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	<title>Aurore Vermylen, auteur sur Laap</title>
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	<description>Blog du Laboratoire d’Anthropologie Prospective - UCLouvain, Belgique</description>
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	<title>Aurore Vermylen, auteur sur Laap</title>
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		<title>Hommage au grand penseur congolais, Valentin-Yves Mudimbe</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Tue, 29 Apr 2025 11:59:45 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la mort du grand penseur congolais, philosophe, écrivain, poète et critique littéraire Valentin-Yves Mudimbe. Né en 1941 dans le Congo belge à Jadotville (Likasi), il a vingt ans au moment de la décolonisation des empires européens d’Afrique et de l’indépendance du Congo. Ayant vécu l’éducation monastique bénédictine, Valentin-Yves Mudimbe fut un critique particulièrement aiguisé du processus de disciplinarisation colonial. Son œuvre comprendre deux dimensions rarement associées ensemble faute de traductions : l’une littéraire (et francophone) et l’autre philosophique (et anglophone). Dans la première partie de sa carrière, Mudimbe a écrit quatre romans qui ont fait date dans la littérature africaine francophone et qui sont considérés comme des classiques, dès la sortie de ceux-ci. Cette partie de son œuvre, pourtant incontournable pour les lecteurs congolais et le monde francophone, est malheureusement méconnue du monde anglophone, puisque seul son roman Entre les eaux (1973) a été traduit. Son importance au Congo a été telle que tout Congolais étant allé à l’école a étudié son œuvre littéraire ou en a entendu parler. Cette œuvre littéraire se caractérise par une écriture complexe, dense, méta-textuelle, où la narration devient un lieu de questionnement du langage lui-même. À travers des récits complexes et souvent fragmentés, Mudimbe explore les tensions de la subjectivité africaine contemporaine, marquée à la fois par l&#8217;héritage du colonialisme et les tiraillements de la modernité. Ses personnages, principalement des intellectuels africains, évoluent dans des espaces d’ambivalence où le doute, la contradiction et l’opacité ne sont pas des obstacles, mais les matières mêmes du récit. En déconstruisant les cadres d’interprétation traditionnels, Mudimbe interroge les représentations de l’Autre et les limites du savoir. Son œuvre invite ainsi à une lecture active, consciente des enjeux de l’énonciation et du regard, et attentive aux fractures qui traversent toute quête de soi. Cette œuvre littéraire reste profondément marquée par son parcours universitaire et institutionnel au Congo. Mudimbe a en effet été professeur dans le département de philologie romane de l’Université Nationale du Zaïre (UNAZA) et doyen de cette même université. Il a été formé comme philologue, spécialiste des cultures antiques et a joué un rôle important dans l’école linguistique de l’Université de Lubumbashi (UNILU). Sa poésie, écrite dans les années 1970, porte la trace de cette culture lettrée. Son œuvre philosophique, anglophone, prendra son essor avec sa carrière internationale. Après avoir obtenu un doctorat en philosophie et lettres à l’Université de Louvain en 1970 où il fut particulièrement marginalisé, ce ne sera que depuis son exil aux Etats-Unis (Haverford College, Stanford University, Duke Univeristy) qu’il connaîtra la reconnaissance internationale pour son importante contribution. The Invention of Africa : Gnosis, Philosophy and the Order of Knowledge (1988) devient un des livres les plus lus des études africaines dans les universités américaines. Suivant les travaux de Michel Foucault et d’Edward Said, ce livre devient un classique des postcolonial studies. Il ne sera pourtant traduit de l’anglais vers le français par Laurent Vannini et publié aux éditions Présence Africaine qu’en 2021. « Il aura fallu une génération pour traduire son livre dans la langue et les traditions intellectuelles francophones qui l’ont pourtant nourri » (Mamadou Diouf, « Préface »). L’œuvre philosophique de Mudimbe, dans l’espace universitaire francophone, reste encore en grande partie à lire et à traduire. On pense ici particulièrement à The Idea of Africa, African Systems of Thought (1994) mais aussi à Tales of Faith : Religion as Political Performance in Central Africa (1997), History Making in Africa (1993), African Gnosis : Philosophy and the Order of Knowledge (1984), etc. Son œuvre philosophique (L’Invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre de la connaissance (1988), L’odeur du père : essai sur des limites de la science et de la vie en Afrique Noire (1982) et The Idea of Africa, African Systems of Thought (1994)) constitue une vaste enquête archéologique sur la construction des