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	<title>Archives des Ukraine - Laap</title>
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	<description>Blog du Laboratoire d’Anthropologie Prospective - UCLouvain, Belgique</description>
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	<title>Archives des Ukraine - Laap</title>
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		<title>La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 13 Mar 2022 07:02:12 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[accueil européen]]></category>
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		<category><![CDATA[Ukraine]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&#160;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&#160;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici. Cet article est divisé en trois parties, intitulées&#160;1) La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique&#160;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&#160;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la troisième et les deux autres sont disponibles sur ce blog. Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires Avec ce mélange de nostalgies nationalistes et de références traumatiques (qui deviennent explicitement nostalgiques) de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale et de la naissance de la géopolitique contemporaine (ONU, OTAN, etc. ; qui est donc aussi le début d’une nostalgie de la globalisation – preuve que les mouvements nationalistes gagnent et que les défenseurs d’idéologies plus globales (UE, ONU) doivent désormais assoir leurs positions), quelque chose de très étonnant se rejoue : l’émotion politique liée à la question migratoire se scinde en deux. L’évolution à laquelle on assistait jusqu’alors, qui avait fait passer la figure du réfugié d’un acteur héroïque à un acteur souillé (voire victimisé au point de réincarner la figure de l’holocauste) prend un tournant inédit et se radicalise dans ses postures nostalgiques. Les réfugiés ukrainiens Blancs : oui (ils sont héroïques), les réfugiés ukrainiens ou vivants en Ukraine non-Blancs : non (ils sont indésirables). D’un côté, la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés… ukrainiens… Évidemment, comme le formule Agier dans son article, l’accueil massif et unanime des Ukrainiens s’explique par les relations diplomatiques et géopolitiques de proximité entre l’Ukraine et l’Europe – et si je vais plus loin, on pourrait dire qu’il s’agit aussi d’un dispositif diplomatique mobilisé dans le cadre du conflit avec la Russie lui-même. C’est une manière de («&#160;re&#160;»)faire bloc. Mais, si l’on comprend la position diplomatique des leaders pro-européens qui entendent faire bloc, il peut sembler à première vue plus étonnant de voir des leaders nationalistes défendre le fait d’accueillir les réfugiés ukrainiens en mobilisant cette même figure héroïque du réfugié. Or, pour comprendre cette dernière posture, il faut se rappeler qu’au-delà de la nostalgie d’un monde «&#160;pré-assailli&#160;» de migrants, les postures nationalistes s’incarnent également en référence au trauma sociétal qu’ont été la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide. Et puisque la pièce traumatique (de la guerre cette fois – et non pas de l’holocauste que semblait réincarner la figure du réfugié de 2015) semble se rejouer sous nos yeux (notamment parce que nos traumas collectifs nous y ont amenés), il est question de s’inscrire dans les codes (du moins dans ce que l’on croit être les codes) de cette même époque&#160;: ceux de dire que le réfugié était un héros et non pas un indésirable. On voit là se redessiner le sursaut, ce bond nostalgique et traumatique, qui ramènent nos postures politiques au cœur des conflits que le continent a connus. Au plus proche d’une forme de point Godwin en quelque sorte, duquel Sébastien Fery nous mettait en garde en énonçant le trope mémoriel comparant traitement des réfugiés des années 2010’ et génocide des juifs des années 40’ (trope également mobilisé au moment de la crise COVID par ailleurs, ce qui montre la récurrence et l’accélération de ce trope dans le débat public). Avec la figure héroïque du réfugié ukrainien, on voit là se dessiner une émotion d’une nostalgie politique d’une période que de nombreux acteurs politiques entendent, consciemment ou inconsciemment, incarner. Mais d’un autre côté, cette solidarité s’arrête aux seuls ukrainiens Blancs tout en organisant un tri de plus en plus évident avec les personnes non Blanches. Des pages les plus militantes sur les réseaux sociaux, aux médias classiquement institutionnalisés (RFI, Jeune Afrique), aux positions politiques les plus hautes (porte-parole du gouvernement nigérian)&#160;: tous dénonçaient le tri opéré à certains postes-frontière et qui empêchait des personnes (parfois des étudiants, mais les images montrent des familles entières) non-Blanches (Afrique Sub-Saharienne et pays du Maghreb) de fuir dignement. Pour ces réfugiés-là, bloqués aux frontières d’un pays en guerre qu’ils ne peuvent fuir, leur indésirabilité est non seulement de mise, mais elle est accentuée. Si, le cynisme était déjà à son comble lors des précédents conflits (Syrie, Afghanistan, Sub-Sahara), celui-ci reposait