{"id":8273,"date":"2022-03-13T07:55:28","date_gmt":"2022-03-13T06:55:28","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/?p=8273"},"modified":"2022-03-13T08:03:13","modified_gmt":"2022-03-13T07:03:13","slug":"la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/","title":{"rendered":"La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 2\/3"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Par Aurore Vermylen<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier tr\u00e8s frileux face \u00e0 la question de l\u2019exil, se rem\u00e9morent soudain le sens m\u00eame de la solidarit\u00e9 internationale lorsqu\u2019il s\u2019agit du droit des r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, gla\u00e7ant, que cette solidarit\u00e9 s\u2019arr\u00eate aux seuls Ukrainiens Blancs tout en prof\u00e9rant un tri de plus en plus \u00e9vident donc ind\u00e9cent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m\u2019ont donn\u00e9 envie de prendre mon clavier et d\u2019\u00e9crire ces quelques lignes. Citons d\u2019embl\u00e9e l\u2019excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, <\/em>\u00ab&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: \u2018La solidarit\u00e9 avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents\u2019 de vagues migratoires&nbsp;\u00bb, paru le 2 mars (propos recueillis par C\u00e9cile Bouanchaud), qui \u00e9nonce, lui aussi, quelques-uns des points que j\u2019esquisse ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Cet article est divis\u00e9 en trois parties, intitul\u00e9es&nbsp;1) La nostalgie politique d\u2019une \u00e9poque \u00ab&nbsp;pr\u00e9-globale&nbsp;\u00bb et traumatique&nbsp;; 2) L\u2019\u00e9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l\u2019\u00e9motion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxi\u00e8me et les deux autres sont disponibles sur ce blog.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\">\u00c9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La litt\u00e9rature anthropologique sur les r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019a pas s\u00e9par\u00e9 les questions de trauma et de nostalgie&nbsp;: la conception m\u00eame de l\u2019exil (dans la litt\u00e9rature europ\u00e9enne en tout cas, tr\u00e8s fortement influenc\u00e9e par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est p\u00e9trie de ces deux notions&nbsp;: fuite d\u2019un pays aim\u00e9 et d\u00e9sormais manqu\u00e9, traumas qui ont engendr\u00e9s la fuite. Toujours selon cette litt\u00e9rature europ\u00e9enne, les deux s\u2019entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective et politique. Il serait erron\u00e9 de penser que les questions de l\u2019exil concernent les personnes exil\u00e9es seules&nbsp;: le social n\u2019est pas quelque chose d\u2019individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes se sont prononc\u00e9es sur la question migratoire avec ces m\u00eames outils de la nostalgie et du traumatisme. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la d\u00e9fense du droit d\u2019asile, nombreux \u00e9taient ceux \u2013 moi y compris \u2013 qui portaient l\u2019h\u00e9ritage nostalgique et traumatique de figures h\u00e9ro\u00efques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (r\u00e9sistance, camps). De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, la question migratoire a \u00e9t\u00e9 largement impact\u00e9e par le trope m\u00e9moriel de la Seconde Guerre mondiale. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dans son article \u00ab&nbsp;Calais et la m\u00e9moire des camps. Usages et limites du trope m\u00e9moriel dans le cin\u00e9ma documentaire&nbsp;\u00bb, S\u00e9bastien Fery met en \u00e9vidence combien les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019holocauste sont utilis\u00e9es pour parler des vagues migratoires et des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, et plus singuli\u00e8rement de celles qui sont m\u00e9diatis\u00e9es depuis ladite crise de 2015. Il met en \u00e9vidence combien l\u2019Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce \u00ab&nbsp;trope m\u00e9moriel&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore, je vois une Europe incapable de r\u00e9guler cet \u00e9pisode traumatique, ce besoin d\u2019illustrer les cryptes et les fant\u00f4mes collectifs et inconscients en s\u2019appropriant la figure du r\u00e9fugi\u00e9 (et des camps) pour y placer une col\u00e8re \u2013 certes justifi\u00e9e, mais h\u00e9rit\u00e9e et cathartique. L\u00e0 aussi le pass\u00e9 s\u2019invite dans l\u2019\u00e9motion politique des d\u00e9fenseurs du droit d\u2019asile. L\u2019id\u00e9ologie nationaliste n\u2019est pas en reste puisqu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une forme de nostalgie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite plus haut, on a parfois l\u2019impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranch\u00e9e, le trope m\u00e9moriel de l\u2019holocauste. Pour illustrer ce trope m\u00e9moriel (et la mani\u00e8re dont les vagues migratoires \u00e9taient trait\u00e9es politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes \u00e9crites \u00e0 ce sujet, nous pouvons citer un passage de l\u2019excellent petit livre d\u2019Emmanuel Ruben (2018), <em>Le c\u0153ur de l\u2019Europe<\/em> \u2013 qu\u2019il est sans doute bon de relire \u00e0 l\u2019aune du conflit ukrainien.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"961\" height=\"638\" src=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8283\" srcset=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3.png 961w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3-300x199.png 300w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3-768x510.png 768w\" sizes=\"auto, (max-width: 961px) 100vw, 961px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab&nbsp;15 ao\u00fbt 2015 [Mac\u00e9doine]. [\u2026] Aujourd\u2019hui, l\u2019ex-Yougoslavie est devenue l\u2019antichambre de l\u2019Union. Si la Syrie est un enfer, si l\u2019Union, pour ces r\u00e9fugi\u00e9s, est per\u00e7ue comme un paradis, la Mac\u00e9doine serait alors le purgatoire. [\u2026] il me fallut prouver [\u2026] que je n\u2019\u00e9tais pas un de ces r\u00e9fugi\u00e9s qu\u2019ils traquaient partout, \u00e0 coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s\u2019accroupissant sous les couchettes, dans la poussi\u00e8re, lampe torche braqu\u00e9e en avant, et faisant m\u00eame ouvrir les sacs \u00e0 dos au cas o\u00f9 nous aurions eu l\u2019id\u00e9e d\u2019y bringuebaler un enfant syrien. [\u2026] De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre d\u2019un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agripp\u00e9s au sein de leur m\u00e8re, j\u2019entends des cris, des r\u00e2les, des soupirs. \u00c0 la lueur blafarde des r\u00e9verb\u00e8res, j\u2019ai l\u2019impression de voir un film en noir et blanc, un film du si\u00e8cle dernier, mais non, je suis bien au XXIe si\u00e8cle et ce n\u2019est pas un film. Ces gens parqu\u00e9s dans des compartiments, comme des b\u00eates, je sais bien d\u2019o\u00f9 ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel encha\u00eenement de faits entra\u00eene cette panique \u2013 ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. [\u2026]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors \u00e0 quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-r\u00e9fugi\u00e9s, nous