savoirs africanistes, depuis l’Occident et donc sur les modes de production du discours sur l’Afrique. C&#8217;est que la domination coloniale de l’Occident sur l’Afrique n’est pas qu’un regard, elle passe également par des dispositifs disciplinaires ainsi que par la production de savoirs coloniaux. L’exercice du pouvoir colonial au Congo fut, en effet, en même temps, le lieu de formation de savoirs qui en retour ont permis à cet exercice de raffiner ses cibles et de complexifier ses technologies de domination (politique des chefferies, disciplinarisation, inculturation, tribunaux indigènes, etc.). La colonisation s’est alors déployée par l’appropriation violente des territoires, par la soumission de ces territoires et des communautés qui y vivent à l’économie extractiviste européenne mais aussi par ce que Mudimbe appelle la « colonisation épistémologique de l’Afrique ». Ce qu’il nomme la « bibliothèque coloniale » est d’abord un dispositif de pouvoir constitué par et pour des ethnologues et des anthropologues qui furent aussi des agents coloniaux. Ce qui fait tenir ce vaste ensemble disparate de récits de voyages, de textes d’administrateurs coloniaux, d’ethnographies, d’images exotiques et primitives, de mesures anthropométriques, de réflexions ethno-philosophiques, de mises en scènes coloniales, d’expositions universelles et de zoos humains, de films et d’éléments culturels, etc. c’est ce que Mudimbe appelle la « structure coloniale » (colonizing structure) qui est inséparable du projet européen de « régénérescence » de l’espace africain et de ses habitants. Le processus qui a permis, durant la période coloniale, de nier et de ruiner l’altérité africaine est passé, selon Mudimbe, par deux opérations emboitées : la « réduction » et la « conversion ». Les sciences coloniales ont, en effet, fixées l’Afrique et les Africains dans le temps et dans l’espace, comme l’administration belge a assigné les populations congolaises à des territoires d’où elles ne pouvaient bouger sans autorisation (apartheid). En réduisant et en fixant les phénomènes sociaux africains à leur plus simple expression, il devenait alors possible de convertir ces réalités réifiées au modèle occidental, c’est-à-dire en formes de gouvernement. Au Congo, pays quatre-vingt fois plus grand que la Belgique, la machine coloniale belge est ainsi passée à la fois par une « politique des chefferies » qui façonna l’ « ethnie » en fonction des intérêts stratégiques du colon, par une politique d’ « inculturation » qui codifia la « coutume » comme une forme d’assujettissement à la civilisation occidentale et chrétienne mais aussi par une politique de « relégation » qui déporta des milliers de congolais dans des camps de travail forcé dans des régions éloignées. A travers son archéologique critique de l’africanisme, Mudimbe permet alors de démanteler ce processus de re-formation, et de ré-aménagement de la « mentalité indigène » (native minds) par la mission civilisatrice belge. Cette production de savoirs à destination de l’Europe, c’est-à-dire à destination des administrateurs coloniaux pour leur permettre de coloniser et transformer l’Afrique et les Africains reste encore très active aujourd’hui. On le voit, par exemple, dans la perpétuation d’un folklore négrophobe en Belgique que ce soit à travers les figures du « Sauvage » lors de la Ducasse de Ath, de la « sortie des Nègres » lors de la Ducasse de Deux-Acren (dans l’entité de Lessines), des « Noirauds » à Bruxelles ou encore dans les figures du « Zwarte Piet ». Mudimbe nous rappelle combien on reste pris par cette bibliothèque, combien on pense encore avec cette bibliothèque même lorsqu’on la conteste. L’in-décolonisable Musée de Tervuren constituant ici, en Belgique, l’encyclopédie de cette bibliothèque exhumée par Mudimbe. On le voit aussi dans les politiques d’asile qui, par le biais de l’interview des réfugiés, trient ceux-ci sur base d’un imaginaire administratif, simplificateur, suspicieux qui répond plus aux logiques internes institutionnelles ethnocentrées qu’à une réelle compréhension fine des quotidiennetés dans la guerre. La fétichisation et la réification de la violence comme seule manière d’appréhender la migration africaine conduit par ailleurs à rejouter le jeu de la fixation des identités ethniques « mises en danger » aux yeux de l’appareil d’asile, qui ne connait que de trop nombreux biais de pensée – tous hérités de cette fameuse « bibliothèque » coloniale décrite par Mudimbe, et qui continue de nos jours à avoir un impact sur les conflits mais également sur la possibilité d’un vivre ensemble. L’indiscipline intellectuelle pratiquée par Mudimbe reste d’une grande actualité pour travailler les savoirs constitués par l’Occident afin de saisir comment des formes de domination se sont historiquement construites. L’héritage de Mudimbe est aussi une