sur l’ensemble d’une «&#160;vague migratoire&#160;». Or, ici, le tri est encore plus flagrant puisqu’il laisse passer la majeure partie des réfugiés ukrainiens accueillis à bras ouverts par nos états. Il faut dire également que même si nos états de l’Ouest de l’Europe se positionnaient ouvertement pour ne pas accueillir massivement les réfugiés syriens, afghans ou subsahariens qui étaient criminalisés, le tri inhumain de ces derniers a été relégué justement (notamment) dans les pays d’Europe de l’Est. Ce sont eux qui ont vraiment fait cette sale besogne, poussés par leurs élans nationalistes internes, mais aussi par l’Europe Frontex qui leur montraient la voie. L’extrait d’Emmanuel Ruben cité plus haut nous le rappelle. Avec les Africains et les Maghrébins fuyant l’Ukraine et bloqués aux frontières, on constate qu’une partie de l’opinion politique invoque des arguments appartenant à un racisme de plus en plus évident&#160;: la nostalgie nationaliste s’est encore crispée d’un cran. Si les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, « crise des réfugiés » de 2015, montée des nationalismes en Europe) ne nous donnaient hélas pas d’illusion sur la manière dont les réfugiés seraient traités par cette nouvelle crise ; c’est bien le fait que les réfugiés ukrainiens, blancs uniquement, soient accueillis à bras ouverts et dans un élan de solidarité (qu’il faut saluer) qui est surprenant et qu’il est intéressant d’analyser ici. En passer par l’analyse des nostalgies politiques nous permet d’esquisser un début de réponse face à ce qui me semble être un tournant majeur dans les politiques européennes de gestion des réfugiés : une solidarité européenne qui « re-» fait bloc face aux réfugiés ukrainiens héroïsés du fait de l’héritage inconscient de ce traumatisme sociétal rejoué grandeur nature ; un racisme de plus en plus décomplexé face aux autres réfugiés indésirables dans un sursaut de nostalgie d’un monde pré-globalisé. Bibliographie (des trois parties de l’article) AGIER Michel (entretien de BOUANCHAUD Cécile), 2022 (2 mars), «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», journal Le Monde. ANGÉ Olivia, BERLINER David (dirs.), 2015, Anthropology and Nostalgia, Berghahn Books, Brooklyn. FERY Sebastien, 2019, «&#160;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&#160;», In DE HASQUES Jean-Frédérique et LECADET Clara, Après les camps. Traces, Mémoires et Mutation des Camps de réfugiés, Ed. Académia, Coll. Investigation d’anthropologie prospective, Louvain-la-Neuve, p. 221-239. GREEN André, 2011 [1993], Le Travail du négatif, Les Editions de Minuit, Paris. HACHET Pascal, 2000, Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, L’Harmattan, Paris. LAURENT Pierre-Joseph, 2018, Amours pragmatiques&#160;: Familles, migrations et sexualités au Cap-Vert aujourd’hui, Ed. Karthala, Coll. Homme et société, Paris. LABERGE Yves, 2016, «&#160;Angé Olivia, Berliner David (dirs.), Anthropology and Nostalgia&#160;», Recherches sociologiques et anthropologiques, 47-1, p. 214-216. LOWENTHAL David, 2015 [1985], The past is a Foreign Country, Cambridge University Press, 2ème edition, Cambridge. MORELLI Anne, 2010, Principes élémentaires de propagande de guerre&#160;: utilisables en cas de guerre, chaude ou tiède…, Edition Aden, Bruxelles. PORTUGES Catherine, HAMES Peter (dirs.), 2013, Cinemas in Transition in Central and Eastern Europe after 1989, Temple University Press, Philadelphie. ROUSSEAU Cécile, FOXEN Patricia, 2006, «&#160;Le mythe du réfugié menteur&#160;: un mensonge indispensable&#160;», in L’Évolution Psychiatrique, 71(3), p. 505-520. RUBEN Emmanuel, 2018, Le cœur de l’Europe, Ed. La Contre Allée, Coll. Fictions d’Europe, Lille. &#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160; VANOETEREN Alain, GEHRELS Lys, 2009, «&#160;La prise en considération de la santé mentale dans la procédure d’asile&#160;», in Etude. Revue du droit des étrangers, n°155, numéro spécial.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
]]></description>
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<p class="wp-block-paragraph"><em>Par Aurore Vermylen</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, </em>«&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Cet article est divisé en trois parties, intitulées&nbsp;1) La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique&nbsp;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la troisième et les deux autres sont disponibles sur ce blog.</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Avec ce mélange de nostalgies nationalistes et de références traumatiques (qui deviennent explicitement nostalgiques) de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale et de la naissance de la géopolitique contemporaine (ONU, OTAN, etc. ; qui est donc aussi le début d’une nostalgie de la globalisation – preuve que les mouvements nationalistes gagnent et que les défenseurs d’idéologies plus globales (UE, ONU) doivent désormais assoir leurs positions), quelque chose de très étonnant se rejoue : l’émotion politique liée à la question migratoire se scinde en deux. L’évolution à laquelle on assistait jusqu’alors, qui avait fait passer la figure du réfugié d’un acteur héroïque à un acteur souillé (voire victimisé au point de réincarner la figure de l’holocauste) prend un tournant inédit et se radicalise dans ses postures nostalgiques. Les réfugiés ukrainiens Blancs : oui (ils sont héroïques), les réfugiés ukrainiens ou vivants en Ukraine non-Blancs : non (ils sont indésirables).