{"id":7123,"date":"2021-04-30T11:39:14","date_gmt":"2021-04-30T09:39:14","guid":{"rendered":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/?p=7123"},"modified":"2021-04-30T12:17:46","modified_gmt":"2021-04-30T10:17:46","slug":"acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/","title":{"rendered":"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Un compte-rendu de Gabrielle Fenton, Julie Hermesse et Gloria Michiels<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Qu\u2019en est-il du terrain en ces temps de catastrophe sanitaire et de distanciation physique&nbsp;? Nous r\u00e9sumons ici les \u00e9changes d\u2019un workshop o\u00f9, \u00e0 travers des r\u00e9flexions d\u2019ordre m\u00e9thodologique sur notre pratique ethnographique, nous en venons \u00e0 d\u00e9battre autour de questions \u00e9pist\u00e9mologiques li\u00e9es \u00e0 notre conception du terrain.&nbsp;&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si nos explorations anthropologiques nous aident \u00e0 d\u00e9centrer notre regard pour mieux comprendre la pand\u00e9mie et ses cons\u00e9quences, comment s\u2019y prendre pour collecter des donn\u00e9es alors que la pratique m\u00eame de l\u2019ethnographie est radicalement boulevers\u00e9e voire est contrainte \u00e0 l\u2019arr\u00eat sur image, pour la conduite de nombreux terrains ? Cela fait plus d\u2019un an que ces questions ne cessent de tarauder de nombreu.se.x anthropologues. Et c\u2019est avec une grande soif de r\u00e9flexion collaborative que nous \u2013 une douzaine de membres de la <a href=\"https:\/\/uclouvain.be\/fr\/facultes\/espo\/anthropologie-europe\" target=\"_blank\" rel=\"noreferrer noopener\">Chaire AEC <\/a>et du LAAP \u2013 nous sommes r\u00e9unis en ligne pour les aborder. Le d\u00e9bat s\u2019est construit autour de nos propres exp\u00e9riences mais \u00e9galement en dialogue avec des \u00e9crits d\u2019anthropologues (\u00e0 titre d\u2019exemple&nbsp;:&nbsp;<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">Rutherford, 2020&nbsp;<\/a>;&nbsp;<a href=\"https:\/\/journals.openedition.org\/pa\/861\">Boukala et Cerclet, 2020<\/a>&nbsp;;<a href=\"https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329\">Sourdril et Barbaro, 2020<\/a>). Si la probl\u00e9matique de base est d\u2019ordre m\u00e9thodologique, ses retentissements d\u00e9clenchent des enjeux dont l\u2019ampleur nous semble bien plus vaste pour notre discipline. Nous tentons dans cette note de r\u00e9sumer notre conversation du 19 f\u00e9vrier 2021 pour l\u2019ouvrir \u00e0 celles et ceux qui souhaiteraient la poursuivre.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"722\" height=\"1024\" src=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/WS_2-722x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7203\" srcset=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/WS_2-722x1024.jpg 722w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/WS_2-212x300.jpg 212w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/WS_2-768x1089.jpg 768w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/WS_2.jpg 839w\" sizes=\"auto, (max-width: 722px) 100vw, 722px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Obstacles et bricolages m\u00e9thodologiques&nbsp;<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le workshop commence avec un tour de table autour de difficult\u00e9s rencontr\u00e9es&nbsp;sur nos terrains : l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019y rendre et d\u2019y observer directement les activit\u00e9s sociales ou encore la difficult\u00e9 de saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s d\u2019un endroit sans y \u00eatre physiquement. Nous parlons \u00e9galement des complications li\u00e9es \u00e0 la communication virtuelle telles que la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre attenti.ve.f.s \u00e0 la disponibilit\u00e9 psychologique de nos informat.eur.rice.s dans un contexte o\u00f9 la sant\u00e9 mentale paye un lourd tribut ou encore les m\u00e9compr\u00e9hensions li\u00e9es \u00e0 l\u2019absence du non verbal dans les entretiens. Certain.e.s font m\u00eame face \u00e0 la disparition d\u2019une partie de leur terrain:&nbsp;c\u2019est le cas d\u2019Etienne, par exemple, qui se retrouve, six mois apr\u00e8s le d\u00e9but de sa th\u00e8se, face \u00e0 l\u2019annulation de tous les \u00e9v\u00e8nements culturels au centre de son projet. Ceci r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement l\u2019aspect tr\u00e8s arbitraire de la situation pour les chercheur.e.s car nous sommes affect\u00e9.e.s diff\u00e9remment en fonction, par exemple, de l\u2019\u00e9tape de la recherche \u00e0 laquelle nous sommes ou encore du type de financement.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ces difficult\u00e9s mettent en exergue certains ingr\u00e9dients fondamentaux de notre discipline qui sont souvent pris pour acquis et pas (ou plus) souvent mis en avant dans le rendu de nos r\u00e9sultats. \u00c9lise par exemple ressent un certain trouble \u00e0 demander \u00e0 ses informat.eur.rice.s qu\u2019iels s\u2019adaptent \u00e0 ses sollicitations d\u2019entretiens ou d\u2019activit\u00e9s en ligne. Cela repr\u00e9sente une charge suppl\u00e9mentaire pour elleux mais c\u2019est \u00e9galement un renversement car d\u2019habitude c\u2019est \u00e0 l\u2019ethnographe de s\u2019adapter au terrain. Ce travail d\u2019adaptation de l\u2019anthropologue, qui est souvent physiquement et psychiquement inconfortable, est cependant essentiel \u00e0 l\u2019ajustement de notre outil ethnographique principal \u2013 notre personne \u2013 \u00e0 une appr\u00e9hension qualitative du terrain. De mani\u00e8re similaire, Chlo\u00e9 parle de l\u2019importance des moments de \u2018zonnage\u2019 sur le terrain, moments informels qui ne sont pas toujours rempla\u00e7ables virtuellement. Ces moments, sans objectif pr\u00e9cis, permettent de tisser des relations et, dans un deuxi\u00e8me temps, ouvrent souvent des pistes d\u2019analyse. Chlo\u00e9 propose ainsi \u00e0 ses informat.eur.rice.s de laisser leurs t\u00e9l\u00e9phones et cam\u00e9ras allum\u00e9s durant les pauses entre les moments de conversation lorsque chacun.e vaque \u00e0 ses propres occupations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Si nous faisons tou.te.s preuve de cr\u00e9ativit\u00e9 pour r\u00e9imaginer nos mani\u00e8res d\u2019aborder nos terrains, les solutions que nous envisageons nous demandent \u00e9galement de repenser avec rigueur l\u2019\u00e9thique de notre m\u00e9tier. Chaque nouvelle id\u00e9e de collecte de donn\u00e9es et d\u2019interaction \u00e0 distance peut avoir des cons\u00e9quences non-envisag\u00e9es, particuli\u00e8rement dans une p\u00e9riode o\u00f9 nombre de nos informat.eur.rice.s se retrouvent davantage pr\u00e9caris\u00e9.e.s.&nbsp;&nbsp;Les chercheur.e.s ne sont pas non plus \u00e9pargn\u00e9.e.s. Etienne souligne par exemple combien le caract\u00e8re intrusif des r\u00e9seaux sociaux peut \u00eatre la source d\u2019une nouvelle fatigue ethnographique. En \u00e9tant interpell\u00e9 nuit et jour par son terrain, les d\u00e9limitations de sa sph\u00e8re priv\u00e9e se brouillent davantage. Cette interaction \u00e0 distance peut cependant aussi permettre aux informat.eur.rice.s davantage de ma\u00eetrise sur le d\u00e9roulement de la recherche&nbsp;: Christine raconte que ce sont ses informat.eur.rice.s au P\u00e9rou qui \u00ab&nbsp;sont venus la chercher&nbsp;\u00bb proactivement via WhatsApp pour la tenir au courant des d\u00e9veloppements de la pand\u00e9mie chez elleux et lui indiquer ce \u00e0 quoi iels souhaitent qu\u2019elle pr\u00eate attention (voir image ci-dessous). Ses informat.eur.rice.s partagent ainsi librement la r\u00e9flexivit\u00e9 qu\u2019iels construisent face \u00e0 la crise. Ceci t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9paississement global de la \u2018r\u00e9flexivit\u00e9 sociale\u2019 (Navaro, 2020) que Christine n\u2019est pas la seule anthropologue \u00e0 observer&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab&nbsp;The pandemic has introduced such a contrast to the ways we used to previously relate that it has turned everyone into theorists of their social relations. It is not just anthropologists, therefore, who are reflecting analytically on how people are relating with one another at a time like this. Such social theorising has now become a component of everyday reflection all across the board&nbsp;\u00bb (<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">Navaro, 2020<\/a><\/em><em>).<\/em><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"451\" height=\"428\" src=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/image_1.