leçon d’espérance, particulièrement précieuse aujourd’hui. Il demeure, malgré tout, malgré les continuités (post)coloniales, possible de sortir du labyrinthe nécropolitique. Cette archéologie critique ouvre, non pas sur un fatalisme dépolitisant mais bien sur une désubjectivation comme une décolonisation-des-savoirs-en-train-de-se-faire. On ne sort, en effet, pas indemne d&#8217;un tel travail. C’est pourquoi, le concept de « gnose africaine » (qu’il emprunte lui-même à un anthropologue, Johannes Fabian, qui le formule lors de ses premiers travaux ethnographiques au Katanga sur la Jamaa) souligne, dans son œuvre, la dimension proprement transformatrice de l&#8217;enquête. Déjà dans L’odeur du père, Mudimbe insistait sur les pratiques de soi, en tant que sujet, ce qui implique également un droit à l’hésitation et à la bifurcation (L’écart, 1979). A rebrousse-poil (against the grain) des savoirs disciplinaires, des savoirs de connaissance qui fixe la subjectivité, le travail de Mudimbe produit un savoir émancipateur, non seulement pour l’Afrique et pour les Africains, mais aussi une sortie possible de la « bibliothèque coloniale » pour les Européens. En mettant à l’épreuve les catégories racistes mises en circulation qui ont constitué et qui entretient toujours aujourd’hui les consciences (en mal) d’empire(s), Mudimbe peut aussi nous initier à une démarche de questionnements, à déciller nos évidences sur l’Afrique, préalable à une rencontre désaliénée. En tant qu’anthropologues de l’UCLouvain, nous serions particulièrement heureux que notre université puisse enfin organiser un grand colloque d’hommage pour continuer à partager l’héritage littéraire et philosophique de Mudimbe aux nouvelles générations qui en seront les continuatrices. Martin Vander Elst Post-doctorant au Laboratoire d&#8217;Anthropologie Prospective Maître de conférences invité à l&#8217;école de criminologie (UCLouvain) Aurore Vermylen Post-doctorante au Laboratoire d’anthropologie Prospective et au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (UCLouvain) Un grand merci à Maëline Le Lay pour ses apports lors de la rédaction de cet hommage.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/hommage-au-grand-penseur-congolais-valentin-yves-mudimbe/">Hommage au grand penseur congolais, Valentin-Yves Mudimbe</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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<p class="wp-block-paragraph">C’est avec une profonde tristesse que nous avons appris la mort du grand penseur congolais, philosophe, écrivain, poète et critique littéraire Valentin-Yves Mudimbe. Né en 1941 dans le Congo belge à Jadotville (Likasi), il a vingt ans au moment de la décolonisation des empires européens d’Afrique et de l’indépendance du Congo. Ayant vécu l’éducation monastique bénédictine, Valentin-Yves Mudimbe fut un critique particulièrement aiguisé du processus de disciplinarisation colonial. Son œuvre comprendre deux dimensions rarement associées ensemble faute de traductions : l’une littéraire (et francophone) et l’autre philosophique (et anglophone).</p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans la première partie de sa carrière, Mudimbe a écrit quatre romans qui ont fait date dans la littérature africaine francophone et qui sont considérés comme des classiques, dès la sortie de ceux-ci. Cette partie de son œuvre, pourtant incontournable pour les lecteurs congolais et le monde francophone, est malheureusement méconnue du monde anglophone, puisque seul son roman Entre les eaux (1973) a été traduit. Son importance au Congo a été telle que tout Congolais étant allé à l’école a étudié son œuvre littéraire ou en a entendu parler. Cette œuvre littéraire se caractérise par une écriture complexe, dense, méta-textuelle, où la narration devient un lieu de questionnement du langage lui-même. À travers des récits complexes et souvent fragmentés, Mudimbe explore les tensions de la subjectivité africaine contemporaine, marquée à la fois par l&rsquo;héritage du colonialisme et les tiraillements de la modernité. Ses personnages, principalement des intellectuels africains, évoluent dans des espaces d’ambivalence où le doute, la contradiction et l’opacité ne sont pas des obstacles, mais les matières mêmes du récit. En déconstruisant les cadres d’interprétation traditionnels, Mudimbe interroge les représentations de l’Autre et les limites du savoir. Son œuvre invite ainsi à une lecture active, consciente des enjeux de l’énonciation et du regard, et attentive aux fractures qui traversent toute quête de soi.