquesavant le triomphe final de vos idées.

D'autres travaux peut-être ont accusé avec autant de reliefvos qualités d'expérimentateur habile et de critique avisé,aucun n'a porté plus loin ni plus haut la réputation de votrelaboratoire. Aucun, ajouterai-je, n'a témoigné de façonplus saisissante la qualité dominante non plus de votre esprit, maisde votre coeur : le désintéressement. Vos découvertessont en effet devenues celles de vos élèves et le nom qu'ellesportent n'est jamais le vôtre, mais toujours le leur. Avec un oublide vous-même qu'on ne pourrait assez louer, vous leur avez généreusement,pendant trente ans, abandonné toute votre moisson; 24 bourses de voyagesrecueillies par eux sont là pour l'attester.

On peut vous dire ce qu'on disait  à Claude Bernard : vous êtesde ces caractères scientifiques uniquement attachés àla recherche de la vérité, indifférents à lafortune, souriant des honneurs qu'on leur offre, aussi indifférentsà la louange qu'au dénigrement, sûrs de la valeur dece qu'ils font et heureux quand ils ont la vérité".
Manille Ide avait acquis l'essentiel de sa formation en Allemagne. Ainsique l'écrit M. Appelmans, il vouait à Ludwig une reconnaissanceégale à celle qu'il témoignait à Carnoy et Verriest.Il fut dès lors profondément affecté par la premièreguerre mondiale et par le sac de Louvain en 1914. Au cours des deux guerresmondiales, il donna des témoignages de fervent patriotisme, aidantmoralement et financièrement la résistance à l'envahisseur.
En 1942, ceci lui valut, malgré son grand âge, d'êtreincarcéré à la prison de Saint-Gilles. Plusieurs interventionsfurent nécessaires pour assurer sa libération. En 1944, ManilleIde quitta sa maison bombardée et se retira chez le professeur M.Appelmans où il est mort le 24 mai 1945. En guise de conclusion, ilconvient de citer E. Lauwers
"Entouré de quelques collègues, de quelquesélèves et amis, il a été porté sans aucunepompe dans le paisible cimetière d'Heverlee qu'il avait choisi etoù il repose à présent en compagnie de son maîtreVerriest dans l'ombrage des grands arbres. La mémoire de Ide n'a pasà craindre l'oubli. Sa vie a eu trop de rayonnement pour que l'ombrede la mort puisse en éteindre la lumière. Longtemps, son souveniranimera les pensées, les travaux, les visions d'avenir de ses ancienséléves. D'autres âges ont incarné le meilleurd'eux-mêmes dans le chevalier, dans le gentilhomme, dans le prêtre,dans l'artiste. Ce sera une figure symbolique du siècle actuel quecelle du vieux savant, très intelligent, légèrementironique mais très doux, tel que Ide l'a été toute savie.

Théophile Godfraind.


Iconographie: Une plaquette en bronze à l'effigie de ManilleIde, oeuvre du sculpteur Jules Lagae, lui fut offerte le 29 mai 1927, lorsde la manifestation organisée en son honneur à Louvain.

* M. Appelmans, Communication personnelle du 21 novembre 1978.
* A. Simonart, Communication personnelle du 20 novembre 1978.

* M. Ide, Traité de Thérapeutique ou Pharmacodynamie,Louvain, Uystpruyst et Paris, Dom, 1919.
* F. Malengreau, "Discours", dans Manifestation en l'honneur de M. Ide,Professeur de Thérapeutique et de Pathologie généraleà l'Université de Louvain, le 29 mai 1927, Louvain, p.17-22.
* A. Simonart, "Le Professeur Manille Ide", dans Archives internationalesde Pharmacodynamie et de Thérapie, vol. LXXI, 1945, p. I-II. 
* R. Bruynoghe, "Notice biographique sur M. Ide membre titulaire", dans Bulletin de l'Académie royale de Médecine de Belgique,VI série, t. X, 1945, p. 176-180.
* E. Lauwers, Manille Ide - Sa vie et ses travaux, Tielt, 1949.
* A. Simonart, "Le Professeur Manille Ide - Notice sur sa vie et ses oeuvres",dans Annuaire de l'Université Catholique de Louvain, 1944-1948,t. LXXXVII, vol. III, Notices nécrologiques, Tongres, 1951,p. 142-147.
* J.P. Bouckaert, "Origine et évolution du département de physiologiede l'Université catholique de Louvain", dans Louvain Médical,vol. 94, n0 10, décembre 1975, p. 571-579.
* Gr. L. Hennebert," Les Sciences exactes et naturelles à l'Universitéde Louvain de 1835 à 1940", Louvain, 1979 (Recueil de travauxd'histoire et de philologie, 5e série, fasc. 15).