</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img fetchpriority="high" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5.png" alt="" class="wp-image-8353" width="840" height="571" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5.png 602w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5-300x204.png 300w" sizes="(max-width: 840px) 100vw, 840px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">D’un côté, la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés… ukrainiens… Évidemment, comme le formule Agier dans son article, l’accueil massif et unanime des Ukrainiens s’explique par les relations diplomatiques et géopolitiques de proximité entre l’Ukraine et l’Europe – et si je vais plus loin, on pourrait dire qu’il s’agit aussi d’un dispositif diplomatique mobilisé dans le cadre du conflit avec la Russie lui-même. C’est une manière de («&nbsp;re&nbsp;»)faire bloc. Mais, si l’on comprend la position diplomatique des leaders pro-européens qui entendent faire bloc, il peut sembler à première vue plus étonnant de voir des leaders nationalistes défendre le fait d’accueillir les réfugiés ukrainiens en mobilisant cette même figure héroïque du réfugié. Or, pour comprendre cette dernière posture, il faut se rappeler qu’au-delà de la nostalgie d’un monde «&nbsp;pré-assailli&nbsp;» de migrants, les postures nationalistes s’incarnent également en référence au trauma sociétal qu’ont été la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide. Et puisque la pièce traumatique (de la guerre cette fois – et non pas de l’holocauste que semblait réincarner la figure du réfugié de 2015) semble se rejouer sous nos yeux (notamment parce que nos traumas collectifs nous y ont amenés), il est question de s’inscrire dans les codes (du moins dans ce que l’on croit être les codes) de cette même époque&nbsp;: ceux de dire que le réfugié était un héros et non pas un indésirable. On voit là se redessiner le sursaut, ce bond nostalgique et traumatique, qui ramènent nos postures politiques au cœur des conflits que le continent a connus. Au plus proche d’une forme de point Godwin en quelque sorte, duquel Sébastien Fery nous mettait en garde en énonçant le trope mémoriel comparant traitement des réfugiés des années 2010’ et génocide des juifs des années 40’ (trope également mobilisé au moment de la crise COVID par ailleurs, ce qui montre la récurrence et l’accélération de ce trope dans le débat public). Avec la figure héroïque du réfugié ukrainien, on voit là se dessiner une émotion d’une nostalgie politique d’une période que de nombreux acteurs politiques entendent, consciemment ou inconsciemment, incarner. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais d’un autre côté, cette solidarité s’arrête aux seuls ukrainiens Blancs tout en organisant un tri de plus en plus évident avec les personnes non Blanches. Des pages les plus militantes sur les réseaux sociaux, aux médias classiquement institutionnalisés (RFI, Jeune Afrique), aux positions politiques les plus hautes (porte-parole du gouvernement nigérian)&nbsp;: tous dénonçaient le tri opéré à certains postes-frontière et qui empêchait des personnes (parfois des étudiants, mais les images montrent des familles entières) non-Blanches (Afrique Sub-Saharienne et pays du Maghreb) de fuir dignement. Pour ces réfugiés-là, bloqués aux frontières d’un pays en guerre qu’ils ne peuvent fuir, leur indésirabilité est non seulement de mise, mais elle est accentuée. Si, le cynisme était déjà à son comble lors des précédents conflits (Syrie, Afghanistan, Sub-Sahara), celui-ci reposait sur l’ensemble d’une «&nbsp;vague migratoire&nbsp;». Or, ici, le tri est encore plus flagrant puisqu’il laisse passer la majeure partie des réfugiés ukrainiens accueillis à bras ouverts par nos états. Il faut dire également que même si nos états de l’Ouest de l’Europe se positionnaient ouvertement pour ne pas accueillir massivement les réfugiés syriens, afghans ou subsahariens qui étaient criminalisés, le tri inhumain de ces derniers a été relégué justement (notamment) dans les pays d’Europe de l’Est. Ce sont eux qui ont vraiment fait cette sale besogne, poussés par leurs élans nationalistes internes, mais aussi par l’Europe Frontex qui leur montraient la voie. L’extrait d’Emmanuel Ruben cité plus haut nous le rappelle. Avec les Africains et les Maghrébins fuyant l’Ukraine et bloqués aux frontières, on constate qu’une partie de l’opinion politique invoque des arguments appartenant à un racisme de plus en plus évident&nbsp;: la nostalgie nationaliste s’est encore crispée d’un cran.