vivons deux lignes droites parall\u00e8les qui ne peuvent se croiser&nbsp;; oui je mesure \u00e0 quel point la raison d\u2019\u00eatre de nos \u00c9tats cages est de s\u2019efforcer de rendre impossible l\u2019intersection entre eux et nous. [\u2026]<br>1<sup>er<\/sup> Septembre 2015 [Hongrie]. [\u2026] Voici la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Europe de Schengen et de l\u2019euro. Il n\u2019y en a pas d\u2019autres. Et ce ne sont pas les jeux d\u2019\u00e9quilibriste de la chanceli\u00e8re allemande [\u2026] avec leurs histoires de quotas, de tri s\u00e9lectif, pour ces gens qu\u2019on traite comme des d\u00e9chets, qu\u2019on refuse d\u2019appeler des r\u00e9fugi\u00e9s \u2013 ce qu\u2019ils sont \u2013 et qu\u2019on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. [\u2026] La Hongrie des ann\u00e9es 50 nous \u00e9mouvait&nbsp;: combien d\u2019\u00e9crivains, combien d\u2019intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l\u2019\u00e9crasait&nbsp;? Combien d\u2019intellectuels aujourd\u2019hui pour d\u00e9noncer l\u2019\u00e9tablissement de cet \u00c9tat FN plant\u00e9 comme une sentinelle au garde-\u00e0-vous sous la gu\u00e9rite de la Forteresse Europe&nbsp;? [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, ne pouvait s\u2019agrandir qu\u2019\u00e0 une seule condition&nbsp;: celle d\u2019exiger que les pays de l\u2019Est [\u2026] op\u00e8rent un vrai travail de m\u00e9moire&nbsp;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu\u2019ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alli\u00e9s&nbsp;; [\u2026] [qu\u2019ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, n\u2019a pas pos\u00e9 ces conditions. [\u2026] Car en s\u2019agrandissant vers l\u2019Est, l\u2019Europe a vir\u00e9 \u00e0 droite, \u00e0 droite toute.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 2015, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait donc compar\u00e9 de mani\u00e8re cathartique \u00e0 la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du r\u00e9gime nazi&nbsp;; le camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 celui de concentration. Cependant, \u00e7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9voluer, passant d\u2019une figure individuelle et h\u00e9ro\u00efque \u00e0 une figure de masse et souill\u00e9e, \u00ab&nbsp;ind\u00e9sirable&nbsp;\u00bb pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, d\u00e9veloppe en partie cette \u00e9volution. \u00ab&nbsp;Il faut rappeler que l\u2019Agence des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. [\u2026] Le HCR a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1950 pour aider [les 20 millions de] d\u00e9plac\u00e9s au sein de l\u2019Europe [\u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale]. [\u2026] La convention de Gen\u00e8ve sur le droit d\u2019asile date de 1951&nbsp;; elle ne concernait que les Europ\u00e9ens, avant d\u2019\u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l\u2019international en 1967. Dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 1990, la question des r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019est alors \u00e9tendue en Am\u00e9rique latine, en Asie et en Afrique. [\u2026] au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 [\u2026] la question des r\u00e9fugi\u00e9s est \u2018revenue\u2019 en Europe, dans un contexte qui n\u2019\u00e9tait plus celui de la guerre froide. On a alors assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re crise de l\u2019accueil.&nbsp;Les pays europ\u00e9ens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent tr\u00e8s r\u00e9ticents \u00e0 reconnaitre la condition de r\u00e9fugi\u00e9s avec les droits attenants.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-4.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-8293\" width=\"839\" height=\"369\" srcset=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-4.png 753w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-4-300x132.png 300w\" sizes=\"auto, (max-width: 839px) 100vw, 839px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foul\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait per\u00e7u comme un h\u00e9ros r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppression, depuis les ann\u00e9es 1990 et plus largement 2000, cette vision a \u00e9volu\u00e9e pour arriver \u00e0 une projection oscillant entre piti\u00e9 et suspicion. \u00ab&nbsp;Au dissident sovi\u00e9tique, au militant de gauche menac\u00e9 par les dictatures sud-am\u00e9ricaines, figures entour\u00e9es du halo romantique de r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppresseur, a succ\u00e9d\u00e9 l\u2019image d\u2019un r\u00e9fugi\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de tout, sans nom, sans opinion, chass\u00e9 de chez lui par des situations d\u2019invasions brutales, d\u2019intol\u00e9rance ethnique ou religieuse, de guerre ou d\u2019anomie. [\u2026] les nouveaux r\u00e9fugi\u00e9s seraient ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9, pour la plupart, pris dans la tourmente d\u2019\u00e9v\u00e8nements qu\u2019ils n\u2019avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre \u00e0 cette cat\u00e9gorie qui force la piti\u00e9 et la compassion dans nos repr\u00e9sentations et pour laquelle reconnaissance et r\u00e9paration nous semblent justifi\u00e9es&nbsp;: les \u2018victimes\u2019.&nbsp;\u00bb (Vanoeteren et Gehrels, 2009&nbsp;: 494) Dans un premier temps, juste apr\u00e8s la guerre, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait compar\u00e9 \u00e0 la figure du r\u00e9sistant politique, dans un deuxi\u00e8me temps, depuis les ann\u00e9es 2000, mais surtout 2010, le r\u00e9fugi\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 la figure des victimes de l\u2019holocauste. Dans la foul\u00e9e de la victimisation des r\u00e9fugi\u00e9s, les proc\u00e9dures d\u2019asile se sont durcies (parce que les h\u00e9ros&nbsp;: oui, les victimes&nbsp;: non), \u00e9laborant ainsi le \u00ab&nbsp;mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur&nbsp;\u00bb, ainsi criminalis\u00e9 et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur sert surtout \u00e0 contenir le mythe de la terre d\u2019accueil&nbsp;: ce n\u2019est pas nous qui ne voulons pas accueillir le r\u00e9fugi\u00e9, c\u2019est le r\u00e9fugi\u00e9 qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d\u2019accueil solidaire o\u00f9 l\u2019asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont \u00ab&nbsp;vraiment&nbsp;\u00bb souffert. Depuis, la \u00ab&nbsp;pudeur&nbsp;\u00bb s\u2019en est all\u00e9e, le racisme est devenu de plus en plus d\u00e9complex\u00e9, et dans les d\u00e9mocraties occidentales, rejeter le r\u00e9fugi\u00e9 sur simple fait qu\u2019il incarne l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est devenu une id\u00e9e r\u00e9pandue et \u00ab&nbsp;banalis\u00e9e&nbsp;\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s\u2019incarne dans la notion m\u00eame de l\u2019\u00c9tat-nation qui rendrait les pays \u00ab&nbsp;\u00e0 nouveau&nbsp;\u00bb souverains. Or, la notion d\u2019\u00c9tat-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de r\u00e9fugi\u00e9, elle aussi, est indissociable de la notion d\u2019\u00c9tat-nation puisqu\u2019indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est r\u00e9fugi\u00e9 celui qui a fui