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-7153\" srcset=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/image_1.jpg 451w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/image_1-300x285.jpg 300w, https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/image_1-24x24.jpg 24w\" sizes=\"auto, (max-width: 451px) 100vw, 451px\" \/><figcaption>Photo  prise par Rosa Cond\u00e9, habitante de la Tablada, et partag\u00e9e avec Christine pour lui t\u00e9moigner son v\u00e9cu du confinement au P\u00e9rou.  <\/figcaption><\/figure>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Le terrain au c\u0153ur d\u2019un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 travers ces questionnements sur l\u2019acc\u00e8s au terrain, c\u2019est \u00e9galement notre conception du terrain que l\u2019on interroge. L\u2019humanit\u00e9 est aux prises avec la Covid-19 et les mesures sanitaires, et de facto, nos terrains et nos informat.eur.rice.s en sont tou.te.s impact\u00e9.e.s, parfois bouscul\u00e9.e.s. Les structures sociales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, d\u2019emploi, de sant\u00e9 \u2013 et nous en passons &#8211; connaissent des changements massifs. Reli\u00e9s les uns aux autres, du march\u00e9 humide de Wuhan aux m\u00e9galopoles am\u00e9ricaines en passant par les vieilles villes d\u2019Europe, nous formons une soci\u00e9t\u00e9 mondiale dont les corps sont les nouvelles fronti\u00e8res. Pour Agier (2020), dans ce nouveau rapport aux corps et aux autres, c\u2019est un retour des grandes \u00ab peurs cosmiques \u00bb qui se joue, ces peurs fondamentales et imm\u00e9moriales qui disent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La cartographie du virtuel et du hors-ligne dans la vie de nos informat.eur.rice.s se voit \u00e9galement souvent redessin\u00e9e. Aux \u00c9tats-Unis par exemple, Amazon et Whatsapp recensent tous les deux une augmentation d\u2019utilisation de 40% en 2020 par rapport \u00e0 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente<a href=\"applewebdata:\/\/5FBB6B12-4EDF-4614-863B-BE5125A8100F#_ftn1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>. Si cette cartographie appartient \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, elle s\u2019installe progressivement depuis quelques ann\u00e9es et laissera s\u00fbrement de nombreuses traces dans le \u2018monde d\u2019apr\u00e8s\u2019. Tout en reconnaissant de grandes in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au virtuel \u00e0 travers le monde, certain.es anthropologues estiment que cela fait longtemps que la discipline ne pr\u00eate pas suffisamment attention \u00e0 la continuit\u00e9 entre l\u2019hors-ligne et l\u2019en ligne dans les vies sociales.&nbsp;&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>\u00ab&nbsp;It is, frankly, shocking to see how many anthropologists still refer to the physical world as the \u201creal world,\u201d denying the reality of the online (and by implication, conflating the real and the physical (Boellstorff, 2016)). Anthropologists must move beyond treating the digital as a necessary evil or inauthentic substitute, not least because such prejudice flies in the face of how billions of persons engage with digital socialities&nbsp;\u00bb.&nbsp;(<\/em><em><a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">Boellstorff, 2020<\/a>)<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre conception du terrain serait-elle donc d\u00e9j\u00e0 contest\u00e9e avant la pand\u00e9mie&nbsp;? Cette question, pos\u00e9e par de nombreu.ses.x anthropologues, repose aussi sur les implications \u00e9cologiques et genr\u00e9es que pr\u00e9conise la conception d\u2019un terrain de longue dur\u00e9e et souvent situ\u00e9 dans un ailleurs lointain (voir par exemple&nbsp;<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">G\u00fcnel, Varma et Watanabe, 2020<\/a>). Ce n\u2019est bien s\u00fbre pas la premi\u00e8re fois que cette conception change, donnant ainsi sa forme actuelle \u00e0 l\u2019anthropologie. La fin de la colonisation dans les ann\u00e9es 1960 par exemple a provoqu\u00e9 une crise de notre discipline alors que les \u2018sauvages\u2019 \u00e9taient d\u00e9couverts comme des personnes s\u2019engageant dans l\u2019affranchissement politique et l\u2019\u00e9conomie plan\u00e9taire.&nbsp;Les anthropologues op\u00e8rent alors un&nbsp;virage spectaculaire&nbsp;: le choix de leur objet d\u2019\u00e9tude se porte dor\u00e9navant&nbsp;autant sur leur propre soci\u00e9t\u00e9&nbsp;que&nbsp;sur les soci\u00e9t\u00e9s non-europ\u00e9ennes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De mani\u00e8re r\u00e9solument provocatrice, au-del\u00e0 de nos questionnements m\u00e9thodologiques, nous avons donc entam\u00e9 \u00e0 la fin du workshop un d\u00e9bat d\u2019ordre \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: La catastrophe<a href=\"applewebdata:\/\/5FBB6B12-4EDF-4614-863B-BE5125A8100F#_ftn2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>\u00a0provoqu\u00e9e par la Covid-19 augure-t-elle une crise de notre discipline, au-del\u00e0 d\u2019une modification momentan\u00e9e de nos pratiques\u00a0?\u00a0\u00a0Durant le d\u00e9bat, Pierre-Yves souligne l\u2019importance d\u2019une approche m\u00e9diologique pour appr\u00e9hender le foisonnement d\u2019objets porteurs de \u2018sens\u2019 \u2013 ces artefact de terrain d\u2019un nouveau genre tel que les posts, les commentaires, les m\u00e8mes internet et les capsules vid\u00e9o &#8211; sur les r\u00e9seaux sociaux. Postulant que le m\u00e9dium affecte le contenu, il propose une r\u00e9-exploration des champs analytiques de la s\u00e9miotique (pragmatique, structurale et cognitive) par les ethnographes (Eraly, 2011). Pris par le temps, le d\u00e9bat n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019amorc\u00e9. Nous sommes cependant enthousiastes de continuer ces r\u00e9flexions ensemble, entre autres avec les lecteurs de cette note d\u00e9sireux de s\u2019associer \u00e0 ce travail\u00a0!\u00a0\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Participant.es au workshop<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Adelin Mwanangani Mawete, Gloria Michiels, Julie Hermesse, Chlo\u00e9 Allen, Christine Grard, Etienne Dalemans, Armand Abeme, Gabrielle Fenton, El\u00e9onore Haddioui, Pierre-Yves Wauthier, \u00c9lise Huysmans<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><strong>Bibliographie<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Agier, M. (2020).&nbsp;<em>Vivre avec des \u00e9pouvantails-Le monde, les corps, la peur<\/em>.&nbsp;Premier Parall\u00e8le: Paris<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boellstorff, T. (2020) Notes from the Great Quarantine: Reflections on Ethnography after Covid-19. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;<em>The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.<\/em><em>The Werner-Gren Blog<\/em>.&nbsp;<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Boukala, M., &amp; Cerclet, D. (2020). L\u2019enqu\u00eate ethnographique face aux enjeux th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques du num\u00e9rique.&nbsp;<em>Parcours Anthropologiques<\/em>,&nbsp;<em>15<\/em>, 1\u201325.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Eraly, A. (2011). Quelle s\u00e9miotique pour quelle th\u00e9orie sociale&nbsp;?&nbsp;<em>Signata<\/em>(2), 167-194. doi:10.4000\/signata.655<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">G\u00fcnel, G., Varma, S., &amp; Watanabe, C. (2020). A Manifesto for Patchwork Ethnography.&nbsp;<em>Society for Cultural Anthropology<\/em>.&nbsp;<a href=\"https:\/\/culanth.org\/fieldsights\/a-manifesto-for-patchwork-ethnography\">https:\/\/culanth.org\/fieldsights\/a-manifesto-for-patchwork-ethnography<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Hermesse J. (2020). Du silence et des ambulances&nbsp;: construction sociale d\u2019une catastrophe autour d\u2019un virus, in Hermesse J., Laugrand F., Laurent P.-J., Mazzocchetti J., Servais O., Vuillemenot A.-M.,&nbsp;<em>Masquer le monde. Pens\u00e9es d\u2019anthropologues sur la pand\u00e9mie<\/em>, Academia-L\u2019Harmattan: Louvain-la-Neuve, pp. 55-72.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Navaro, Y. (2020) Methods and Social Reflexivity in the Time of Covid. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;<em>The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.<\/em>&nbsp;<em>The Werner-Gren Blog<\/em>.&nbsp;<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rutherford, D. (Ed.). (2020) The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;<em>The Werner-Gren Blog<\/em>.