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6.png" alt="" class="wp-image-8363" width="839" height="570" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6.png 601w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6-300x204.png 300w" sizes="(max-width: 839px) 100vw, 839px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Si<a> </a>les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, « crise des réfugiés » de 2015, montée des nationalismes en Europe) ne nous donnaient hélas pas d’illusion sur la manière dont les réfugiés seraient traités par cette nouvelle crise ; c’est bien le fait que les réfugiés ukrainiens, blancs uniquement, soient accueillis à bras ouverts et dans un élan de solidarité (qu’il faut saluer) qui est surprenant et qu’il est intéressant d’analyser ici. En passer par l’analyse des nostalgies politiques nous permet d’esquisser un début de réponse face à ce qui me semble être un tournant majeur dans les politiques européennes de gestion des réfugiés : une solidarité européenne qui « re-» fait bloc face aux réfugiés ukrainiens héroïsés du fait de l’héritage inconscient de ce traumatisme sociétal rejoué grandeur nature ; un racisme de plus en plus décomplexé face aux autres réfugiés indésirables dans un sursaut de nostalgie d’un monde pré-globalisé.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Bibliographie (des trois parties de l’article)</h2>



<p class="wp-block-paragraph">AGIER Michel (entretien de BOUANCHAUD Cécile), 2022 (2 mars), «&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», journal <em>Le Monde</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">ANGÉ Olivia, BERLINER David (dirs.), 2015, <em>Anthropology and Nostalgia</em>, Berghahn Books, Brooklyn.</p>



<p class="wp-block-paragraph">FERY Sebastien, 2019, «&nbsp;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&nbsp;», <em>In </em>DE HASQUES Jean-Frédérique et LECADET Clara,<em> Après les camps. Traces, Mémoires et Mutation des Camps de réfugiés</em>, Ed. Académia, Coll. Investigation d’anthropologie prospective, Louvain-la-Neuve, p. 221-239.</p>



<p class="wp-block-paragraph">GREEN André, 2011 [1993], <em>Le Travail du négatif</em>, Les Editions de Minuit, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">HACHET Pascal, 2000, <em>Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok</em>, L’Harmattan, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LAURENT Pierre-Joseph, 2018, <em>Amours pragmatiques&nbsp;: Familles, migrations et sexualités au Cap-Vert aujourd’hui</em>, Ed. Karthala, Coll. Homme et société, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LABERGE Yves, 2016, «&nbsp;Angé Olivia, Berliner David (dirs.), <em>Anthropology and Nostalgia</em>&nbsp;», Recherches sociologiques et anthropologiques, 47-1, p. 214-216.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LOWENTHAL David, 2015 [1985], <em>The past is a Foreign Country</em>, Cambridge University Press, 2<sup>ème</sup> edition, Cambridge.</p>



<p class="wp-block-paragraph">MORELLI Anne, 2010, <em>Principes élémentaires de propagande de guerre&nbsp;: utilisables en cas de guerre, chaude ou tiède…</em>, Edition Aden, Bruxelles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">PORTUGES Catherine, HAMES Peter (dirs.), 2013, <em>Cinemas in Transition in Central and Eastern Europe after 1989</em>, Temple University Press, Philadelphie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">ROUSSEAU Cécile, FOXEN Patricia, 2006, «&nbsp;Le mythe du réfugié menteur&nbsp;: un mensonge indispensable&nbsp;», <em>in L’Évolution Psychiatrique</em>, 71(3), p. 505-520.</p>



<p class="wp-block-paragraph">RUBEN Emmanuel, 2018, <em>Le cœur de l’Europe</em>, Ed. La Contre Allée, Coll. Fictions d’Europe, Lille. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </p>



<p class="wp-block-paragraph">VANOETEREN Alain, GEHRELS Lys, 2009, «&nbsp;La prise en considération de la santé mentale dans la procédure d’asile&nbsp;»<em>, in Etude. Revue du droit des étrangers</em>, n°155, numéro spécial.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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		<title>La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 13 Mar 2022 06:53:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A la une]]></category>
		<category><![CDATA[accueil européen]]></category>
		<category><![CDATA[réfugiés]]></category>
		<category><![CDATA[Accueil]]></category>
		<category><![CDATA[Ukraine]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&#160;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&#160;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici. Cet article est divisé en trois parties, intitulées&#160;1) La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique&#160;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&#160;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la première et les deux autres sont disponibles sur ce blog.1 La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique Comment ne pas voir, avec la crise ukrainienne, mais également avec les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, «&#160;crise des réfugiés&#160;» de 2015, montée des nationalismes en Europe), une nostalgie politique, soit le besoin de rejouer une ère politique passée sur base d’une pensée contemporaine qui «&#160;croit savoir&#160;» ce qu’était le passé&#160;? Nous pouvons donner ici quelques définitions de la nostalgie. Si Histoire n’est pas Mémoire, Mémoire n’est pas Nostalgie. La mémoire est un sentiment du présent qui a recours à des histoires (parfois de manière aléatoire et anachronique) pour justifier par exemple une situation politique2&#160;; la nostalgie est quant à elle la forme utopique de la mémoire. La nostalgie