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img decoding="async" width="400" height="400" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux.jpg" alt="" class="wp-image-9362" style="width:603px;height:auto" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux.jpg 400w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-300x300.jpg 300w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-150x150.jpg 150w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-75x75.jpg 75w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-24x24.jpg 24w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-48x48.jpg 48w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/entre-les-eaux-96x96.jpg 96w" sizes="(max-width: 400px) 100vw, 400px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Cette œuvre littéraire reste profondément marquée par son parcours universitaire et institutionnel au Congo. Mudimbe a en effet été professeur dans le département de philologie romane de l’Université Nationale du Zaïre (UNAZA) et doyen de cette même université. Il a été formé comme philologue, spécialiste des cultures antiques et a joué un rôle important dans l’école linguistique de l’Université de Lubumbashi (UNILU). Sa poésie, écrite dans les années 1970, porte la trace de cette culture lettrée. Son œuvre philosophique, anglophone, prendra son essor avec sa carrière internationale. Après avoir obtenu un doctorat en philosophie et lettres à l’Université de Louvain en 1970 où il fut particulièrement marginalisé, ce ne sera que depuis son exil aux Etats-Unis (Haverford College, Stanford University, Duke Univeristy) qu’il connaîtra la reconnaissance internationale pour son importante contribution. The Invention of Africa : Gnosis, Philosophy and the Order of Knowledge (1988) devient un des livres les plus lus des études africaines dans les universités américaines. Suivant les travaux de Michel Foucault et d’Edward Said, ce livre devient un classique des postcolonial studies. Il ne sera pourtant traduit de l’anglais vers le français par Laurent Vannini et publié aux éditions Présence Africaine qu’en 2021. « Il aura fallu une génération pour traduire son livre dans la langue et les traditions intellectuelles francophones qui l’ont pourtant nourri » (Mamadou Diouf, « Préface »). L’œuvre philosophique de Mudimbe, dans l’espace universitaire francophone, reste encore en grande partie à lire et à traduire. On pense ici particulièrement à The Idea of Africa, African Systems of Thought (1994) mais aussi à Tales of Faith : Religion as Political Performance in Central Africa (1997), History Making in Africa (1993), African Gnosis : Philosophy and the Order of Knowledge (1984), etc.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Son œuvre philosophique (L’Invention de l’Afrique. Gnose, philosophie et ordre de la connaissance (1988), L’odeur du père : essai sur des limites de la science et de la vie en Afrique Noire (1982) et The Idea of Africa, African Systems of Thought (1994)) constitue une vaste enquête archéologique sur la construction des savoirs africanistes, depuis l’Occident et donc sur les modes de production du discours sur l’Afrique. C&rsquo;est que la domination coloniale de l’Occident sur l’Afrique n’est pas qu’un regard, elle passe également par des dispositifs disciplinaires ainsi que par la production de savoirs coloniaux. L’exercice du pouvoir colonial au Congo fut, en effet, en même temps, le lieu de formation de savoirs qui en retour ont permis à cet exercice de raffiner ses cibles et de complexifier ses technologies de domination (politique des chefferies, disciplinarisation, inculturation, tribunaux indigènes, etc.). La colonisation s’est alors déployée par l’appropriation violente des territoires, par la soumission de ces territoires et des communautés qui y vivent à l’économie extractiviste européenne mais aussi par ce que Mudimbe appelle la « colonisation épistémologique de l’Afrique ». Ce qu’il nomme la « bibliothèque coloniale » est d’abord un dispositif de pouvoir constitué par et pour des ethnologues et des anthropologues qui furent aussi des agents coloniaux. Ce qui fait tenir ce vaste ensemble disparate de récits de voyages, de textes d’administrateurs coloniaux, d’ethnographies, d’images exotiques et primitives, de mesures anthropométriques, de réflexions ethno-philosophiques, de mises en scènes coloniales, d’expositions universelles et de zoos humains, de films et d’éléments culturels, etc. c’est ce que Mudimbe appelle la « structure coloniale » (colonizing structure) qui est inséparable du projet européen de « régénérescence » de l’espace africain et de ses habitants.</p>