son pays (un d\u00e9plac\u00e9 interne n\u2019est pas un r\u00e9fugi\u00e9) et une fois son statut obtenu, un r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a plus le droit de rentrer dans son pays d\u2019origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d\u2019origine qui lui est d\u00e9sormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et r\u00e9fugi\u00e9s sont des notions qui sont interreli\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em><a href=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3\/\">[Vers la suite de l&rsquo;article<\/a>]<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier tr\u00e8s frileux face \u00e0 la question de l\u2019exil, se rem\u00e9morent soudain le sens m\u00eame de la solidarit\u00e9 internationale lorsqu\u2019il s\u2019agit du droit des r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, gla\u00e7ant, que cette solidarit\u00e9 s\u2019arr\u00eate aux seuls Ukrainiens Blancs tout en prof\u00e9rant un tri de plus en plus \u00e9vident donc ind\u00e9cent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m\u2019ont donn\u00e9 envie de prendre mon clavier et d\u2019\u00e9crire ces quelques lignes. Citons d\u2019embl\u00e9e l\u2019excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, \u00ab&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: \u2018La solidarit\u00e9 avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents\u2019 de vagues migratoires&nbsp;\u00bb, paru le 2 mars (propos recueillis par C\u00e9cile Bouanchaud), qui \u00e9nonce, lui aussi, quelques-uns des points que j\u2019esquisse ici. Cet article est divis\u00e9 en trois parties, intitul\u00e9es&nbsp;1) La nostalgie politique d\u2019une \u00e9poque \u00ab&nbsp;pr\u00e9-globale&nbsp;\u00bb et traumatique&nbsp;; 2) L\u2019\u00e9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l\u2019\u00e9motion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxi\u00e8me et les deux autres sont disponibles sur ce blog. \u00c9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe La litt\u00e9rature anthropologique sur les r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019a pas s\u00e9par\u00e9 les questions de trauma et de nostalgie&nbsp;: la conception m\u00eame de l\u2019exil (dans la litt\u00e9rature europ\u00e9enne en tout cas, tr\u00e8s fortement influenc\u00e9e par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est p\u00e9trie de ces deux notions&nbsp;: fuite d\u2019un pays aim\u00e9 et d\u00e9sormais manqu\u00e9, traumas qui ont engendr\u00e9s la fuite. Toujours selon cette litt\u00e9rature europ\u00e9enne, les deux s\u2019entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective et politique. Il serait erron\u00e9 de penser que les questions de l\u2019exil concernent les personnes exil\u00e9es seules&nbsp;: le social n\u2019est pas quelque chose d\u2019individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes se sont prononc\u00e9es sur la question migratoire avec ces m\u00eames outils de la nostalgie et du traumatisme. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la d\u00e9fense du droit d\u2019asile, nombreux \u00e9taient ceux \u2013 moi y compris \u2013 qui portaient l\u2019h\u00e9ritage nostalgique et traumatique de figures h\u00e9ro\u00efques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (r\u00e9sistance, camps). De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, la question migratoire a \u00e9t\u00e9 largement impact\u00e9e par le trope m\u00e9moriel de la Seconde Guerre mondiale. Dans son article \u00ab&nbsp;Calais et la m\u00e9moire des camps. Usages et limites du trope m\u00e9moriel dans le cin\u00e9ma documentaire&nbsp;\u00bb, S\u00e9bastien Fery met en \u00e9vidence combien les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019holocauste sont utilis\u00e9es pour parler des vagues migratoires et des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, et plus singuli\u00e8rement de celles qui sont m\u00e9diatis\u00e9es depuis ladite crise de 2015. Il met en \u00e9vidence combien l\u2019Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce \u00ab&nbsp;trope m\u00e9moriel&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore, je vois une Europe incapable de r\u00e9guler cet \u00e9pisode traumatique, ce besoin d\u2019illustrer les cryptes et les fant\u00f4mes collectifs et inconscients en s\u2019appropriant la figure du r\u00e9fugi\u00e9 (et des camps) pour y placer une col\u00e8re \u2013 certes justifi\u00e9e, mais h\u00e9rit\u00e9e et cathartique. L\u00e0 aussi le pass\u00e9 s\u2019invite dans l\u2019\u00e9motion politique des d\u00e9fenseurs du droit d\u2019asile. L\u2019id\u00e9ologie nationaliste n\u2019est pas en reste puisqu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une forme de nostalgie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite plus haut, on a parfois l\u2019impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranch\u00e9e, le trope m\u00e9moriel de l\u2019holocauste. Pour illustrer ce trope m\u00e9moriel (et la mani\u00e8re dont les vagues migratoires \u00e9taient trait\u00e9es politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes \u00e9crites \u00e0 ce sujet, nous pouvons citer un passage de l\u2019excellent petit livre d\u2019Emmanuel Ruben (2018), Le c\u0153ur de l\u2019Europe \u2013 qu\u2019il est sans doute bon de relire \u00e0 l\u2019aune du conflit ukrainien. \u00ab&nbsp;15 ao\u00fbt 2015 [Mac\u00e9doine]. [\u2026] Aujourd\u2019hui, l\u2019ex-Yougoslavie est devenue l\u2019antichambre de l\u2019Union. Si la Syrie est un enfer, si l\u2019Union, pour ces r\u00e9fugi\u00e9s, est per\u00e7ue comme un paradis, la Mac\u00e9doine serait alors le purgatoire. [\u2026] il me fallut prouver [\u2026] que je n\u2019\u00e9tais pas un de ces r\u00e9fugi\u00e9s qu\u2019ils traquaient partout, \u00e0 coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s\u2019accroupissant sous les couchettes, dans la poussi\u00e8re, lampe torche braqu\u00e9e en avant, et faisant m\u00eame ouvrir les sacs \u00e0 dos au cas o\u00f9 nous aurions eu l\u2019id\u00e9e d\u2019y bringuebaler un enfant syrien. [\u2026] De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre d\u2019un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agripp\u00e9s au sein de leur m\u00e8re, j\u2019entends des cris, des r\u00e2les, des soupirs. \u00c0 la lueur blafarde des r\u00e9verb\u00e8res, j\u2019ai l\u2019impression de voir un film en noir et blanc, un film du si\u00e8cle dernier, mais non, je suis bien au XXIe si\u00e8cle et ce n\u2019est pas un film. Ces gens parqu\u00e9s dans des compartiments, comme des b\u00eates, je sais bien d\u2019o\u00f9 ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel encha\u00eenement de faits entra\u00eene cette panique \u2013 ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. [\u2026]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors \u00e0 quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-r\u00e9fugi\u00e9s, nous vivons deux lignes droites parall\u00e8les qui ne peuvent se croiser&nbsp;; oui je mesure \u00e0 quel point la raison d\u2019\u00eatre de nos \u00c9tats cages est de s\u2019efforcer de rendre impossible l\u2019intersection entre eux et nous. [\u2026]1er Septembre 2015 [Hongrie]. [\u2026] Voici la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Europe de Schengen et de l\u2019euro. Il n\u2019y en a pas d\u2019autres. Et