comporte aussi certainement l’aspect du manque, de la perte, de l’absence&#160;; dans le sens où il y a une envie de («&#160;re&#160;»)vivre dans le présent un passé perdu et/ou imaginé (et parfois le rêve d’une uchronie). Pour l’historien David Lowenthal (2015 [1985]), il s’agit d’un «&#160;symptôme moderne d’une distorsion de la mémoire&#160;». Pour Catherine Portuges et Peter Hames (2013), la nostalgie est à la fois un sentiment partagé, mais aussi un discours subjectif sur le passé, construit socialement et marqué culturellement, que l’on retrouve véhiculé dans la culture de masse d’un pays. David Berliner (2015), lui, différencie l’endo-nostalgie (élément/évènement qui nous concerne personnellement) et l’exo-nostalgie (sentiment accompagné d’un discours sur un passé que l’on n’a pas connu soi-même). Ajoutons que la nostalgie peut être héritée, consciente ou inconsciente&#160;; et qu’elle n’est pas liée à la morale dans le sens où une nostalgie peut s’exercer sur des aspects parfaitement condamnables par ailleurs, mais qu’elle peut être génératrice de morale (au-delà du fait que la notion même de l’éthique est profondément située). La question du repli identitaire occidental a déjà été analysée à de maintes reprises à l’aune du concept de nostalgie. Les tenants des discours qui accompagnent le repli identitaire sont d’ailleurs très explicites à propos de leur nostalgie&#160;: ils rêvent d’un retour à une époque où les États-nations étaient encore pleinement souverains et où la hiérarchie des identités plaçait clairement les Blancs en haut de la pile. Pour les États-Unis, qui ont très souvent choisi d’importé de la main-d’œuvre plutôt que de délocaliser, repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie à peine voilée d’une époque esclavagiste (qui est le revers de la suprématie blanche dont la nostalgie est ouvertement assumée) et donc d’une hiérarchie raciale à même son territoire. Pour l’Europe, dont l’histoire a plutôt été expansionniste puisque coloniale, le repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie d’une époque où des «&#160;vagues migratoires&#160;» n’auraient pas encore «&#160;assailli&#160;» le «&#160;vieux continent&#160;», et donc d’un fantasme de renvoi de l’altérité hors du sol européen.3 Au-delà de ce qui a été identifié comme «&#160;privilèges Blancs&#160;» auxquels les tenants du repli identitaire se cramponnent, ou de ce qui a été identifié comme «&#160;communautarisme&#160;» que ces derniers soulèvent comme porte-drapeau de leurs indignations, on peut voir dans ces émotions politiques la nostalgie d’un monde pré-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à la chute du mur), ou du moins pré-ultra-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à des époques beaucoup plus lointaines, expansionnistes et coloniales). Ces formes de nostalgie politique appartiennent d’ailleurs très clairement à cette notion de l’État-nation, qui est une notion qui n’est pas non plus si ancienne puisqu’elle date de la fin du 19eme et du début du 20eme. Au-delà du fait que nos États et leur pouvoir politique sont conçus comme des États-nations que la globalisation économique et numérique est venue frapper d’un grand coup, c’est comme si ce monde qui avançait trop vite, bouleversait les sociétés, connectait les individus (et donc augmentait les mouvements des individus) à échelle planétaire devait être stoppé. Les sursauts nationalistes entendent stopper cette globalisation des parcours individuels. Mon point de vue est tranché sur le sujet&#160;: le monde globalisé a amené un monde métissé (à la fois dans un vivre ensemble ‘IRL’, mais également dans un vivre ensemble virtuel) et ça me semble être une totale utopie que de croire que l’on puisse revenir à un monde pré-globalisé, ou que l’on puisse «&#160;ranger&#160;» le monde globalisé en fonction des couleurs de peau. Mieux vaut se pencher sur la nécessité de soigner les blessures que les inégalités et les dominations ont engendrées. Les tenants du repli identitaire et les nostalgiques de l’aire pré-globalisée croient, eux, qu’il est possible de tordre le cou à cette évolution du monde et de la saupoudrer, toujours plus, du sel violent du rejet et des inégalités. L’anthropologie de la nostalgie s’est également fortement intéressée aux nostalgies dans les anciens pays de l’ex-URSS. L’ouvrage Anthropology and Nostalgia d’Olivia Angé et de David Berliner (dirs.) (2015) consacre de nombreux chapitres à ce sujet. N’étant pas moi-même spécialiste de la question, je ne peux développer en détail ces nostalgies «&#160;de l’Est&#160;». Mais on peut souligner ici que pour les directeurs de l’ouvrage, le phénomène de la nostalgie – compris anthropologiquement – serait pratiquement inséparable des études récentes portant sur le postcommunisme dans les pays d’Europe de l’Est (Laberge&#160;: 2015). La nostalgie politique est donc certainement très forte dans ces régions. On peut par ailleurs penser que l’évolution de la mémoire du bloc soviétique a été différente en fonction des pays ex-membres de l’URSS et de la Russie elle-même (et même à l’intérieur des sociétés elles-mêmes). Toujours est-il que la nostalgie de l’empire soviétique ne peut être séparée de l’action militaro-politique entreprise par Poutine. Son relent