&nbsp;<a href=\"http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/\">http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sourdril, A., &amp; Barbaro, L. (2020). \u00c9couter le silence: Ethnographie et pand\u00e9mie, comment faire du terrain en temps de confinement?&nbsp;<em>Carnets de Terrain<\/em>.&nbsp;<a href=\"https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329\">https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329<\/a><\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator\"\/>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"applewebdata:\/\/5FBB6B12-4EDF-4614-863B-BE5125A8100F#_ftnref1\"><sup>[1]<\/sup><\/a>&nbsp;Pour les chiffres d \u2019Amazon \u00ab&nbsp;Charts&nbsp;: How the coronavirus is changing ecommerce&nbsp;\u00bb&nbsp;<a href=\"https:\/\/www.digitalcommerce360.com\/2021\/02\/15\/ecommerce-during-coronavirus-pandemic-in-charts\/\">https:\/\/www.digitalcommerce360.com\/2021\/02\/15\/ecommerce-during-coronavirus-pandemic-in-charts\/<\/a>&nbsp;et pour les chiffres de WhatsApp, \u00ab&nbsp;Report&nbsp;: WhatsApp has seen a 40% increase in usage due to COVID-19 pandemic&nbsp;\u00bb&nbsp;<a href=\"https:\/\/techcrunch.com\/2020\/03\/26\/report-whatsapp-has-seen-a-40-increase-in-usage-due-to-covid-19-pandemic\/?guccounter=1&amp;guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&amp;guce_referrer_sig=AQAAANfr8_7JlCqktIgAuTNtJo5xnMvgWK7DYhLVA4yMvvuNVKLSELyPQSkV-0wIYXuW-D7oZmN2EWnm0vsZPdOhyad4_cyEU8ivq7hw-aGc4UsH0Z9uq8q7aISMFT_au7rwK3KKbssNH4V30joVrc1M4ORbHymnXABODdulYpwLHEwv\">https:\/\/techcrunch.com\/2020\/03\/26\/report-whatsapp-has-seen-a-40-increase-in-usage-due-to-covid-19-pandemic\/?guccounter=1&amp;guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&amp;guce_referrer_sig=AQAAANfr8_7JlCqktIgAuTNtJo5xnMvgWK7DYhLVA4yMvvuNVKLSELyPQSkV-0wIYXuW-D7oZmN2EWnm0vsZPdOhyad4_cyEU8ivq7hw-aGc4UsH0Z9uq8q7aISMFT_au7rwK3KKbssNH4V30joVrc1M4ORbHymnXABODdulYpwLHEwv<\/a><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"applewebdata:\/\/5FBB6B12-4EDF-4614-863B-BE5125A8100F#_ftnref2\"><sup>[2]<\/sup><\/a>&nbsp;Nous argumentons ailleurs qu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser la situation en termes de catastrophe et non de crise (Hermesse, 2021).&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un compte-rendu de Gabrielle Fenton, Julie Hermesse et Gloria Michiels Qu\u2019en est-il du terrain en ces temps de catastrophe sanitaire et de distanciation physique&nbsp;? Nous r\u00e9sumons ici les \u00e9changes d\u2019un workshop o\u00f9, \u00e0 travers des r\u00e9flexions d\u2019ordre m\u00e9thodologique sur notre pratique ethnographique, nous en venons \u00e0 d\u00e9battre autour de questions \u00e9pist\u00e9mologiques li\u00e9es \u00e0 notre conception du terrain.&nbsp;&nbsp; Si nos explorations anthropologiques nous aident \u00e0 d\u00e9centrer notre regard pour mieux comprendre la pand\u00e9mie et ses cons\u00e9quences, comment s\u2019y prendre pour collecter des donn\u00e9es alors que la pratique m\u00eame de l\u2019ethnographie est radicalement boulevers\u00e9e voire est contrainte \u00e0 l\u2019arr\u00eat sur image, pour la conduite de nombreux terrains ? Cela fait plus d\u2019un an que ces questions ne cessent de tarauder de nombreu.se.x anthropologues. Et c\u2019est avec une grande soif de r\u00e9flexion collaborative que nous \u2013 une douzaine de membres de la Chaire AEC et du LAAP \u2013 nous sommes r\u00e9unis en ligne pour les aborder. Le d\u00e9bat s\u2019est construit autour de nos propres exp\u00e9riences mais \u00e9galement en dialogue avec des \u00e9crits d\u2019anthropologues (\u00e0 titre d\u2019exemple&nbsp;:&nbsp;Rutherford, 2020&nbsp;;&nbsp;Boukala et Cerclet, 2020&nbsp;;Sourdril et Barbaro, 2020). Si la probl\u00e9matique de base est d\u2019ordre m\u00e9thodologique, ses retentissements d\u00e9clenchent des enjeux dont l\u2019ampleur nous semble bien plus vaste pour notre discipline. Nous tentons dans cette note de r\u00e9sumer notre conversation du 19 f\u00e9vrier 2021 pour l\u2019ouvrir \u00e0 celles et ceux qui souhaiteraient la poursuivre.&nbsp; Obstacles et bricolages m\u00e9thodologiques&nbsp; Le workshop commence avec un tour de table autour de difficult\u00e9s rencontr\u00e9es&nbsp;sur nos terrains : l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019y rendre et d\u2019y observer directement les activit\u00e9s sociales ou encore la difficult\u00e9 de saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s d\u2019un endroit sans y \u00eatre physiquement. Nous parlons \u00e9galement des complications li\u00e9es \u00e0 la communication virtuelle telles que la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre attenti.ve.f.s \u00e0 la disponibilit\u00e9 psychologique de nos informat.eur.rice.s dans un contexte o\u00f9 la sant\u00e9 mentale paye un lourd tribut ou encore les m\u00e9compr\u00e9hensions li\u00e9es \u00e0 l\u2019absence du non verbal dans les entretiens. Certain.e.s font m\u00eame face \u00e0 la disparition d\u2019une partie de leur terrain:&nbsp;c\u2019est le cas d\u2019Etienne, par exemple, qui se retrouve, six mois apr\u00e8s le d\u00e9but de sa th\u00e8se, face \u00e0 l\u2019annulation de tous les \u00e9v\u00e8nements culturels au centre de son projet. Ceci r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement l\u2019aspect tr\u00e8s arbitraire de la situation pour les chercheur.e.s car nous sommes affect\u00e9.e.s diff\u00e9remment en fonction, par exemple, de l\u2019\u00e9tape de la recherche \u00e0 laquelle nous sommes ou encore du type de financement.&nbsp;&nbsp; Ces difficult\u00e9s mettent en exergue certains ingr\u00e9dients fondamentaux de notre discipline qui sont souvent pris pour acquis et pas (ou plus) souvent mis en avant dans le rendu de nos r\u00e9sultats. \u00c9lise par exemple ressent un certain trouble \u00e0 demander \u00e0 ses informat.eur.rice.s qu\u2019iels s\u2019adaptent \u00e0 ses sollicitations d\u2019entretiens ou d\u2019activit\u00e9s en ligne. Cela repr\u00e9sente une charge suppl\u00e9mentaire pour elleux mais c\u2019est \u00e9galement un renversement car d\u2019habitude c\u2019est \u00e0 l\u2019ethnographe de s\u2019adapter au terrain. Ce travail d\u2019adaptation de l\u2019anthropologue, qui est souvent physiquement et psychiquement inconfortable, est cependant essentiel \u00e0 l\u2019ajustement de notre outil ethnographique principal \u2013 notre personne \u2013 \u00e0 une appr\u00e9hension qualitative du terrain. De mani\u00e8re similaire, Chlo\u00e9 parle de l\u2019importance des moments de \u2018zonnage\u2019 sur le terrain, moments informels qui ne sont pas toujours rempla\u00e7ables virtuellement. Ces moments, sans objectif pr\u00e9cis, permettent de tisser des relations et, dans un deuxi\u00e8me temps, ouvrent souvent des pistes d\u2019analyse. Chlo\u00e9 propose ainsi \u00e0 ses informat.eur.rice.s de laisser leurs t\u00e9l\u00e9phones et cam\u00e9ras allum\u00e9s durant les pauses entre les moments de conversation lorsque chacun.e vaque \u00e0 ses propres occupations.&nbsp; Si nous faisons tou.te.s preuve de cr\u00e9ativit\u00e9 pour r\u00e9imaginer nos mani\u00e8res d\u2019aborder nos terrains, les solutions que nous envisageons nous demandent \u00e9galement de repenser avec rigueur l\u2019\u00e9thique de notre m\u00e9tier. Chaque nouvelle id\u00e9e de collecte de donn\u00e9es et d\u2019interaction \u00e0 distance peut avoir des cons\u00e9quences non-envisag\u00e9es, particuli\u00e8rement dans une p\u00e9riode o\u00f9 nombre de nos informat.eur.rice.s se retrouvent davantage pr\u00e9caris\u00e9.e.s.