ce ne sont pas les jeux d\u2019\u00e9quilibriste de la chanceli\u00e8re allemande [\u2026] avec leurs histoires de quotas, de tri s\u00e9lectif, pour ces gens qu\u2019on traite comme des d\u00e9chets, qu\u2019on refuse d\u2019appeler des r\u00e9fugi\u00e9s \u2013 ce qu\u2019ils sont \u2013 et qu\u2019on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. [\u2026] La Hongrie des ann\u00e9es 50 nous \u00e9mouvait&nbsp;: combien d\u2019\u00e9crivains, combien d\u2019intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l\u2019\u00e9crasait&nbsp;? Combien d\u2019intellectuels aujourd\u2019hui pour d\u00e9noncer l\u2019\u00e9tablissement de cet \u00c9tat FN plant\u00e9 comme une sentinelle au garde-\u00e0-vous sous la gu\u00e9rite de la Forteresse Europe&nbsp;? [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, ne pouvait s\u2019agrandir qu\u2019\u00e0 une seule condition&nbsp;: celle d\u2019exiger que les pays de l\u2019Est [\u2026] op\u00e8rent un vrai travail de m\u00e9moire&nbsp;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu\u2019ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alli\u00e9s&nbsp;; [\u2026] [qu\u2019ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, n\u2019a pas pos\u00e9 ces conditions. [\u2026] Car en s\u2019agrandissant vers l\u2019Est, l\u2019Europe a vir\u00e9 \u00e0 droite, \u00e0 droite toute.&nbsp;\u00bb En 2015, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait donc compar\u00e9 de mani\u00e8re cathartique \u00e0 la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du r\u00e9gime nazi&nbsp;; le camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 celui de concentration. Cependant, \u00e7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9voluer, passant d\u2019une figure individuelle et h\u00e9ro\u00efque \u00e0 une figure de masse et souill\u00e9e, \u00ab&nbsp;ind\u00e9sirable&nbsp;\u00bb pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, d\u00e9veloppe en partie cette \u00e9volution. \u00ab&nbsp;Il faut rappeler que l\u2019Agence des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. [\u2026] Le HCR a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1950 pour aider [les 20 millions de] d\u00e9plac\u00e9s au sein de l\u2019Europe [\u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale]. [\u2026] La convention de Gen\u00e8ve sur le droit d\u2019asile date de 1951&nbsp;; elle ne concernait que les Europ\u00e9ens, avant d\u2019\u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l\u2019international en 1967. Dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 1990, la question des r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019est alors \u00e9tendue en Am\u00e9rique latine, en Asie et en Afrique. [\u2026] au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 [\u2026] la question des r\u00e9fugi\u00e9s est \u2018revenue\u2019 en Europe, dans un contexte qui n\u2019\u00e9tait plus celui de la guerre froide. On a alors assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re crise de l\u2019accueil.&nbsp;Les pays europ\u00e9ens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent tr\u00e8s r\u00e9ticents \u00e0 reconnaitre la condition de r\u00e9fugi\u00e9s avec les droits attenants.&nbsp;\u00bb Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foul\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait per\u00e7u comme un h\u00e9ros r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppression, depuis les ann\u00e9es 1990 et plus largement 2000, cette vision a \u00e9volu\u00e9e pour arriver \u00e0 une projection oscillant entre piti\u00e9 et suspicion. \u00ab&nbsp;Au dissident sovi\u00e9tique, au militant de gauche menac\u00e9 par les dictatures sud-am\u00e9ricaines, figures entour\u00e9es du halo romantique de r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppresseur, a succ\u00e9d\u00e9 l\u2019image d\u2019un r\u00e9fugi\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de tout, sans nom, sans opinion, chass\u00e9 de chez lui par des situations d\u2019invasions brutales, d\u2019intol\u00e9rance ethnique ou religieuse, de guerre ou d\u2019anomie. [\u2026] les nouveaux r\u00e9fugi\u00e9s seraient ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9, pour la plupart, pris dans la tourmente d\u2019\u00e9v\u00e8nements qu\u2019ils n\u2019avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre \u00e0 cette cat\u00e9gorie qui force la piti\u00e9 et la compassion dans nos repr\u00e9sentations et pour laquelle reconnaissance et r\u00e9paration nous semblent justifi\u00e9es&nbsp;: les \u2018victimes\u2019.&nbsp;\u00bb (Vanoeteren et Gehrels, 2009&nbsp;: 494) Dans un premier temps, juste apr\u00e8s la guerre, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait compar\u00e9 \u00e0 la figure du r\u00e9sistant politique, dans un deuxi\u00e8me temps, depuis les ann\u00e9es 2000, mais surtout 2010, le r\u00e9fugi\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 la figure des victimes de l\u2019holocauste. Dans la foul\u00e9e de la victimisation des r\u00e9fugi\u00e9s, les proc\u00e9dures d\u2019asile se sont durcies (parce que les h\u00e9ros&nbsp;: oui, les victimes&nbsp;: non), \u00e9laborant ainsi le \u00ab&nbsp;mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur&nbsp;\u00bb, ainsi criminalis\u00e9 et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur sert surtout \u00e0 contenir le mythe de la terre d\u2019accueil&nbsp;: ce n\u2019est pas nous qui ne voulons pas accueillir le r\u00e9fugi\u00e9, c\u2019est le r\u00e9fugi\u00e9 qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d\u2019accueil solidaire o\u00f9 l\u2019asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont \u00ab&nbsp;vraiment&nbsp;\u00bb souffert. Depuis, la \u00ab&nbsp;pudeur&nbsp;\u00bb s\u2019en est all\u00e9e, le racisme est devenu de plus en plus d\u00e9complex\u00e9, et dans les d\u00e9mocraties occidentales, rejeter le r\u00e9fugi\u00e9 sur simple fait qu\u2019il incarne l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est devenu une id\u00e9e r\u00e9pandue et \u00ab&nbsp;banalis\u00e9e&nbsp;\u00bb. Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s\u2019incarne dans la notion m\u00eame de l\u2019\u00c9tat-nation qui rendrait les pays \u00ab&nbsp;\u00e0 nouveau&nbsp;\u00bb souverains. Or, la notion d\u2019\u00c9tat-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de r\u00e9fugi\u00e9, elle aussi, est indissociable de la notion d\u2019\u00c9tat-nation puisqu\u2019indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est r\u00e9fugi\u00e9 celui qui a fui son pays (un d\u00e9plac\u00e9 interne n\u2019est pas un r\u00e9fugi\u00e9) et une fois son statut obtenu, un r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a plus le droit de rentrer dans son pays d\u2019origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d\u2019origine qui lui est d\u00e9sormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et r\u00e9fugi\u00e9s sont des notions qui sont interreli\u00e9es. [Vers la suite de l&rsquo;article]<\/p>\n","protected":false},"author":623,"featured_media":0,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[1743,1753],"tags":[],"class_list":["post-8273","post","type-post","status-publish","format-standard","hentry","category-accueil-europeen","category-refugies"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 2\/3 - Laap<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 