nationaliste s’accompagne de ce sursaut pré-chute du mur, et donc lui aussi d’un monde pré-globalisé en quelque sorte (si l’on place le début de la globalisation avec la chute du mur). Et même si je ne peux développer plus sur cette question, on voit une forme de similitude dans l’ère politique dans laquelle la nostalgie s’enracine. Et voilà que se rejoue aussi, avec la crise ukrainienne (peut-être pas toujours de manière consciente, mais de manière très visible), une espèce de cocktail d’images tantôt liées à la Seconde Guerre Mondiale, tantôt à la guerre froide. Ça pue le déjà vu déjà rouillé. Bons élèves des «&#160;Dix principes élémentaires de la propagande de guerre&#160;» d’Anne Morelli (2010), Poutine est photoshopé à tout-va pour lui donner une tête d’Hitler. Pourquoi cette référence à Hitler et non pas à Poutine seul&#160;? Hitler à l’époque n’était pas caricaturé en référence à un autre leader fou et autoritaire, il était diabolisé pour ce qu’il était lui-même. Avec la menace nucléaire, l’Occident tente de refaire émerger la diplomatie nucléaire de l’époque de la guerre froide, mais les codes n’y sont plus&#160;: les experts nous expliquent que les réflexes qui étaient pourtant très codés ont pris trop de poussières et sont donc soit oubliés, soit peu fonctionnels. Les partis qui défendent le repli identitaire et nationaliste ne sont d’ailleurs pas exempts de ces références à ces périodes traumatisantes de l’histoire européenne&#160;: la question nazie et de l’holocauste s’invite continuellement dans le débat. Une partie de l’émotion politique contemporaine rejoue ce fameux point Godwin à toute heure du jour et de la nuit, à commencer par Poutine lui-même qui entend «&#160;dénazifier&#160;» l’Ukraine. C’est en ce sens que la nostalgie peut également, de mon point de vue, être inconsciente lorsqu’elle est liée à un trauma sociétal. Cette nostalgie émerge à intervalles réguliers, non pas cette foi du fait du manque d’un passé utopique perdu (comme lorsqu’il s’agit de nostalgie nationaliste), mais comme quelque chose de douloureux du passé qui surgit et s’invite dans le présent pour encore et toujours revivre cet instant traumatique. C’est le réflexe qui fait que l’on retourne sur les rails de l’histoire, que l’on est brûlé par ce passé, et que nos générations – qui n’avons pourtant pas vécu ces périodes – se réapproprient (ou sont forcées de s’approprier) cet héritage inconscient. Ce sont notamment les cryptes et les fantômes de Maria Torok et Nicolas Abraham, le travail du négatif d’André Green, ces traumas hérités, qui s’invitent sur la scène géopolitique. La crise ukrainienne est donc bien un mélange de nostalgies politiques et de traumas inconscients qui constituent les moteurs de l’action politique. L’accueil des réfugiés ukrainiens n’échappe pas à ce cadre politique contemporain. [Vers la suite de l&#8217;article] Notes 1 Je remercie Maëline Le Lay et Jacinthe Mazzocchetti pour leurs relectures attentives. Cet article a été rédigé le vendredi 4 mars 2022. 2 Et des guerres de mémoire naissent aux endroits de conflits politiques. 3 Même si Trump a ponctuellement fermé ses frontières et a fait campagne sur le mythe de l’invasion mexicaine, les Etats-Unis restent un pays qui connait une politique massive de migrations, gérée et organisée par l’Etat, dont un des buts est de lutter contre les délocalisations justement (Laurent, 2018). L’Europe ne connait pas une telle politique de migrations massive organisée, et même si historiquement elle est allée recruter des migrants pour travailler dans ses mines (inventant par là même la notion de regroupement familial), les migrations européennes sont surtout liées à son histoire coloniale.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-1-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><a><em>Par Aurore Vermylen</em></a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, </em>«&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Cet article est divisé en trois parties, intitulées&nbsp;1) La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique&nbsp;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la première et les deux autres sont disponibles sur ce blog.</em><strong><sup><em>1</em></sup></strong></p>



<h2 class="wp-block-heading">La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Comment ne pas voir, avec la crise ukrainienne, mais également avec les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, «&nbsp;crise des réfugiés&nbsp;» de 2015, montée des nationalismes en Europe), une nostalgie politique, soit le besoin de rejouer une ère politique passée sur base d’une pensée contemporaine qui «&nbsp;croit savoir&nbsp;» ce qu’était le passé&nbsp;? </p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous pouvons donner ici quelques définitions de la nostalgie. Si Histoire n’est pas Mémoire, Mémoire n’est pas Nostalgie. La mémoire est un sentiment du présent qui a recours à des histoires (parfois de manière aléatoire et anachronique) pour justifier par exemple une situation politique<sup>2</sup>&nbsp;; la nostalgie est quant à elle la forme utopique de la mémoire. La nostalgie comporte aussi certainement l’aspect du manque, de la perte, de l’absence&nbsp;; dans le sens où il y a une envie de («&nbsp;re&nbsp;»)vivre