&nbsp;&nbsp;Les chercheur.e.s ne sont pas non plus \u00e9pargn\u00e9.e.s. Etienne souligne par exemple combien le caract\u00e8re intrusif des r\u00e9seaux sociaux peut \u00eatre la source d\u2019une nouvelle fatigue ethnographique. En \u00e9tant interpell\u00e9 nuit et jour par son terrain, les d\u00e9limitations de sa sph\u00e8re priv\u00e9e se brouillent davantage. Cette interaction \u00e0 distance peut cependant aussi permettre aux informat.eur.rice.s davantage de ma\u00eetrise sur le d\u00e9roulement de la recherche&nbsp;: Christine raconte que ce sont ses informat.eur.rice.s au P\u00e9rou qui \u00ab&nbsp;sont venus la chercher&nbsp;\u00bb proactivement via WhatsApp pour la tenir au courant des d\u00e9veloppements de la pand\u00e9mie chez elleux et lui indiquer ce \u00e0 quoi iels souhaitent qu\u2019elle pr\u00eate attention (voir image ci-dessous). Ses informat.eur.rice.s partagent ainsi librement la r\u00e9flexivit\u00e9 qu\u2019iels construisent face \u00e0 la crise. Ceci t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9paississement global de la \u2018r\u00e9flexivit\u00e9 sociale\u2019 (Navaro, 2020) que Christine n\u2019est pas la seule anthropologue \u00e0 observer&nbsp;: \u00ab&nbsp;The pandemic has introduced such a contrast to the ways we used to previously relate that it has turned everyone into theorists of their social relations. It is not just anthropologists, therefore, who are reflecting analytically on how people are relating with one another at a time like this. Such social theorising has now become a component of everyday reflection all across the board&nbsp;\u00bb (Navaro, 2020). Le terrain au c\u0153ur d\u2019un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique \u00c0 travers ces questionnements sur l\u2019acc\u00e8s au terrain, c\u2019est \u00e9galement notre conception du terrain que l\u2019on interroge. L\u2019humanit\u00e9 est aux prises avec la Covid-19 et les mesures sanitaires, et de facto, nos terrains et nos informat.eur.rice.s en sont tou.te.s impact\u00e9.e.s, parfois bouscul\u00e9.e.s. Les structures sociales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, d\u2019emploi, de sant\u00e9 \u2013 et nous en passons &#8211; connaissent des changements massifs. Reli\u00e9s les uns aux autres, du march\u00e9 humide de Wuhan aux m\u00e9galopoles am\u00e9ricaines en passant par les vieilles villes d\u2019Europe, nous formons une soci\u00e9t\u00e9 mondiale dont les corps sont les nouvelles fronti\u00e8res. Pour Agier (2020), dans ce nouveau rapport aux corps et aux autres, c\u2019est un retour des grandes \u00ab peurs cosmiques \u00bb qui se joue, ces peurs fondamentales et imm\u00e9moriales qui disent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant.&nbsp; La cartographie du virtuel et du hors-ligne dans la vie de nos informat.eur.rice.s se voit \u00e9galement souvent redessin\u00e9e. Aux \u00c9tats-Unis par exemple, Amazon et Whatsapp recensent tous les deux une augmentation d\u2019utilisation de 40% en 2020 par rapport \u00e0 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente[1]. Si cette cartographie appartient \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, elle s\u2019installe progressivement depuis quelques ann\u00e9es et laissera s\u00fbrement de nombreuses traces dans le \u2018monde d\u2019apr\u00e8s\u2019. Tout en reconnaissant de grandes in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au virtuel \u00e0 travers le monde, certain.es anthropologues estiment que cela fait longtemps que la discipline ne pr\u00eate pas suffisamment attention \u00e0 la continuit\u00e9 entre l\u2019hors-ligne et l\u2019en ligne dans les vies sociales.&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;It is, frankly, shocking to see how many anthropologists still refer to the physical world as the \u201creal world,\u201d denying the reality of the online (and by implication, conflating the real and the physical (Boellstorff, 2016)). Anthropologists must move beyond treating the digital as a necessary evil or inauthentic substitute, not least because such prejudice flies in the face of how billions of persons engage with digital socialities&nbsp;\u00bb.&nbsp;(Boellstorff, 2020) Notre conception du terrain serait-elle donc d\u00e9j\u00e0 contest\u00e9e avant la pand\u00e9mie&nbsp;? Cette question, pos\u00e9e par de nombreu.ses.x anthropologues, repose aussi sur les implications \u00e9cologiques et genr\u00e9es que pr\u00e9conise la conception d\u2019un terrain de longue dur\u00e9e et souvent situ\u00e9 dans un ailleurs lointain (voir par exemple&nbsp;G\u00fcnel, Varma et Watanabe, 2020). Ce n\u2019est bien s\u00fbre pas la premi\u00e8re fois que cette conception change, donnant ainsi sa forme actuelle \u00e0 l\u2019anthropologie. La fin de la colonisation dans les ann\u00e9es 1960 par exemple a provoqu\u00e9 une crise de notre discipline alors que les \u2018sauvages\u2019 \u00e9taient d\u00e9couverts comme des personnes s\u2019engageant dans l\u2019affranchissement politique et l\u2019\u00e9conomie plan\u00e9taire.&nbsp;Les anthropologues op\u00e8rent alors un&nbsp;virage spectaculaire&nbsp;: le choix de leur objet d\u2019\u00e9tude se porte dor\u00e9navant&nbsp;autant sur leur propre soci\u00e9t\u00e9&nbsp;que&nbsp;sur les soci\u00e9t\u00e9s non-europ\u00e9ennes. De mani\u00e8re r\u00e9solument provocatrice, au-del\u00e0 de nos questionnements m\u00e9thodologiques, nous avons donc entam\u00e9 \u00e0 la fin du workshop un d\u00e9bat d\u2019ordre \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: La catastrophe[2]\u00a0provoqu\u00e9e par la Covid-19 augure-t-elle une crise de notre discipline, au-del\u00e0 d\u2019une modification momentan\u00e9e de nos pratiques\u00a0?\u00a0\u00a0Durant le d\u00e9bat, Pierre-Yves souligne l\u2019importance d\u2019une approche m\u00e9diologique pour appr\u00e9hender le foisonnement d\u2019objets porteurs de \u2018sens\u2019 \u2013 ces artefact de terrain d\u2019un nouveau genre tel que les posts, les commentaires, les m\u00e8mes internet et les capsules vid\u00e9o &#8211; sur les r\u00e9seaux sociaux. Postulant que le m\u00e9dium affecte le contenu, il propose une r\u00e9-exploration des champs analytiques de la s\u00e9miotique (pragmatique, structurale et cognitive) par les ethnographes (Eraly, 2011). Pris par le temps, le d\u00e9bat n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019amorc\u00e9. Nous sommes cependant enthousiastes de continuer ces r\u00e9flexions ensemble, entre autres avec les lecteurs de cette note d\u00e9sireux de s\u2019associer \u00e0 ce travail\u00a0!\u00a0\u00a0 Participant.es au workshop Adelin Mwanangani Mawete, Gloria Michiels, Julie Hermesse, Chlo\u00e9 Allen, Christine Grard, Etienne Dalemans, Armand Abeme, Gabrielle Fenton, El\u00e9onore Haddioui, Pierre-Yves Wauthier, \u00c9lise Huysmans Bibliographie Agier, M. (2020).&nbsp;Vivre avec des \u00e9pouvantails-Le monde, les corps, la peur.&nbsp;Premier Parall\u00e8le: Paris Boellstorff, T. (2020) Notes from the Great Quarantine: Reflections on Ethnography after Covid-19. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Boukala, M., &amp; Cerclet, D. (2020). L\u2019enqu\u00eate ethnographique face aux enjeux th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques du num\u00e9rique.&nbsp;Parcours Anthropologiques,&nbsp;15, 1\u201325. Eraly, A. (2011). Quelle s\u00e9miotique pour quelle th\u00e9orie sociale&nbsp;?&nbsp;Signata(2), 167-194. doi:10.4000\/signata.655 G\u00fcnel, G., Varma, S., &amp; Watanabe, C. (2020). A Manifesto for Patchwork Ethnography.&nbsp;Society for Cultural Anthropology.&nbsp;https:\/\/culanth.org\/fieldsights\/a-manifesto-for-patchwork-ethnography Hermesse J. (2020). Du silence et des ambulances&nbsp;: construction sociale d\u2019une catastrophe autour d\u2019un virus, in Hermesse J., Laugrand F., Laurent P.-J., Mazzocchetti J., Servais O., Vuillemenot A.-M.,&nbsp;Masquer le monde. Pens\u00e9es d\u2019anthropologues sur la pand\u00e9mie, Academia-L\u2019Harmattan: Louvain-la-Neuve, pp. 55-72. Navaro, Y. (2020) Methods and Social Reflexivity in the Time of Covid. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Rutherford, D. (Ed.). (2020) The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Sourdril, A., &amp; Barbaro, L. (2020). \u00c9couter le silence: Ethnographie et pand\u00e9mie, comment faire du terrain en temps de confinement?&nbsp;Carnets de Terrain.&nbsp;https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329 [1]&nbsp;Pour les chiffres d \u2019Amazon \u00ab&nbsp;Charts&nbsp;: How the coronavirus is changing ecommerce&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/www.digitalcommerce360.com\/2021\/02\/15\/ecommerce-during-coronavirus-pandemic-in-charts\/&nbsp;et pour les chiffres de WhatsApp, \u00ab&nbsp;Report&nbsp;: WhatsApp has seen a 40% increase in usage due to COVID-19 pandemic&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/techcrunch.com\/2020\/03\/26\/report-whatsapp-has-seen-a-40-increase-in-usage-due-to-covid-19-pandemic\/?guccounter=1&amp;guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&amp;guce_referrer_sig=AQAAANfr8_7JlCqktIgAuTNtJo5xnMvgWK7DYhLVA4yMvvuNVKLSELyPQSkV-0wIYXuW-D7oZmN2EWnm0vsZPdOhyad4_cyEU8ivq7hw-aGc4UsH0Z9uq8q7aISMFT_au7rwK3KKbssNH4V30joVrc1M4ORbHymnXABODdulYpwLHEwv [2]&nbsp;Nous argumentons ailleurs qu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser la situation en termes de catastrophe et non de crise (Hermesse, 2021).&nbsp;<\/p>\n","protected":false},"author":673,"featured_media":7183,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"_jetpack_newsletter_access":"","_jetpack_dont_email_post_to_subs":false,"_jetpack_newsletter_tier_id":0,"_jetpack_memberships_contains_paywalled_content":false,"_jetpack_memberships_contains_paid_content":false,"footnotes":""},"categories":[153,373,283,1383,1373],"tags":[1403,1433,353,1423,1413,1443,763,1393,1453],"class_list":["post-7123","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-a-la-une","category-covid19","category-laap","category-terrain","category-workshop","tag-anthropologie","tag-chaire-aec","tag-covid-19","tag-epistemologie","tag-ethnographie","tag-methodologie","tag-pandemie","tag-terrain","tag-virtuel"],"yoast_head":"<!