2\/3 - Laap\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier tr\u00e8s frileux face \u00e0 la question de l\u2019exil, se rem\u00e9morent soudain le sens m\u00eame de la solidarit\u00e9 internationale lorsqu\u2019il s\u2019agit du droit des r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, gla\u00e7ant, que cette solidarit\u00e9 s\u2019arr\u00eate aux seuls Ukrainiens Blancs tout en prof\u00e9rant un tri de plus en plus \u00e9vident donc ind\u00e9cent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m\u2019ont donn\u00e9 envie de prendre mon clavier et d\u2019\u00e9crire ces quelques lignes. Citons d\u2019embl\u00e9e l\u2019excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, \u00ab&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: \u2018La solidarit\u00e9 avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents\u2019 de vagues migratoires&nbsp;\u00bb, paru le 2 mars (propos recueillis par C\u00e9cile Bouanchaud), qui \u00e9nonce, lui aussi, quelques-uns des points que j\u2019esquisse ici. Cet article est divis\u00e9 en trois parties, intitul\u00e9es&nbsp;1) La nostalgie politique d\u2019une \u00e9poque \u00ab&nbsp;pr\u00e9-globale&nbsp;\u00bb et traumatique&nbsp;; 2) L\u2019\u00e9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l\u2019\u00e9motion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxi\u00e8me et les deux autres sont disponibles sur ce blog. \u00c9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe La litt\u00e9rature anthropologique sur les r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019a pas s\u00e9par\u00e9 les questions de trauma et de nostalgie&nbsp;: la conception m\u00eame de l\u2019exil (dans la litt\u00e9rature europ\u00e9enne en tout cas, tr\u00e8s fortement influenc\u00e9e par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est p\u00e9trie de ces deux notions&nbsp;: fuite d\u2019un pays aim\u00e9 et d\u00e9sormais manqu\u00e9, traumas qui ont engendr\u00e9s la fuite. Toujours selon cette litt\u00e9rature europ\u00e9enne, les deux s\u2019entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective et politique. Il serait erron\u00e9 de penser que les questions de l\u2019exil concernent les personnes exil\u00e9es seules&nbsp;: le social n\u2019est pas quelque chose d\u2019individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes se sont prononc\u00e9es sur la question migratoire avec ces m\u00eames outils de la nostalgie et du traumatisme. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la d\u00e9fense du droit d\u2019asile, nombreux \u00e9taient ceux \u2013 moi y compris \u2013 qui portaient l\u2019h\u00e9ritage nostalgique et traumatique de figures h\u00e9ro\u00efques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (r\u00e9sistance, camps). De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, la question migratoire a \u00e9t\u00e9 largement impact\u00e9e par le trope m\u00e9moriel de la Seconde Guerre mondiale. Dans son article \u00ab&nbsp;Calais et la m\u00e9moire des camps. Usages et limites du trope m\u00e9moriel dans le cin\u00e9ma documentaire&nbsp;\u00bb, S\u00e9bastien Fery met en \u00e9vidence combien les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019holocauste sont utilis\u00e9es pour parler des vagues migratoires et des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, et plus singuli\u00e8rement de celles qui sont m\u00e9diatis\u00e9es depuis ladite crise de 2015. Il met en \u00e9vidence combien l\u2019Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce \u00ab&nbsp;trope m\u00e9moriel&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore, je vois une Europe incapable de r\u00e9guler cet \u00e9pisode traumatique, ce besoin d\u2019illustrer les cryptes et les fant\u00f4mes collectifs et inconscients en s\u2019appropriant la figure du r\u00e9fugi\u00e9 (et des camps) pour y placer une col\u00e8re \u2013 certes justifi\u00e9e, mais h\u00e9rit\u00e9e et cathartique. L\u00e0 aussi le pass\u00e9 s\u2019invite dans l\u2019\u00e9motion politique des d\u00e9fenseurs du droit d\u2019asile. L\u2019id\u00e9ologie nationaliste n\u2019est pas en reste puisqu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une forme de nostalgie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite plus haut, on a parfois l\u2019impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranch\u00e9e, le trope m\u00e9moriel de l\u2019holocauste. Pour illustrer ce trope m\u00e9moriel (et la mani\u00e8re dont les vagues migratoires \u00e9taient trait\u00e9es politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes \u00e9crites \u00e0 ce sujet, nous pouvons citer un passage de l\u2019excellent petit livre d\u2019Emmanuel Ruben (2018), Le c\u0153ur de l\u2019Europe \u2013 qu\u2019il est sans doute bon de relire \u00e0 l\u2019aune du conflit ukrainien. \u00ab&nbsp;15 ao\u00fbt 2015 [Mac\u00e9doine]. [\u2026] Aujourd\u2019hui, l\u2019ex-Yougoslavie est devenue l\u2019antichambre de l\u2019Union. Si la Syrie est un enfer, si l\u2019Union, pour ces r\u00e9fugi\u00e9s, est per\u00e7ue comme un paradis, la Mac\u00e9doine serait alors le purgatoire. [\u2026] il me fallut prouver [\u2026] que je n\u2019\u00e9tais pas un de ces r\u00e9fugi\u00e9s qu\u2019ils traquaient partout, \u00e0 coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s\u2019accroupissant sous les couchettes, dans la poussi\u00e8re, lampe torche braqu\u00e9e en avant, et faisant m\u00eame ouvrir les sacs \u00e0 dos au cas o\u00f9 nous aurions eu l\u2019id\u00e9e d\u2019y bringuebaler un enfant syrien. [\u2026] De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre d\u2019un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agripp\u00e9s au sein de leur m\u00e8re, j\u2019entends des cris, des r\u00e2les, des soupirs. \u00c0 la lueur blafarde des r\u00e9verb\u00e8res, j\u2019ai l\u2019impression de voir un film en noir et blanc, un film du si\u00e8cle dernier, mais non, je suis bien au XXIe si\u00e8cle et ce n\u2019est pas un film. Ces gens parqu\u00e9s dans des compartiments, comme des b\u00eates, je sais bien d\u2019o\u00f9 ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel encha\u00eenement de faits entra\u00eene cette panique \u2013 ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. [\u2026]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors \u00e0 quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-r\u00e9fugi\u00e9s, nous vivons deux lignes droites parall\u00e8les qui ne peuvent se croiser&nbsp;; oui je mesure \u00e0 quel point la raison d\u2019\u00eatre de nos \u00c9tats cages est de s\u2019efforcer de rendre impossible l\u2019intersection entre eux et nous. [\u2026]1er Septembre 2015 [Hongrie]. [\u2026] Voici la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Europe de Schengen et de l\u2019euro. Il n\u2019y en a pas d\u2019autres. Et ce ne sont pas les jeux d\u2019\u00e9quilibriste de la chanceli\u00e8re allemande [\u2026] avec leurs histoires de quotas, de tri s\u00e9lectif, pour ces gens qu\u2019on traite comme des d\u00e9chets, qu\u2019on refuse d\u2019appeler des r\u00e9fugi\u00e9s \u2013 ce qu\u2019ils sont \u2013 et qu\u2019on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. [\u2026] La Hongrie des ann\u00e9es 50 nous \u00e9mouvait&nbsp;: combien d\u2019\u00e9crivains, combien d\u2019intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l\u2019\u00e9crasait&nbsp;? Combien d\u2019intellectuels aujourd\u2019hui pour d\u00e9noncer l\u2019\u00e9tablissement de cet \u00c9tat FN plant\u00e9 comme une sentinelle au garde-\u00e0-vous sous la gu\u00e9rite de la Forteresse Europe&nbsp;? [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, ne pouvait s\u2019agrandir qu\u2019\u00e0 une seule condition&nbsp;: celle d\u2019exiger que les pays de l\u2019Est [\u2026] op\u00e8rent un vrai travail de m\u00e9moire&nbsp;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu\u2019ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alli\u00e9s&nbsp;; [\u2026] [qu\u2019ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, n\u2019a pas pos\u00e9 ces conditions. [\u2026] Car en s\u2019agrandissant vers l\u2019Est, l\u2019Europe a vir\u00e9 \u00e0 droite, \u00e0 droite toute.