dans le présent un passé perdu et/ou imaginé (et parfois le rêve d’une uchronie). Pour l’historien David Lowenthal (2015 [1985]), il s’agit d’un «&nbsp;symptôme moderne d’une distorsion de la mémoire&nbsp;». Pour Catherine Portuges et Peter Hames (2013), la nostalgie est à la fois un sentiment partagé, mais aussi un discours subjectif sur le passé, construit socialement et marqué culturellement, que l’on retrouve véhiculé dans la culture de masse d’un pays. David Berliner (2015), lui, différencie l’endo-nostalgie (élément/évènement qui nous concerne personnellement) et l’exo-nostalgie (sentiment accompagné d’un discours sur un passé que l’on n’a pas connu soi-même). Ajoutons que la nostalgie peut être héritée, consciente ou inconsciente&nbsp;; et qu’elle n’est pas liée à la morale dans le sens où une nostalgie peut s’exercer sur des aspects parfaitement condamnables par ailleurs, mais qu’elle peut être génératrice de morale (au-delà du fait que la notion même de l’éthique est profondément située).</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1.png" alt="" class="wp-image-8223" width="843" height="846" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1.png 636w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-300x300.png 300w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-150x150.png 150w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-75x75.png 75w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-24x24.png 24w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-48x48.png 48w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-96x96.png 96w" sizes="(max-width: 843px) 100vw, 843px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">La question du repli identitaire occidental a déjà été analysée à de maintes reprises à l’aune du concept de nostalgie. Les tenants des discours qui accompagnent le repli identitaire sont d’ailleurs très explicites à propos de leur nostalgie&nbsp;: ils rêvent d’un retour à une époque où les États-nations étaient encore pleinement souverains et où la hiérarchie des identités plaçait clairement les Blancs en haut de la pile. Pour les États-Unis, qui ont très souvent choisi d’importé de la main-d’œuvre plutôt que de délocaliser, repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie à peine voilée d’une époque esclavagiste (qui est le revers de la suprématie blanche dont la nostalgie est ouvertement assumée) et donc d’une hiérarchie raciale à même son territoire. Pour l’Europe, dont l’histoire a plutôt été expansionniste puisque coloniale, le repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie d’une époque où des «&nbsp;vagues migratoires&nbsp;» n’auraient pas encore «&nbsp;assailli&nbsp;» le «&nbsp;vieux continent&nbsp;», et donc d’un fantasme de renvoi de l’altérité hors du sol européen.<sup>3</sup></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà de ce qui a été identifié comme «&nbsp;privilèges Blancs&nbsp;» auxquels les tenants du repli identitaire se cramponnent, ou de ce qui a été identifié comme «&nbsp;communautarisme&nbsp;» que ces derniers soulèvent comme porte-drapeau de leurs indignations, on peut voir dans ces émotions politiques la nostalgie d’un monde pré-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à la chute du mur), ou du moins pré-ultra-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à des époques beaucoup plus lointaines, expansionnistes et coloniales). Ces formes de nostalgie politique appartiennent d’ailleurs très clairement à cette notion de l’État-nation, qui est une notion qui n’est pas non plus si ancienne puisqu’elle date de la fin du 19eme et du début du 20eme. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà du fait que nos États et leur pouvoir politique sont conçus comme des États-nations que la globalisation économique et numérique est venue frapper d’un grand coup, c’est comme si ce monde qui avançait trop vite, bouleversait les sociétés, connectait les individus (et donc augmentait les mouvements des individus) à échelle planétaire devait être stoppé. Les sursauts nationalistes entendent stopper cette globalisation des parcours individuels. Mon point de vue est tranché sur le sujet&nbsp;: le monde globalisé a amené un monde métissé (à la fois dans un vivre ensemble ‘IRL’, mais également dans un vivre ensemble virtuel) et ça me semble être une totale utopie que de croire que l’on puisse revenir à un monde pré-globalisé, ou que l’on puisse «&nbsp;ranger&nbsp;» le monde globalisé en fonction des couleurs de peau. Mieux vaut se pencher sur la nécessité de soigner les blessures que les inégalités et les dominations ont engendrées. Les tenants du repli identitaire et les nostalgiques de l’aire pré-globalisée croient, eux, qu’il est possible de tordre le cou à cette évolution du monde et de la saupoudrer, toujours plus, du sel violent du rejet et des inégalités. </p>