-- This site is optimized with the Yoast SEO plugin v28.5 - https:\/\/yoast.com\/product\/yoast-seo-wordpress\/ -->\n<title>Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie - Laap<\/title>\n<meta name=\"robots\" content=\"index, follow, max-snippet:-1, max-image-preview:large, max-video-preview:-1\" \/>\n<link rel=\"canonical\" href=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/\" \/>\n<meta property=\"og:locale\" content=\"fr_FR\" \/>\n<meta property=\"og:type\" content=\"article\" \/>\n<meta property=\"og:title\" content=\"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie - Laap\" \/>\n<meta property=\"og:description\" content=\"Un compte-rendu de Gabrielle Fenton, Julie Hermesse et Gloria Michiels Qu\u2019en est-il du terrain en ces temps de catastrophe sanitaire et de distanciation physique&nbsp;? Nous r\u00e9sumons ici les \u00e9changes d\u2019un workshop o\u00f9, \u00e0 travers des r\u00e9flexions d\u2019ordre m\u00e9thodologique sur notre pratique ethnographique, nous en venons \u00e0 d\u00e9battre autour de questions \u00e9pist\u00e9mologiques li\u00e9es \u00e0 notre conception du terrain.&nbsp;&nbsp; Si nos explorations anthropologiques nous aident \u00e0 d\u00e9centrer notre regard pour mieux comprendre la pand\u00e9mie et ses cons\u00e9quences, comment s\u2019y prendre pour collecter des donn\u00e9es alors que la pratique m\u00eame de l\u2019ethnographie est radicalement boulevers\u00e9e voire est contrainte \u00e0 l\u2019arr\u00eat sur image, pour la conduite de nombreux terrains ? Cela fait plus d\u2019un an que ces questions ne cessent de tarauder de nombreu.se.x anthropologues. Et c\u2019est avec une grande soif de r\u00e9flexion collaborative que nous \u2013 une douzaine de membres de la Chaire AEC et du LAAP \u2013 nous sommes r\u00e9unis en ligne pour les aborder. Le d\u00e9bat s\u2019est construit autour de nos propres exp\u00e9riences mais \u00e9galement en dialogue avec des \u00e9crits d\u2019anthropologues (\u00e0 titre d\u2019exemple&nbsp;:&nbsp;Rutherford, 2020&nbsp;;&nbsp;Boukala et Cerclet, 2020&nbsp;;Sourdril et Barbaro, 2020). Si la probl\u00e9matique de base est d\u2019ordre m\u00e9thodologique, ses retentissements d\u00e9clenchent des enjeux dont l\u2019ampleur nous semble bien plus vaste pour notre discipline. Nous tentons dans cette note de r\u00e9sumer notre conversation du 19 f\u00e9vrier 2021 pour l\u2019ouvrir \u00e0 celles et ceux qui souhaiteraient la poursuivre.&nbsp; Obstacles et bricolages m\u00e9thodologiques&nbsp; Le workshop commence avec un tour de table autour de difficult\u00e9s rencontr\u00e9es&nbsp;sur nos terrains : l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019y rendre et d\u2019y observer directement les activit\u00e9s sociales ou encore la difficult\u00e9 de saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s d\u2019un endroit sans y \u00eatre physiquement. Nous parlons \u00e9galement des complications li\u00e9es \u00e0 la communication virtuelle telles que la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre attenti.ve.f.s \u00e0 la disponibilit\u00e9 psychologique de nos informat.eur.rice.s dans un contexte o\u00f9 la sant\u00e9 mentale paye un lourd tribut ou encore les m\u00e9compr\u00e9hensions li\u00e9es \u00e0 l\u2019absence du non verbal dans les entretiens. Certain.e.s font m\u00eame face \u00e0 la disparition d\u2019une partie de leur terrain:&nbsp;c\u2019est le cas d\u2019Etienne, par exemple, qui se retrouve, six mois apr\u00e8s le d\u00e9but de sa th\u00e8se, face \u00e0 l\u2019annulation de tous les \u00e9v\u00e8nements culturels au centre de son projet. Ceci r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement l\u2019aspect tr\u00e8s arbitraire de la situation pour les chercheur.e.s car nous sommes affect\u00e9.e.s diff\u00e9remment en fonction, par exemple, de l\u2019\u00e9tape de la recherche \u00e0 laquelle nous sommes ou encore du type de financement.&nbsp;&nbsp; Ces difficult\u00e9s mettent en exergue certains ingr\u00e9dients fondamentaux de notre discipline qui sont souvent pris pour acquis et pas (ou plus) souvent mis en avant dans le rendu de nos r\u00e9sultats. \u00c9lise par exemple ressent un certain trouble \u00e0 demander \u00e0 ses informat.eur.rice.s qu\u2019iels s\u2019adaptent \u00e0 ses sollicitations d\u2019entretiens ou d\u2019activit\u00e9s en ligne. Cela repr\u00e9sente une charge suppl\u00e9mentaire pour elleux mais c\u2019est \u00e9galement un renversement car d\u2019habitude c\u2019est \u00e0 l\u2019ethnographe de s\u2019adapter au terrain. Ce travail d\u2019adaptation de l\u2019anthropologue, qui est souvent physiquement et psychiquement inconfortable, est cependant essentiel \u00e0 l\u2019ajustement de notre outil ethnographique principal \u2013 notre personne \u2013 \u00e0 une appr\u00e9hension qualitative du terrain. De mani\u00e8re similaire, Chlo\u00e9 parle de l\u2019importance des moments de \u2018zonnage\u2019 sur le terrain, moments informels qui ne sont pas toujours rempla\u00e7ables virtuellement. Ces moments, sans objectif pr\u00e9cis, permettent de tisser des relations et, dans un deuxi\u00e8me temps, ouvrent souvent des pistes d\u2019analyse. Chlo\u00e9 propose ainsi \u00e0 ses informat.eur.rice.s de laisser leurs t\u00e9l\u00e9phones et cam\u00e9ras allum\u00e9s durant les pauses entre les moments de conversation lorsque chacun.e vaque \u00e0 ses propres occupations.&nbsp; Si nous faisons tou.te.s preuve de cr\u00e9ativit\u00e9 pour r\u00e9imaginer nos mani\u00e8res d\u2019aborder nos terrains, les solutions que nous envisageons nous demandent \u00e9galement de repenser avec rigueur l\u2019\u00e9thique de notre m\u00e9tier. Chaque nouvelle id\u00e9e de collecte de donn\u00e9es et d\u2019interaction \u00e0 distance peut avoir des cons\u00e9quences non-envisag\u00e9es, particuli\u00e8rement dans une p\u00e9riode o\u00f9 nombre de nos informat.eur.rice.s se retrouvent davantage pr\u00e9caris\u00e9.e.s.&nbsp;&nbsp;Les chercheur.e.s ne sont pas non plus \u00e9pargn\u00e9.e.s. Etienne souligne par exemple combien le caract\u00e8re intrusif des r\u00e9seaux sociaux peut \u00eatre la source d\u2019une nouvelle fatigue ethnographique. En \u00e9tant interpell\u00e9 nuit et jour par son terrain, les d\u00e9limitations de sa sph\u00e8re priv\u00e9e se brouillent davantage. Cette interaction \u00e0 distance peut cependant aussi permettre aux informat.eur.rice.s davantage de ma\u00eetrise sur le d\u00e9roulement de la recherche&nbsp;: Christine raconte que ce sont ses informat.eur.rice.s au P\u00e9rou qui \u00ab&nbsp;sont venus la chercher&nbsp;\u00bb proactivement via WhatsApp pour la tenir au courant des d\u00e9veloppements de la pand\u00e9mie chez elleux et lui indiquer ce \u00e0 quoi iels souhaitent qu\u2019elle pr\u00eate attention (voir image ci-dessous). Ses informat.eur.rice.s partagent ainsi librement la r\u00e9flexivit\u00e9 qu\u2019iels construisent face \u00e0 la crise. Ceci t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9paississement global de la \u2018r\u00e9flexivit\u00e9 sociale\u2019 (Navaro, 2020) que Christine n\u2019est pas la seule anthropologue \u00e0 observer&nbsp;: \u00ab&nbsp;The pandemic has introduced such a contrast to the ways we used to previously relate that it has turned everyone into theorists of their social relations. It is not just anthropologists, therefore, who are reflecting analytically on how people are relating with one another at a time like this. Such social theorising has now become a component of everyday reflection all across the board&nbsp;\u00bb (Navaro, 2020). Le terrain au c\u0153ur d\u2019un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique \u00c0 travers ces questionnements sur l\u2019acc\u00e8s au terrain, c\u2019est \u00e9galement notre conception du terrain que l\u2019on interroge. L\u2019humanit\u00e9 est aux prises avec la Covid-19 et les mesures sanitaires, et de facto, nos terrains et nos informat.eur.rice.s en sont tou.te.s impact\u00e9.e.s, parfois bouscul\u00e9.e.s. Les structures sociales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, d\u2019emploi, de sant\u00e9 \u2013 et nous en passons &#8211; connaissent des changements massifs. Reli\u00e9s les uns aux autres, du march\u00e9 humide de Wuhan aux m\u00e9galopoles am\u00e9ricaines en passant par les vieilles villes d\u2019Europe, nous formons une soci\u00e9t\u00e9 mondiale dont les corps sont les nouvelles fronti\u00e8res. Pour Agier (2020), dans ce nouveau rapport aux corps et aux autres, c\u2019est un retour des grandes \u00ab peurs cosmiques \u00bb qui se joue, ces peurs fondamentales et imm\u00e9moriales qui disent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant.&nbsp; La cartographie du virtuel et du hors-ligne dans la vie de nos informat.eur.rice.s se voit \u00e9galement souvent redessin\u00e9e. Aux \u00c9tats-Unis par exemple, Amazon et Whatsapp recensent tous les deux une augmentation d\u2019utilisation de 40% en 2020 par rapport \u00e0 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente[1]. Si cette cartographie appartient \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, elle s\u2019installe progressivement depuis quelques ann\u00e9es et laissera s\u00fbrement de nombreuses traces dans le \u2018monde d\u2019apr\u00e8s\u2019. Tout en reconnaissant de grandes in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au virtuel \u00e0 travers le monde, certain.es anthropologues estiment que cela fait longtemps que la discipline ne pr\u00eate pas suffisamment attention \u00e0 la continuit\u00e9 entre l\u2019hors-ligne et l\u2019en ligne dans les vies sociales.&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;It is, frankly, shocking to see how many anthropologists still refer to the physical world as the \u201creal world,\u201d denying the reality of the online (and by implication, conflating the real and the physical (Boellstorff, 2016)). Anthropologists must move beyond treating the digital as a necessary evil or inauthentic substitute, not least because such prejudice flies in the face of how billions of persons engage with digital socialities&nbsp;\u00bb.&nbsp;(Boellstorff, 2020) Notre conception du terrain serait-elle donc d\u00e9j\u00e0 contest\u00e9e avant la pand\u00e9mie&nbsp;? Cette question, pos\u00e9e par de nombreu.ses.x anthropologues, repose aussi sur les implications \u00e9cologiques et genr\u00e9es que pr\u00e9conise la conception d\u2019un terrain de longue dur\u00e9e et souvent situ\u00e9 dans un ailleurs lointain (voir par exemple&nbsp;G\u00fcnel, Varma et Watanabe, 2020). Ce n\u2019est bien s\u00fbre pas la premi\u00e8re fois que cette conception change, donnant ainsi sa forme actuelle \u00e0 l\u2019anthropologie. La fin de la colonisation dans les ann\u00e9es 1960 par exemple a provoqu\u00e9 une crise de notre discipline alors que les \u2018sauvages\u2019 \u00e9taient d\u00e9couverts comme des personnes s\u2019engageant dans l\u2019affranchissement politique et l\u2019\u00e9conomie plan\u00e9taire.&nbsp;Les anthropologues op\u00e8rent alors un&nbsp;virage spectaculaire&nbsp;: le choix de leur objet d\u2019\u00e9tude se porte dor\u00e9navant&nbsp;autant sur leur propre soci\u00e9t\u00e9&nbsp;que&nbsp;sur les soci\u00e9t\u00e9s non-europ\u00e9ennes. De mani\u00e8re r\u00e9solument provocatrice, au-del\u00e0 de nos questionnements m\u00e9thodologiques, nous avons donc entam\u00e9 \u00e0 la fin du workshop un d\u00e9bat d\u2019ordre \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: La catastrophe[2]\u00a0provoqu\u00e9e par la Covid-19 augure-t-elle une crise de notre discipline, au-del\u00e0 d\u2019une modification momentan\u00e9e de nos pratiques\u00a0?\u00a0\u00a0Durant le d\u00e9bat, Pierre-Yves souligne l\u2019importance d\u2019une approche m\u00e9diologique pour appr\u00e9hender le foisonnement d\u2019objets porteurs de \u2018sens\u2019 \u2013 ces artefact de terrain d\u2019un nouveau genre tel que les posts, les commentaires, les m\u00e8mes internet et les capsules vid\u00e9o &#8211; sur les r\u00e9seaux sociaux. Postulant que le m\u00e9dium affecte le contenu, il propose une r\u00e9-exploration des champs analytiques de la s\u00e9miotique (pragmatique, structurale et cognitive) par les ethnographes (Eraly, 2011). Pris par le temps, le d\u00e9bat n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019amorc\u00e9. Nous sommes cependant enthousiastes de continuer ces r\u00e9flexions ensemble, entre autres avec les lecteurs de cette note d\u00e9sireux de s\u2019associer \u00e0 ce travail\u00a0!\u00a0\u00a0 Participant.es au workshop Adelin Mwanangani Mawete, Gloria Michiels, Julie Hermesse, Chlo\u00e9 Allen, Christine Grard, Etienne Dalemans, Armand Abeme, Gabrielle Fenton, El\u00e9onore Haddioui, Pierre-Yves Wauthier, \u00c9lise Huysmans Bibliographie Agier, M. (2020).&nbsp;Vivre avec des \u00e9pouvantails-Le monde, les corps, la peur.&nbsp;Premier Parall\u00e8le: Paris Boellstorff, T. (2020) Notes from the Great Quarantine: Reflections on Ethnography after Covid-19. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Boukala, M., &amp; Cerclet, D. (2020). L\u2019enqu\u00eate ethnographique face aux enjeux th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques du num\u00e9rique.&nbsp;Parcours Anthropologiques,&nbsp;15, 1\u201325. Eraly, A. (2011). Quelle s\u00e9miotique pour quelle th\u00e9orie sociale&nbsp;?&nbsp;Signata(2), 167-194. doi:10.4000\/signata.655 G\u00fcnel, G., Varma, S., &amp; Watanabe, C. (2020). A Manifesto for Patchwork Ethnography.&nbsp;Society for Cultural Anthropology.&nbsp;https:\/\/culanth.org\/fieldsights\/a-manifesto-for-patchwork-ethnography Hermesse J. (2020). Du silence et des ambulances&nbsp;: construction sociale d\u2019une catastrophe autour d\u2019un virus, in Hermesse J., Laugrand F., Laurent P.-J., Mazzocchetti J., Servais O., Vuillemenot A.-M.,&nbsp;Masquer le monde. Pens\u00e9es d\u2019anthropologues sur la pand\u00e9mie, Academia-L\u2019Harmattan: Louvain-la-Neuve, pp. 55-72. Navaro, Y. (2020) Methods and Social Reflexivity in the Time of Covid. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Rutherford, D. (Ed.). (2020) The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Sourdril, A., &amp; Barbaro, L. (2020). \u00c9couter le silence: Ethnographie et pand\u00e9mie, comment faire du terrain en temps de confinement?&nbsp;Carnets de Terrain.&nbsp;https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329 [1]&nbsp;Pour les chiffres d \u2019Amazon \u00ab&nbsp;Charts&nbsp;: How the coronavirus is changing ecommerce&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/www.digitalcommerce360.com\/2021\/02\/15\/ecommerce-during-coronavirus-pandemic-in-charts\/&nbsp;et pour les chiffres de WhatsApp, \u00ab&nbsp;Report&nbsp;: WhatsApp has seen a 40% increase in usage due to COVID-19 pandemic&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/techcrunch.com\/2020\/03\/26\/report-whatsapp-has-seen-a-40-increase-in-usage-due-to-covid-19-pandemic\/?guccounter=1&amp;guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&amp;guce_referrer_sig=AQAAANfr8_7JlCqktIgAuTNtJo5xnMvgWK7DYhLVA4yMvvuNVKLSELyPQSkV-0wIYXuW-D7oZmN2EWnm0vsZPdOhyad4_cyEU8ivq7hw-aGc4UsH0Z9uq8q7aISMFT_au7rwK3KKbssNH4V30joVrc1M4ORbHymnXABODdulYpwLHEwv [2]&nbsp;Nous argumentons ailleurs qu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser la situation en termes de catastrophe et non de crise (Hermesse, 2021).&nbsp;\" \/>\n<meta property=\"og:url\" content=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/\" \/>\n<meta property=\"og:site_name\" content=\"Laap\" \/>\n<meta property=\"article:published_time\" content=\"2021-04-30T09:39:14+00:00\" \/>\n<meta property=\"article:modified_time\" content=\"2021-04-30T10:17:46+00:00\" \/>\n<meta property=\"og:image\" content=\"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Image_3-1-scaled.jpg\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:width\" content=\"2560\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:height\" content=\"1915\" \/>\n\t<meta property=\"og:image:type\" content=\"image\/jpeg\" \/>\n<meta name=\"author\" content=\"Gabrielle Fenton\" \/>\n<meta name=\"twitter:card\" content=\"summary_large_image\" \/>\n<meta name=\"twitter:label1\" content=\"\u00c9crit par\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data1\" content=\"Gabrielle Fenton\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:label2\" content=\"Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e\" \/>\n\t<meta name=\"twitter:data2\" content=\"9 minutes\" \/>\n<script type=\"application\/ld+json\" class=\"yoast-schema-graph\">{\"@context\":\"https:\\\/\\\/schema.org\",\"@graph\":[{\"@type\":\"Article\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/#article\",\"isPartOf\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/\"},\"author\":{\"name\":\"Gabrielle Fenton\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/#\\\/schema\\\/person\\\/1f9863b1343db49c10158ec252892590\"},\"headline\":\"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie\",\"datePublished\":\"2021-04-30T09:39:14+00:00\",\"dateModified\":\"2021-04-30T10:17:46+00:00\",\"mainEntityOfPage\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/\"},\"wordCount\":2134,\"publisher\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/#organization\"},\"image\":{\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/#primaryimage\"},\"thumbnailUrl\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/wp-content\\\/uploads\\\/2021\\\/04\\\/Image_3-1-scaled.jpg\",\"keywords\":[\"anthropologie\",\"Chaire AEC\",\"covid-19\",\"\u00e9pist\u00e9mologie\",\"ethnographie\",\"m\u00e9thodologie\",\"pand\u00e9mie\",\"terrain\",\"virtuel\"],\"articleSection\":[\"A la une\",\"covid19\",\"LAAP\",\"terrain\",\"workshop\"],\"inLanguage\":\"fr-FR\"},{\"@type\":\"WebPage\",\"@id\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/\",\"url\":\"https:\\\/\\\/sites.uclouvain.be\\\/laap-anthropologie-prospective\\\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\\\/\",\"name\":\"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie - 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Nous r\u00e9sumons ici les \u00e9changes d\u2019un workshop o\u00f9, \u00e0 travers des r\u00e9flexions d\u2019ordre m\u00e9thodologique sur notre pratique ethnographique, nous en venons \u00e0 d\u00e9battre autour de questions \u00e9pist\u00e9mologiques li\u00e9es \u00e0 notre conception du terrain.