&nbsp;\u00bb En 2015, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait donc compar\u00e9 de mani\u00e8re cathartique \u00e0 la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du r\u00e9gime nazi&nbsp;; le camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 celui de concentration. Cependant, \u00e7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9voluer, passant d\u2019une figure individuelle et h\u00e9ro\u00efque \u00e0 une figure de masse et souill\u00e9e, \u00ab&nbsp;ind\u00e9sirable&nbsp;\u00bb pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, d\u00e9veloppe en partie cette \u00e9volution. \u00ab&nbsp;Il faut rappeler que l\u2019Agence des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. [\u2026] Le HCR a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1950 pour aider [les 20 millions de] d\u00e9plac\u00e9s au sein de l\u2019Europe [\u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale]. [\u2026] La convention de Gen\u00e8ve sur le droit d\u2019asile date de 1951&nbsp;; elle ne concernait que les Europ\u00e9ens, avant d\u2019\u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l\u2019international en 1967. Dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 1990, la question des r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019est alors \u00e9tendue en Am\u00e9rique latine, en Asie et en Afrique. [\u2026] au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 [\u2026] la question des r\u00e9fugi\u00e9s est \u2018revenue\u2019 en Europe, dans un contexte qui n\u2019\u00e9tait plus celui de la guerre froide. On a alors assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re crise de l\u2019accueil.&nbsp;Les pays europ\u00e9ens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent tr\u00e8s r\u00e9ticents \u00e0 reconnaitre la condition de r\u00e9fugi\u00e9s avec les droits attenants.&nbsp;\u00bb Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foul\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait per\u00e7u comme un h\u00e9ros r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppression, depuis les ann\u00e9es 1990 et plus largement 2000, cette vision a \u00e9volu\u00e9e pour arriver \u00e0 une projection oscillant entre piti\u00e9 et suspicion. \u00ab&nbsp;Au dissident sovi\u00e9tique, au militant de gauche menac\u00e9 par les dictatures sud-am\u00e9ricaines, figures entour\u00e9es du halo romantique de r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppresseur, a succ\u00e9d\u00e9 l\u2019image d\u2019un r\u00e9fugi\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de tout, sans nom, sans opinion, chass\u00e9 de chez lui par des situations d\u2019invasions brutales, d\u2019intol\u00e9rance ethnique ou religieuse, de guerre ou d\u2019anomie. [\u2026] les nouveaux r\u00e9fugi\u00e9s seraient ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9, pour la plupart, pris dans la tourmente d\u2019\u00e9v\u00e8nements qu\u2019ils n\u2019avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre \u00e0 cette cat\u00e9gorie qui force la piti\u00e9 et la compassion dans nos repr\u00e9sentations et pour laquelle reconnaissance et r\u00e9paration nous semblent justifi\u00e9es&nbsp;: les \u2018victimes\u2019.&nbsp;\u00bb (Vanoeteren et Gehrels, 2009&nbsp;: 494) Dans un premier temps, juste apr\u00e8s la guerre, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait compar\u00e9 \u00e0 la figure du r\u00e9sistant politique, dans un deuxi\u00e8me temps, depuis les ann\u00e9es 2000, mais surtout 2010, le r\u00e9fugi\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 la figure des victimes de l\u2019holocauste. Dans la foul\u00e9e de la victimisation des r\u00e9fugi\u00e9s, les proc\u00e9dures d\u2019asile se sont durcies (parce que les h\u00e9ros&nbsp;: oui, les victimes&nbsp;: non), \u00e9laborant ainsi le \u00ab&nbsp;mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur&nbsp;\u00bb, ainsi criminalis\u00e9 et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur sert surtout \u00e0 contenir le mythe de la terre d\u2019accueil&nbsp;: ce n\u2019est pas nous qui ne voulons pas accueillir le r\u00e9fugi\u00e9, c\u2019est le r\u00e9fugi\u00e9 qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d\u2019accueil solidaire o\u00f9 l\u2019asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont \u00ab&nbsp;vraiment&nbsp;\u00bb souffert. Depuis, la \u00ab&nbsp;pudeur&nbsp;\u00bb s\u2019en est all\u00e9e, le racisme est devenu de plus en plus d\u00e9complex\u00e9, et dans les d\u00e9mocraties occidentales, rejeter le r\u00e9fugi\u00e9 sur simple fait qu\u2019il incarne l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est devenu une id\u00e9e r\u00e9pandue et \u00ab&nbsp;banalis\u00e9e&nbsp;\u00bb. Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s\u2019incarne dans la notion m\u00eame de l\u2019\u00c9tat-nation qui rendrait les pays \u00ab&nbsp;\u00e0 nouveau&nbsp;\u00bb souverains. Or, la notion d\u2019\u00c9tat-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de r\u00e9fugi\u00e9, elle aussi, est indissociable de la notion d\u2019\u00c9tat-nation puisqu\u2019indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est r\u00e9fugi\u00e9 celui qui a fui son pays (un d\u00e9plac\u00e9 interne n\u2019est pas un r\u00e9fugi\u00e9) et une fois son statut obtenu, un r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a plus le droit de rentrer dans son pays d\u2019origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d\u2019origine qui lui est d\u00e9sormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et r\u00e9fugi\u00e9s sont des notions qui sont interreli\u00e9es. [Vers la suite de l&rsquo;article]\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Laap\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2022-03-13T06:55:28+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2022-03-13T07:03:13+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3.png\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Aurore Vermylen\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Aurore Vermylen\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"10 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"Aurore Vermylen\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/7af8bd941fde599fb97d77d991e079c3\"},\"headline\":\"La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 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2\/3 - Laap","robots":{"index":"index","follow":"follow","max-snippet":"max-snippet:-1","max-image-preview":"max-image-preview:large","max-video-preview":"max-video-preview:-1"},"canonical":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/","og_locale":"fr_FR","og_type":"article","og_title":"La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 