<p class="wp-block-paragraph">Le processus qui a permis, durant la période coloniale, de nier et de ruiner l’altérité africaine est passé, selon Mudimbe, par deux opérations emboitées : la « réduction » et la « conversion ». Les sciences coloniales ont, en effet, fixées l’Afrique et les Africains dans le temps et dans l’espace, comme l’administration belge a assigné les populations congolaises à des territoires d’où elles ne pouvaient bouger sans autorisation (apartheid). En réduisant et en fixant les phénomènes sociaux africains à leur plus simple expression, il devenait alors possible de convertir ces réalités réifiées au modèle occidental, c’est-à-dire en formes de gouvernement. Au Congo, pays quatre-vingt fois plus grand que la Belgique, la machine coloniale belge est ainsi passée à la fois par une « politique des chefferies » qui façonna l’ « ethnie » en fonction des intérêts stratégiques du colon, par une politique d’ « inculturation » qui codifia la « coutume » comme une forme d’assujettissement à la civilisation occidentale et chrétienne mais aussi par une politique de « relégation » qui déporta des milliers de congolais dans des camps de travail forcé dans des régions éloignées. A travers son archéologique critique de l’africanisme, Mudimbe permet alors de démanteler ce processus de re-formation, et de ré-aménagement de la « mentalité indigène » (native minds) par la mission civilisatrice belge.</p>



<figure class="wp-block-image size-full"><img decoding="async" width="550" height="825" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/550x825.jpg" alt="" class="wp-image-9359" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/550x825.jpg 550w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2025/04/550x825-200x300.jpg 200w" sizes="(max-width: 550px) 100vw, 550px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Cette production de savoirs à destination de l’Europe, c’est-à-dire à destination des administrateurs coloniaux pour leur permettre de coloniser et transformer l’Afrique et les Africains reste encore très active aujourd’hui. On le voit, par exemple, dans la perpétuation d’un folklore négrophobe en Belgique que ce soit à travers les figures du « Sauvage » lors de la Ducasse de Ath, de la « sortie des Nègres » lors de la Ducasse de Deux-Acren (dans l’entité de Lessines), des « Noirauds » à Bruxelles ou encore dans les figures du « Zwarte Piet ». Mudimbe nous rappelle combien on reste pris par cette bibliothèque, combien on pense encore avec cette bibliothèque même lorsqu’on la conteste. L’in-décolonisable Musée de Tervuren constituant ici, en Belgique, l’encyclopédie de cette bibliothèque exhumée par Mudimbe. On le voit aussi dans les politiques d’asile qui, par le biais de l’interview des réfugiés, trient ceux-ci sur base d’un imaginaire administratif, simplificateur, suspicieux qui répond plus aux logiques internes institutionnelles ethnocentrées qu’à une réelle compréhension fine des quotidiennetés dans la guerre. La fétichisation et la réification de la violence comme seule manière d’appréhender la migration africaine conduit par ailleurs à rejouter le jeu de la fixation des identités ethniques « mises en danger » aux yeux de l’appareil d’asile, qui ne connait que de trop nombreux biais de pensée – tous hérités de cette fameuse « bibliothèque » coloniale décrite par Mudimbe, et qui continue de nos jours à avoir un impact sur les conflits mais également sur la possibilité d’un vivre ensemble.</p>



<p class="wp-block-paragraph">L’indiscipline intellectuelle pratiquée par Mudimbe reste d’une grande actualité pour travailler les savoirs constitués par l’Occident afin de saisir comment des formes de domination se sont historiquement construites. L’héritage de Mudimbe est aussi une leçon d’espérance, particulièrement précieuse aujourd’hui. Il demeure, malgré tout, malgré les continuités (post)coloniales, possible de sortir du labyrinthe nécropolitique. Cette archéologie critique ouvre, non pas sur un fatalisme dépolitisant mais bien sur une désubjectivation comme une décolonisation-des-savoirs-en-train-de-se-faire. On ne sort, en effet, pas indemne d&rsquo;un tel travail. C’est pourquoi, le concept de « gnose africaine » (qu’il emprunte lui-même à un anthropologue, Johannes Fabian, qui le formule lors de ses premiers travaux ethnographiques au Katanga sur la Jamaa) souligne, dans son œuvre, la dimension proprement transformatrice de l&rsquo;enquête. Déjà dans L’odeur du père, Mudimbe insistait sur les pratiques de soi, en tant que sujet, ce qui implique également un droit à l’hésitation et à la bifurcation (L’écart, 1979). A rebrousse-poil (against the grain) des savoirs disciplinaires, des savoirs de connaissance qui fixe la subjectivité, le travail de Mudimbe produit un savoir émancipateur, non seulement pour l’Afrique et pour les Africains, mais aussi une sortie possible de la « bibliothèque coloniale » pour les Européens. En mettant à l’épreuve les catégories racistes mises en circulation qui ont constitué et qui entretient toujours aujourd’hui les consciences (en mal) d’empire(s), Mudimbe peut aussi nous initier à une démarche de questionnements, à déciller nos évidences sur l’Afrique, préalable à une rencontre désaliénée.</p>