&nbsp;&nbsp; Si nos explorations anthropologiques nous aident \u00e0 d\u00e9centrer notre regard pour mieux comprendre la pand\u00e9mie et ses cons\u00e9quences, comment s\u2019y prendre pour collecter des donn\u00e9es alors que la pratique m\u00eame de l\u2019ethnographie est radicalement boulevers\u00e9e voire est contrainte \u00e0 l\u2019arr\u00eat sur image, pour la conduite de nombreux terrains ? Cela fait plus d\u2019un an que ces questions ne cessent de tarauder de nombreu.se.x anthropologues. Et c\u2019est avec une grande soif de r\u00e9flexion collaborative que nous \u2013 une douzaine de membres de la Chaire AEC et du LAAP \u2013 nous sommes r\u00e9unis en ligne pour les aborder. Le d\u00e9bat s\u2019est construit autour de nos propres exp\u00e9riences mais \u00e9galement en dialogue avec des \u00e9crits d\u2019anthropologues (\u00e0 titre d\u2019exemple&nbsp;:&nbsp;Rutherford, 2020&nbsp;;&nbsp;Boukala et Cerclet, 2020&nbsp;;Sourdril et Barbaro, 2020). Si la probl\u00e9matique de base est d\u2019ordre m\u00e9thodologique, ses retentissements d\u00e9clenchent des enjeux dont l\u2019ampleur nous semble bien plus vaste pour notre discipline. Nous tentons dans cette note de r\u00e9sumer notre conversation du 19 f\u00e9vrier 2021 pour l\u2019ouvrir \u00e0 celles et ceux qui souhaiteraient la poursuivre.&nbsp; Obstacles et bricolages m\u00e9thodologiques&nbsp; Le workshop commence avec un tour de table autour de difficult\u00e9s rencontr\u00e9es&nbsp;sur nos terrains : l\u2019impossibilit\u00e9 de s\u2019y rendre et d\u2019y observer directement les activit\u00e9s sociales ou encore la difficult\u00e9 de saisir les sp\u00e9cificit\u00e9s d\u2019un endroit sans y \u00eatre physiquement. Nous parlons \u00e9galement des complications li\u00e9es \u00e0 la communication virtuelle telles que la difficult\u00e9 d\u2019\u00eatre attenti.ve.f.s \u00e0 la disponibilit\u00e9 psychologique de nos informat.eur.rice.s dans un contexte o\u00f9 la sant\u00e9 mentale paye un lourd tribut ou encore les m\u00e9compr\u00e9hensions li\u00e9es \u00e0 l\u2019absence du non verbal dans les entretiens. Certain.e.s font m\u00eame face \u00e0 la disparition d\u2019une partie de leur terrain:&nbsp;c\u2019est le cas d\u2019Etienne, par exemple, qui se retrouve, six mois apr\u00e8s le d\u00e9but de sa th\u00e8se, face \u00e0 l\u2019annulation de tous les \u00e9v\u00e8nements culturels au centre de son projet. Ceci r\u00e9v\u00e8le \u00e9galement l\u2019aspect tr\u00e8s arbitraire de la situation pour les chercheur.e.s car nous sommes affect\u00e9.e.s diff\u00e9remment en fonction, par exemple, de l\u2019\u00e9tape de la recherche \u00e0 laquelle nous sommes ou encore du type de financement.&nbsp;&nbsp; Ces difficult\u00e9s mettent en exergue certains ingr\u00e9dients fondamentaux de notre discipline qui sont souvent pris pour acquis et pas (ou plus) souvent mis en avant dans le rendu de nos r\u00e9sultats. \u00c9lise par exemple ressent un certain trouble \u00e0 demander \u00e0 ses informat.eur.rice.s qu\u2019iels s\u2019adaptent \u00e0 ses sollicitations d\u2019entretiens ou d\u2019activit\u00e9s en ligne. Cela repr\u00e9sente une charge suppl\u00e9mentaire pour elleux mais c\u2019est \u00e9galement un renversement car d\u2019habitude c\u2019est \u00e0 l\u2019ethnographe de s\u2019adapter au terrain. Ce travail d\u2019adaptation de l\u2019anthropologue, qui est souvent physiquement et psychiquement inconfortable, est cependant essentiel \u00e0 l\u2019ajustement de notre outil ethnographique principal \u2013 notre personne \u2013 \u00e0 une appr\u00e9hension qualitative du terrain. De mani\u00e8re similaire, Chlo\u00e9 parle de l\u2019importance des moments de \u2018zonnage\u2019 sur le terrain, moments informels qui ne sont pas toujours rempla\u00e7ables virtuellement. Ces moments, sans objectif pr\u00e9cis, permettent de tisser des relations et, dans un deuxi\u00e8me temps, ouvrent souvent des pistes d\u2019analyse. Chlo\u00e9 propose ainsi \u00e0 ses informat.eur.rice.s de laisser leurs t\u00e9l\u00e9phones et cam\u00e9ras allum\u00e9s durant les pauses entre les moments de conversation lorsque chacun.e vaque \u00e0 ses propres occupations.&nbsp; Si nous faisons tou.te.s preuve de cr\u00e9ativit\u00e9 pour r\u00e9imaginer nos mani\u00e8res d\u2019aborder nos terrains, les solutions que nous envisageons nous demandent \u00e9galement de repenser avec rigueur l\u2019\u00e9thique de notre m\u00e9tier. Chaque nouvelle id\u00e9e de collecte de donn\u00e9es et d\u2019interaction \u00e0 distance peut avoir des cons\u00e9quences non-envisag\u00e9es, particuli\u00e8rement dans une p\u00e9riode o\u00f9 nombre de nos informat.eur.rice.s se retrouvent davantage pr\u00e9caris\u00e9.e.s.&nbsp;&nbsp;Les chercheur.e.s ne sont pas non plus \u00e9pargn\u00e9.e.s. Etienne souligne par exemple combien le caract\u00e8re intrusif des r\u00e9seaux sociaux peut \u00eatre la source d\u2019une nouvelle fatigue ethnographique. En \u00e9tant interpell\u00e9 nuit et jour par son terrain, les d\u00e9limitations de sa sph\u00e8re priv\u00e9e se brouillent davantage. Cette interaction \u00e0 distance peut cependant aussi permettre aux informat.eur.rice.s davantage de ma\u00eetrise sur le d\u00e9roulement de la recherche&nbsp;: Christine raconte que ce sont ses informat.eur.rice.s au P\u00e9rou qui \u00ab&nbsp;sont venus la chercher&nbsp;\u00bb proactivement via WhatsApp pour la tenir au courant des d\u00e9veloppements de la pand\u00e9mie chez elleux et lui indiquer ce \u00e0 quoi iels souhaitent qu\u2019elle pr\u00eate attention (voir image ci-dessous). Ses informat.eur.rice.s partagent ainsi librement la r\u00e9flexivit\u00e9 qu\u2019iels construisent face \u00e0 la crise. Ceci t\u00e9moigne d\u2019un \u00e9paississement global de la \u2018r\u00e9flexivit\u00e9 sociale\u2019 (Navaro, 2020) que Christine n\u2019est pas la seule anthropologue \u00e0 observer&nbsp;: \u00ab&nbsp;The pandemic has introduced such a contrast to the ways we used to previously relate that it has turned everyone into theorists of their social relations. It is not just anthropologists, therefore, who are reflecting analytically on how people are relating with one another at a time like this. Such social theorising has now become a component of everyday reflection all across the board&nbsp;\u00bb (Navaro, 2020). Le terrain au c\u0153ur d\u2019un d\u00e9bat \u00e9pist\u00e9mologique \u00c0 travers ces questionnements sur l\u2019acc\u00e8s au terrain, c\u2019est \u00e9galement notre conception du terrain que l\u2019on interroge. L\u2019humanit\u00e9 est aux prises avec la Covid-19 et les mesures sanitaires, et de facto, nos terrains et nos informat.eur.rice.s en sont tou.te.s impact\u00e9.e.s, parfois bouscul\u00e9.e.s. Les structures sociales en mati\u00e8re d\u2019\u00e9ducation, d\u2019emploi, de sant\u00e9 \u2013 et nous en passons &#8211; connaissent des changements massifs. Reli\u00e9s les uns aux autres, du march\u00e9 humide de Wuhan aux m\u00e9galopoles am\u00e9ricaines en passant par les vieilles villes d\u2019Europe, nous formons une soci\u00e9t\u00e9 mondiale dont les corps sont les nouvelles fronti\u00e8res. Pour Agier (2020), dans ce nouveau rapport aux corps et aux autres, c\u2019est un retour des grandes \u00ab peurs cosmiques \u00bb qui se joue, ces peurs fondamentales et imm\u00e9moriales qui disent la vuln\u00e9rabilit\u00e9 du vivant.