2\/3 - Laap","og_description":"Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier tr\u00e8s frileux face \u00e0 la question de l\u2019exil, se rem\u00e9morent soudain le sens m\u00eame de la solidarit\u00e9 internationale lorsqu\u2019il s\u2019agit du droit des r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, gla\u00e7ant, que cette solidarit\u00e9 s\u2019arr\u00eate aux seuls Ukrainiens Blancs tout en prof\u00e9rant un tri de plus en plus \u00e9vident donc ind\u00e9cent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m\u2019ont donn\u00e9 envie de prendre mon clavier et d\u2019\u00e9crire ces quelques lignes. Citons d\u2019embl\u00e9e l\u2019excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, \u00ab&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: \u2018La solidarit\u00e9 avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les \u00e9pisodes pr\u00e9c\u00e9dents\u2019 de vagues migratoires&nbsp;\u00bb, paru le 2 mars (propos recueillis par C\u00e9cile Bouanchaud), qui \u00e9nonce, lui aussi, quelques-uns des points que j\u2019esquisse ici. Cet article est divis\u00e9 en trois parties, intitul\u00e9es&nbsp;1) La nostalgie politique d\u2019une \u00e9poque \u00ab&nbsp;pr\u00e9-globale&nbsp;\u00bb et traumatique&nbsp;; 2) L\u2019\u00e9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l\u2019\u00e9motion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxi\u00e8me et les deux autres sont disponibles sur ce blog. \u00c9volution de la figure du r\u00e9fugi\u00e9 en Europe La litt\u00e9rature anthropologique sur les r\u00e9fugi\u00e9s n\u2019a pas s\u00e9par\u00e9 les questions de trauma et de nostalgie&nbsp;: la conception m\u00eame de l\u2019exil (dans la litt\u00e9rature europ\u00e9enne en tout cas, tr\u00e8s fortement influenc\u00e9e par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est p\u00e9trie de ces deux notions&nbsp;: fuite d\u2019un pays aim\u00e9 et d\u00e9sormais manqu\u00e9, traumas qui ont engendr\u00e9s la fuite. Toujours selon cette litt\u00e9rature europ\u00e9enne, les deux s\u2019entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir \u00e0 l\u2019\u00e9chelle collective et politique. Il serait erron\u00e9 de penser que les questions de l\u2019exil concernent les personnes exil\u00e9es seules&nbsp;: le social n\u2019est pas quelque chose d\u2019individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les soci\u00e9t\u00e9s europ\u00e9ennes se sont prononc\u00e9es sur la question migratoire avec ces m\u00eames outils de la nostalgie et du traumatisme. J\u2019ai toujours \u00e9t\u00e9 marqu\u00e9e par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la d\u00e9fense du droit d\u2019asile, nombreux \u00e9taient ceux \u2013 moi y compris \u2013 qui portaient l\u2019h\u00e9ritage nostalgique et traumatique de figures h\u00e9ro\u00efques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (r\u00e9sistance, camps). De mani\u00e8re plus g\u00e9n\u00e9rale, la question migratoire a \u00e9t\u00e9 largement impact\u00e9e par le trope m\u00e9moriel de la Seconde Guerre mondiale. Dans son article \u00ab&nbsp;Calais et la m\u00e9moire des camps. Usages et limites du trope m\u00e9moriel dans le cin\u00e9ma documentaire&nbsp;\u00bb, S\u00e9bastien Fery met en \u00e9vidence combien les r\u00e9f\u00e9rences \u00e0 l\u2019holocauste sont utilis\u00e9es pour parler des vagues migratoires et des camps de r\u00e9fugi\u00e9s, et plus singuli\u00e8rement de celles qui sont m\u00e9diatis\u00e9es depuis ladite crise de 2015. Il met en \u00e9vidence combien l\u2019Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une r\u00e9f\u00e9rence \u00e0 ce \u00ab&nbsp;trope m\u00e9moriel&nbsp;\u00bb. L\u00e0 encore, je vois une Europe incapable de r\u00e9guler cet \u00e9pisode traumatique, ce besoin d\u2019illustrer les cryptes et les fant\u00f4mes collectifs et inconscients en s\u2019appropriant la figure du r\u00e9fugi\u00e9 (et des camps) pour y placer une col\u00e8re \u2013 certes justifi\u00e9e, mais h\u00e9rit\u00e9e et cathartique. L\u00e0 aussi le pass\u00e9 s\u2019invite dans l\u2019\u00e9motion politique des d\u00e9fenseurs du droit d\u2019asile. L\u2019id\u00e9ologie nationaliste n\u2019est pas en reste puisqu\u2019au-del\u00e0 d\u2019une forme de nostalgie d\u00e9j\u00e0 d\u00e9crite plus haut, on a parfois l\u2019impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranch\u00e9e, le trope m\u00e9moriel de l\u2019holocauste. Pour illustrer ce trope m\u00e9moriel (et la mani\u00e8re dont les vagues migratoires \u00e9taient trait\u00e9es politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes \u00e9crites \u00e0 ce sujet, nous pouvons citer un passage de l\u2019excellent petit livre d\u2019Emmanuel Ruben (2018), Le c\u0153ur de l\u2019Europe \u2013 qu\u2019il est sans doute bon de relire \u00e0 l\u2019aune du conflit ukrainien. \u00ab&nbsp;15 ao\u00fbt 2015 [Mac\u00e9doine]. [\u2026] Aujourd\u2019hui, l\u2019ex-Yougoslavie est devenue l\u2019antichambre de l\u2019Union. Si la Syrie est un enfer, si l\u2019Union, pour ces r\u00e9fugi\u00e9s, est per\u00e7ue comme un paradis, la Mac\u00e9doine serait alors le purgatoire. [\u2026] il me fallut prouver [\u2026] que je n\u2019\u00e9tais pas un de ces r\u00e9fugi\u00e9s qu\u2019ils traquaient partout, \u00e0 coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s\u2019accroupissant sous les couchettes, dans la poussi\u00e8re, lampe torche braqu\u00e9e en avant, et faisant m\u00eame ouvrir les sacs \u00e0 dos au cas o\u00f9 nous aurions eu l\u2019id\u00e9e d\u2019y bringuebaler un enfant syrien. [\u2026] De l\u2019autre c\u00f4t\u00e9 de la vitre d\u2019un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agripp\u00e9s au sein de leur m\u00e8re, j\u2019entends des cris, des r\u00e2les, des soupirs. \u00c0 la lueur blafarde des r\u00e9verb\u00e8res, j\u2019ai l\u2019impression de voir un film en noir et blanc, un film du si\u00e8cle dernier, mais non, je suis bien au XXIe si\u00e8cle et ce n\u2019est pas un film. Ces gens parqu\u00e9s dans des compartiments, comme des b\u00eates, je sais bien d\u2019o\u00f9 ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel encha\u00eenement de faits entra\u00eene cette panique \u2013 ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. [\u2026]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors \u00e0 quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-r\u00e9fugi\u00e9s, nous vivons deux lignes droites parall\u00e8les qui ne peuvent se croiser&nbsp;; oui je mesure \u00e0 quel point la raison d\u2019\u00eatre de nos \u00c9tats cages est de s\u2019efforcer de rendre impossible l\u2019intersection entre eux et nous. [\u2026]1er Septembre 2015 [Hongrie]. [\u2026] Voici la v\u00e9rit\u00e9 de l\u2019Europe de Schengen et de l\u2019euro. Il n\u2019y en a pas d\u2019autres. Et ce ne sont pas les jeux d\u2019\u00e9quilibriste de la chanceli\u00e8re allemande [\u2026] avec leurs histoires de quotas, de tri s\u00e9lectif, pour ces gens qu\u2019on traite comme des d\u00e9chets, qu\u2019on refuse d\u2019appeler des r\u00e9fugi\u00e9s \u2013 ce qu\u2019ils sont \u2013 et qu\u2019on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. [\u2026] La Hongrie des ann\u00e9es 50 nous \u00e9mouvait&nbsp;: combien d\u2019\u00e9crivains, combien d\u2019intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l\u2019\u00e9crasait&nbsp;? Combien d\u2019intellectuels aujourd\u2019hui pour d\u00e9noncer l\u2019\u00e9tablissement de cet \u00c9tat FN plant\u00e9 comme une sentinelle au garde-\u00e0-vous sous la gu\u00e9rite de la Forteresse Europe&nbsp;? [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, ne pouvait s\u2019agrandir qu\u2019\u00e0 une seule condition&nbsp;: celle d\u2019exiger que les pays de l\u2019Est [\u2026] op\u00e8rent un vrai travail de m\u00e9moire&nbsp;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu\u2019ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alli\u00e9s&nbsp;; [\u2026] [qu\u2019ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. [\u2026] L\u2019Europe, en 2004, n\u2019a pas pos\u00e9 ces conditions. [\u2026] Car en s\u2019agrandissant vers l\u2019Est, l\u2019Europe a vir\u00e9 \u00e0 droite, \u00e0 droite toute.