<p class="wp-block-paragraph">L’anthropologie de la nostalgie s’est également fortement intéressée aux nostalgies dans les anciens pays de l’ex-URSS. L’ouvrage <em>Anthropology and Nostalgia</em> d’Olivia Angé et de David Berliner (dirs.) (2015) consacre de nombreux chapitres à ce sujet. N’étant pas moi-même spécialiste de la question, je ne peux développer en détail ces nostalgies «&nbsp;de l’Est&nbsp;». Mais on peut souligner ici que pour les directeurs de l’ouvrage, le phénomène de la nostalgie – compris anthropologiquement – serait pratiquement inséparable des études récentes portant sur le postcommunisme dans les pays d’Europe de l’Est (Laberge&nbsp;: 2015). La nostalgie politique est donc certainement très forte dans ces régions. On peut par ailleurs penser que l’évolution de la mémoire du bloc soviétique a été différente en fonction des pays ex-membres de l’URSS et de la Russie elle-même (et même à l’intérieur des sociétés elles-mêmes). Toujours est-il que la nostalgie de l’empire soviétique ne peut être séparée de l’action militaro-politique entreprise par Poutine. Son relent nationaliste s’accompagne de ce sursaut pré-chute du mur, et donc lui aussi d’un monde pré-globalisé en quelque sorte (si l’on place le début de la globalisation avec la chute du mur). Et même si je ne peux développer plus sur cette question, on voit une forme de similitude dans l’ère politique dans laquelle la nostalgie s’enracine.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2.png" alt="" class="wp-image-8233" width="842" height="895" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2.png 600w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2-282x300.png 282w" sizes="auto, (max-width: 842px) 100vw, 842px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Et voilà que se rejoue aussi, avec la crise ukrainienne (peut-être pas toujours de manière consciente, mais de manière très visible), une espèce de cocktail d’images tantôt liées à la Seconde Guerre Mondiale, tantôt à la guerre froide. Ça pue le déjà vu déjà rouillé. Bons élèves des «&nbsp;Dix principes élémentaires de la propagande de guerre&nbsp;» d’Anne Morelli (2010), Poutine est photoshopé à tout-va pour lui donner une tête d’Hitler. Pourquoi cette référence à Hitler et non pas à Poutine seul&nbsp;? Hitler à l’époque n’était pas caricaturé en référence à un autre leader fou et autoritaire, il était diabolisé pour ce qu’il était lui-même. Avec la menace nucléaire, l’Occident tente de refaire émerger la diplomatie nucléaire de l’époque de la guerre froide, mais les codes n’y sont plus&nbsp;: les experts nous expliquent que les réflexes qui étaient pourtant très codés ont pris trop de poussières et sont donc soit oubliés, soit peu fonctionnels. Les partis qui défendent le repli identitaire et nationaliste ne sont d’ailleurs pas exempts de ces références à ces périodes traumatisantes de l’histoire européenne&nbsp;: la question nazie et de l’holocauste s’invite continuellement dans le débat. Une partie de l’émotion politique contemporaine rejoue ce fameux point Godwin à toute heure du jour et de la nuit, à commencer par Poutine lui-même qui entend «&nbsp;dénazifier&nbsp;» l’Ukraine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est en ce sens que la nostalgie peut également, de mon point de vue, être inconsciente lorsqu’elle est liée à un trauma sociétal. Cette nostalgie émerge à intervalles réguliers, non pas cette foi du fait du manque d’un passé utopique perdu (comme lorsqu’il s’agit de nostalgie nationaliste), mais comme quelque chose de douloureux du passé qui surgit et s’invite dans le présent pour encore et toujours revivre cet instant traumatique. C’est le réflexe qui fait que l’on retourne sur les rails de l’histoire, que l’on est brûlé par ce passé, et que nos générations – qui n’avons pourtant pas vécu ces périodes – se réapproprient (ou sont forcées de s’approprier) cet héritage inconscient. Ce sont notamment les cryptes et les fantômes de Maria Torok et Nicolas Abraham, le travail du négatif d’André Green, ces traumas hérités, qui s’invitent sur la scène géopolitique. La crise ukrainienne est donc bien un mélange de nostalgies politiques et de traumas inconscients qui constituent les moteurs de l’action politique. L’accueil des réfugiés ukrainiens n’échappe pas à ce cadre politique contemporain.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em><a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3/">[Vers la suite de l&rsquo;article</a>]</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Notes</h2>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>1 </sup>Je remercie Maëline Le Lay et Jacinthe Mazzocchetti pour leurs relectures attentives. Cet article a été rédigé le vendredi 4 mars 2022.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>2 </sup>Et des guerres de mémoire naissent aux endroits de conflits politiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>3 </sup>Même si Trump a ponctuellement fermé ses frontières et a fait campagne sur le mythe de l’invasion mexicaine, les Etats-Unis restent un pays qui connait une politique massive de migrations, gérée et organisée par l’Etat, dont un des buts est de lutter contre les délocalisations justement (Laurent, 2018). L’Europe ne connait pas une telle politique de migrations massive organisée, et même si historiquement elle est allée recruter des migrants pour travailler dans ses mines (inventant par là même la notion de regroupement familial), les migrations européennes sont surtout liées à son histoire coloniale.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-1-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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