&nbsp; La cartographie du virtuel et du hors-ligne dans la vie de nos informat.eur.rice.s se voit \u00e9galement souvent redessin\u00e9e. Aux \u00c9tats-Unis par exemple, Amazon et Whatsapp recensent tous les deux une augmentation d\u2019utilisation de 40% en 2020 par rapport \u00e0 l\u2019ann\u00e9e pr\u00e9c\u00e9dente[1]. Si cette cartographie appartient \u00e0 une \u00e9poque donn\u00e9e, elle s\u2019installe progressivement depuis quelques ann\u00e9es et laissera s\u00fbrement de nombreuses traces dans le \u2018monde d\u2019apr\u00e8s\u2019. Tout en reconnaissant de grandes in\u00e9galit\u00e9s d\u2019acc\u00e8s au virtuel \u00e0 travers le monde, certain.es anthropologues estiment que cela fait longtemps que la discipline ne pr\u00eate pas suffisamment attention \u00e0 la continuit\u00e9 entre l\u2019hors-ligne et l\u2019en ligne dans les vies sociales.&nbsp;&nbsp; \u00ab&nbsp;It is, frankly, shocking to see how many anthropologists still refer to the physical world as the \u201creal world,\u201d denying the reality of the online (and by implication, conflating the real and the physical (Boellstorff, 2016)). Anthropologists must move beyond treating the digital as a necessary evil or inauthentic substitute, not least because such prejudice flies in the face of how billions of persons engage with digital socialities&nbsp;\u00bb.&nbsp;(Boellstorff, 2020) Notre conception du terrain serait-elle donc d\u00e9j\u00e0 contest\u00e9e avant la pand\u00e9mie&nbsp;? Cette question, pos\u00e9e par de nombreu.ses.x anthropologues, repose aussi sur les implications \u00e9cologiques et genr\u00e9es que pr\u00e9conise la conception d\u2019un terrain de longue dur\u00e9e et souvent situ\u00e9 dans un ailleurs lointain (voir par exemple&nbsp;G\u00fcnel, Varma et Watanabe, 2020). Ce n\u2019est bien s\u00fbre pas la premi\u00e8re fois que cette conception change, donnant ainsi sa forme actuelle \u00e0 l\u2019anthropologie. La fin de la colonisation dans les ann\u00e9es 1960 par exemple a provoqu\u00e9 une crise de notre discipline alors que les \u2018sauvages\u2019 \u00e9taient d\u00e9couverts comme des personnes s\u2019engageant dans l\u2019affranchissement politique et l\u2019\u00e9conomie plan\u00e9taire.&nbsp;Les anthropologues op\u00e8rent alors un&nbsp;virage spectaculaire&nbsp;: le choix de leur objet d\u2019\u00e9tude se porte dor\u00e9navant&nbsp;autant sur leur propre soci\u00e9t\u00e9&nbsp;que&nbsp;sur les soci\u00e9t\u00e9s non-europ\u00e9ennes. De mani\u00e8re r\u00e9solument provocatrice, au-del\u00e0 de nos questionnements m\u00e9thodologiques, nous avons donc entam\u00e9 \u00e0 la fin du workshop un d\u00e9bat d\u2019ordre \u00e9pist\u00e9mologique\u00a0: La catastrophe[2]\u00a0provoqu\u00e9e par la Covid-19 augure-t-elle une crise de notre discipline, au-del\u00e0 d\u2019une modification momentan\u00e9e de nos pratiques\u00a0?\u00a0\u00a0Durant le d\u00e9bat, Pierre-Yves souligne l\u2019importance d\u2019une approche m\u00e9diologique pour appr\u00e9hender le foisonnement d\u2019objets porteurs de \u2018sens\u2019 \u2013 ces artefact de terrain d\u2019un nouveau genre tel que les posts, les commentaires, les m\u00e8mes internet et les capsules vid\u00e9o &#8211; sur les r\u00e9seaux sociaux. Postulant que le m\u00e9dium affecte le contenu, il propose une r\u00e9-exploration des champs analytiques de la s\u00e9miotique (pragmatique, structurale et cognitive) par les ethnographes (Eraly, 2011). Pris par le temps, le d\u00e9bat n\u2019a \u00e9t\u00e9 qu\u2019amorc\u00e9. Nous sommes cependant enthousiastes de continuer ces r\u00e9flexions ensemble, entre autres avec les lecteurs de cette note d\u00e9sireux de s\u2019associer \u00e0 ce travail\u00a0!\u00a0\u00a0 Participant.es au workshop Adelin Mwanangani Mawete, Gloria Michiels, Julie Hermesse, Chlo\u00e9 Allen, Christine Grard, Etienne Dalemans, Armand Abeme, Gabrielle Fenton, El\u00e9onore Haddioui, Pierre-Yves Wauthier, \u00c9lise Huysmans Bibliographie Agier, M. (2020).&nbsp;Vivre avec des \u00e9pouvantails-Le monde, les corps, la peur.&nbsp;Premier Parall\u00e8le: Paris Boellstorff, T. (2020) Notes from the Great Quarantine: Reflections on Ethnography after Covid-19. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Boukala, M., &amp; Cerclet, D. (2020). L\u2019enqu\u00eate ethnographique face aux enjeux th\u00e9oriques et m\u00e9thodologiques du num\u00e9rique.&nbsp;Parcours Anthropologiques,&nbsp;15, 1\u201325. Eraly, A. (2011). Quelle s\u00e9miotique pour quelle th\u00e9orie sociale&nbsp;?&nbsp;Signata(2), 167-194. doi:10.4000\/signata.655 G\u00fcnel, G., Varma, S., &amp; Watanabe, C. (2020). A Manifesto for Patchwork Ethnography.&nbsp;Society for Cultural Anthropology.&nbsp;https:\/\/culanth.org\/fieldsights\/a-manifesto-for-patchwork-ethnography Hermesse J. (2020). Du silence et des ambulances&nbsp;: construction sociale d\u2019une catastrophe autour d\u2019un virus, in Hermesse J., Laugrand F., Laurent P.-J., Mazzocchetti J., Servais O., Vuillemenot A.-M.,&nbsp;Masquer le monde. Pens\u00e9es d\u2019anthropologues sur la pand\u00e9mie, Academia-L\u2019Harmattan: Louvain-la-Neuve, pp. 55-72. Navaro, Y. (2020) Methods and Social Reflexivity in the Time of Covid. In Rutherford, D. (Ed.).&nbsp;The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Rutherford, D. (Ed.). (2020) The Future of Anthropological Research: Ethics, Questions, and Methods in the Age of COVID-19: Part I.&nbsp;The Werner-Gren Blog.&nbsp;http:\/\/blog.wennergren.org\/2020\/06\/the-future-of-anthropological-research-ethics-questions-and-methods-in-the-age-of-covid-19-part-i\/ Sourdril, A., &amp; Barbaro, L. (2020). \u00c9couter le silence: Ethnographie et pand\u00e9mie, comment faire du terrain en temps de confinement?&nbsp;Carnets de Terrain.&nbsp;https:\/\/blogterrain.hypotheses.org\/16329 [1]&nbsp;Pour les chiffres d \u2019Amazon \u00ab&nbsp;Charts&nbsp;: How the coronavirus is changing ecommerce&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/www.digitalcommerce360.com\/2021\/02\/15\/ecommerce-during-coronavirus-pandemic-in-charts\/&nbsp;et pour les chiffres de WhatsApp, \u00ab&nbsp;Report&nbsp;: WhatsApp has seen a 40% increase in usage due to COVID-19 pandemic&nbsp;\u00bb&nbsp;https:\/\/techcrunch.com\/2020\/03\/26\/report-whatsapp-has-seen-a-40-increase-in-usage-due-to-covid-19-pandemic\/?guccounter=1&amp;guce_referrer=aHR0cHM6Ly93d3cuZ29vZ2xlLmNvbS8&amp;guce_referrer_sig=AQAAANfr8_7JlCqktIgAuTNtJo5xnMvgWK7DYhLVA4yMvvuNVKLSELyPQSkV-0wIYXuW-D7oZmN2EWnm0vsZPdOhyad4_cyEU8ivq7hw-aGc4UsH0Z9uq8q7aISMFT_au7rwK3KKbssNH4V30joVrc1M4ORbHymnXABODdulYpwLHEwv [2]&nbsp;Nous argumentons ailleurs qu\u2019il s\u2019agit d\u2019analyser la situation en termes de catastrophe et non de crise (Hermesse, 2021).&nbsp;","og_url":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/","og_site_name":"Laap","article_published_time":"2021-04-30T09:39:14+00:00","article_modified_time":"2021-04-30T10:17:46+00:00","og_image":[{"width":2560,"height":1915,"url":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Image_3-1-scaled.jpg","type":"image\/jpeg"}],"author":"Gabrielle Fenton","twitter_card":"summary_large_image","twitter_misc":{"\u00c9crit par":"Gabrielle Fenton","Dur\u00e9e de lecture estim\u00e9e":"9 minutes"},"schema":{"@context":"https:\/\/schema.org","@graph":[{"@type":"Article","@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/#article","isPartOf":{"@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/"},"author":{"name":"Gabrielle Fenton","@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/#\/schema\/person\/1f9863b1343db49c10158ec252892590"},"headline":"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie","datePublished":"2021-04-30T09:39:14+00:00","dateModified":"2021-04-30T10:17:46+00:00","mainEntityOfPage":{"@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/"},"wordCount":2134,"publisher":{"@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/#organization"},"image":{"@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/#primaryimage"},"thumbnailUrl":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/wp-content\/uploads\/2021\/04\/Image_3-1-scaled.jpg","keywords":["anthropologie","Chaire AEC","covid-19","\u00e9pist\u00e9mologie","ethnographie","m\u00e9thodologie","pand\u00e9mie","terrain","virtuel"],"articleSection":["A la une","covid19","LAAP","terrain","workshop"],"inLanguage":"fr-FR"},{"@type":"WebPage","@id":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/","url":"https:\/\/sites.uclouvain.be\/laap-anthropologie-prospective\/acceder-au-terrain-et-pratiquer-lethnographie-en-temps-de-pandemie\/","name":"Acc\u00e9der au terrain et pratiquer l\u2019ethnographie en temps de pand\u00e9mie - 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