&nbsp;\u00bb En 2015, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait donc compar\u00e9 de mani\u00e8re cathartique \u00e0 la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du r\u00e9gime nazi&nbsp;; le camp de r\u00e9fugi\u00e9s \u00e0 celui de concentration. Cependant, \u00e7a n\u2019a pas toujours \u00e9t\u00e9 le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a cess\u00e9 d\u2019\u00e9voluer, passant d\u2019une figure individuelle et h\u00e9ro\u00efque \u00e0 une figure de masse et souill\u00e9e, \u00ab&nbsp;ind\u00e9sirable&nbsp;\u00bb pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, d\u00e9veloppe en partie cette \u00e9volution. \u00ab&nbsp;Il faut rappeler que l\u2019Agence des Nations Unies pour les r\u00e9fugi\u00e9s (HCR) a d\u2019abord \u00e9t\u00e9 europ\u00e9enne. [\u2026] Le HCR a \u00e9t\u00e9 cr\u00e9\u00e9 en 1950 pour aider [les 20 millions de] d\u00e9plac\u00e9s au sein de l\u2019Europe [\u00e0 la fin de la seconde guerre mondiale]. [\u2026] La convention de Gen\u00e8ve sur le droit d\u2019asile date de 1951&nbsp;; elle ne concernait que les Europ\u00e9ens, avant d\u2019\u00eatre \u00e9tendue \u00e0 l\u2019international en 1967. Dans les ann\u00e9es 1960 \u00e0 1990, la question des r\u00e9fugi\u00e9s s\u2019est alors \u00e9tendue en Am\u00e9rique latine, en Asie et en Afrique. [\u2026] au d\u00e9but des ann\u00e9es 1990 [\u2026] la question des r\u00e9fugi\u00e9s est \u2018revenue\u2019 en Europe, dans un contexte qui n\u2019\u00e9tait plus celui de la guerre froide. On a alors assist\u00e9 \u00e0 la premi\u00e8re crise de l\u2019accueil.&nbsp;Les pays europ\u00e9ens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent tr\u00e8s r\u00e9ticents \u00e0 reconnaitre la condition de r\u00e9fugi\u00e9s avec les droits attenants.&nbsp;\u00bb Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foul\u00e9e de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait per\u00e7u comme un h\u00e9ros r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppression, depuis les ann\u00e9es 1990 et plus largement 2000, cette vision a \u00e9volu\u00e9e pour arriver \u00e0 une projection oscillant entre piti\u00e9 et suspicion. \u00ab&nbsp;Au dissident sovi\u00e9tique, au militant de gauche menac\u00e9 par les dictatures sud-am\u00e9ricaines, figures entour\u00e9es du halo romantique de r\u00e9sistant \u00e0 l\u2019oppresseur, a succ\u00e9d\u00e9 l\u2019image d\u2019un r\u00e9fugi\u00e9 d\u00e9pouill\u00e9 de tout, sans nom, sans opinion, chass\u00e9 de chez lui par des situations d\u2019invasions brutales, d\u2019intol\u00e9rance ethnique ou religieuse, de guerre ou d\u2019anomie. [\u2026] les nouveaux r\u00e9fugi\u00e9s seraient ceux qui ont r\u00e9chapp\u00e9 apr\u00e8s avoir \u00e9t\u00e9, pour la plupart, pris dans la tourmente d\u2019\u00e9v\u00e8nements qu\u2019ils n\u2019avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre \u00e0 cette cat\u00e9gorie qui force la piti\u00e9 et la compassion dans nos repr\u00e9sentations et pour laquelle reconnaissance et r\u00e9paration nous semblent justifi\u00e9es&nbsp;: les \u2018victimes\u2019.&nbsp;\u00bb (Vanoeteren et Gehrels, 2009&nbsp;: 494) Dans un premier temps, juste apr\u00e8s la guerre, le r\u00e9fugi\u00e9 \u00e9tait compar\u00e9 \u00e0 la figure du r\u00e9sistant politique, dans un deuxi\u00e8me temps, depuis les ann\u00e9es 2000, mais surtout 2010, le r\u00e9fugi\u00e9 a \u00e9t\u00e9 compar\u00e9 \u00e0 la figure des victimes de l\u2019holocauste. Dans la foul\u00e9e de la victimisation des r\u00e9fugi\u00e9s, les proc\u00e9dures d\u2019asile se sont durcies (parce que les h\u00e9ros&nbsp;: oui, les victimes&nbsp;: non), \u00e9laborant ainsi le \u00ab&nbsp;mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur&nbsp;\u00bb, ainsi criminalis\u00e9 et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du r\u00e9fugi\u00e9 menteur sert surtout \u00e0 contenir le mythe de la terre d\u2019accueil&nbsp;: ce n\u2019est pas nous qui ne voulons pas accueillir le r\u00e9fugi\u00e9, c\u2019est le r\u00e9fugi\u00e9 qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d\u2019accueil solidaire o\u00f9 l\u2019asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont \u00ab&nbsp;vraiment&nbsp;\u00bb souffert. Depuis, la \u00ab&nbsp;pudeur&nbsp;\u00bb s\u2019en est all\u00e9e, le racisme est devenu de plus en plus d\u00e9complex\u00e9, et dans les d\u00e9mocraties occidentales, rejeter le r\u00e9fugi\u00e9 sur simple fait qu\u2019il incarne l\u2019alt\u00e9rit\u00e9 est devenu une id\u00e9e r\u00e9pandue et \u00ab&nbsp;banalis\u00e9e&nbsp;\u00bb. Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s\u2019incarne dans la notion m\u00eame de l\u2019\u00c9tat-nation qui rendrait les pays \u00ab&nbsp;\u00e0 nouveau&nbsp;\u00bb souverains. Or, la notion d\u2019\u00c9tat-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de r\u00e9fugi\u00e9, elle aussi, est indissociable de la notion d\u2019\u00c9tat-nation puisqu\u2019indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est r\u00e9fugi\u00e9 celui qui a fui son pays (un d\u00e9plac\u00e9 interne n\u2019est pas un r\u00e9fugi\u00e9) et une fois son statut obtenu, un r\u00e9fugi\u00e9 n\u2019a plus le droit de rentrer dans son pays d\u2019origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d\u2019origine qui lui est d\u00e9sormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et r\u00e9fugi\u00e9s sont des notions qui sont interreli\u00e9es. [Vers la suite de l&rsquo;article]","og_url":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/","og_site_name":"Laap","article_published_time":"2022-03-13T06:55:28+00:00","article_modified_time":"2022-03-13T07:03:13+00:00","og_image":[{"url":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2022\/03\/Photo-3.png","type":"","width":"","height":""}],"author":"Aurore Vermylen","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Aurore Vermylen","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"10 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3\/"},"author":{"name":"Aurore Vermylen","@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/#\/schema\/person\/7af8bd941fde599fb97d77d991e079c3"},"headline":"La nostalgie politique comme moteur de l\u2019action politique contemporaine\u00a0: comment les r\u00e9fugi\u00e9s ukrainiens redessinent le paysage de l\u2019accueil europ\u00e9en\u00a0? 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