<p class="wp-block-paragraph">En tant qu’anthropologues de l’UCLouvain, nous serions particulièrement heureux que notre université puisse enfin organiser un grand colloque d’hommage pour continuer à partager l’héritage littéraire et philosophique de Mudimbe aux nouvelles générations qui en seront les continuatrices.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Martin Vander Elst</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Post-doctorant au Laboratoire d&rsquo;Anthropologie Prospective</p>



<p class="wp-block-paragraph">Maître de conférences invité à l&rsquo;école de criminologie (UCLouvain)</p>



<p class="wp-block-paragraph"><strong>Aurore Vermylen</strong></p>



<p class="wp-block-paragraph">Post-doctorante au Laboratoire d’anthropologie Prospective et au Centre d’étude des crises et des conflits internationaux (UCLouvain) </p>



<p class="wp-block-paragraph">Un grand merci à Maëline Le Lay pour ses apports lors de la rédaction de cet hommage.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/hommage-au-grand-penseur-congolais-valentin-yves-mudimbe/">Hommage au grand penseur congolais, Valentin-Yves Mudimbe</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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		<title>La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</title>
		<link>https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 13 Mar 2022 07:02:12 +0000</pubDate>
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					<description><![CDATA[<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&#160;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&#160;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici. Cet article est divisé en trois parties, intitulées&#160;1) La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique&#160;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&#160;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la troisième et les deux autres sont disponibles sur ce blog. Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires Avec ce mélange de nostalgies nationalistes et de références traumatiques (qui deviennent explicitement nostalgiques) de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale et de la naissance de la géopolitique contemporaine (ONU, OTAN, etc. ; qui est donc aussi le début d’une nostalgie de la globalisation – preuve que les mouvements nationalistes gagnent et que les défenseurs d’idéologies plus globales (UE, ONU) doivent désormais assoir leurs positions), quelque chose de très étonnant se rejoue : l’émotion politique liée à la question migratoire se scinde en deux. L’évolution à laquelle on assistait jusqu’alors, qui avait fait passer la figure du réfugié d’un acteur héroïque à un acteur souillé (voire victimisé au point de réincarner la figure de l’holocauste) prend un tournant inédit et se radicalise dans ses postures nostalgiques. Les réfugiés ukrainiens Blancs : oui (ils sont héroïques), les réfugiés ukrainiens ou vivants en Ukraine non-Blancs : non (ils sont indésirables). D’un côté, la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés… ukrainiens… Évidemment, comme le formule Agier dans son article, l’accueil massif et unanime des Ukrainiens s’explique par les relations diplomatiques et géopolitiques de proximité entre l’Ukraine et l’Europe – et si je vais plus loin, on pourrait dire qu’il s’agit aussi d’un dispositif diplomatique mobilisé dans le cadre du conflit avec la Russie lui-même. C’est une manière de («&#160;re&#160;»)faire bloc. Mais, si l’on comprend la position diplomatique des leaders pro-européens qui entendent faire bloc, il peut sembler à première vue plus étonnant de voir des leaders nationalistes défendre le fait d’accueillir les réfugiés ukrainiens en mobilisant cette même figure héroïque du réfugié. Or, pour comprendre cette dernière posture, il faut se rappeler qu’au-delà de la nostalgie d’un monde «&#160;pré-assailli&#160;» de migrants, les postures nationalistes s’incarnent également en référence au trauma sociétal qu’ont été la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide. Et puisque la pièce traumatique (de la guerre cette fois – et non pas de l’holocauste que semblait réincarner la figure du réfugié de 2015) semble se rejouer sous nos yeux (notamment parce que nos traumas collectifs nous y ont amenés), il est question de s’inscrire dans les codes (du moins dans ce que l’on croit être les codes) de cette même époque&#160;: ceux de dire que le réfugié était un héros et non pas un indésirable. On voit là se redessiner le sursaut, ce bond nostalgique et traumatique, qui ramènent nos postures politiques au cœur des conflits que le continent a connus. Au plus proche d’une forme de point Godwin en quelque sorte, duquel Sébastien Fery nous mettait en garde en énonçant le trope mémoriel comparant traitement des réfugiés des années 2010’ et génocide des juifs des années 40’ (trope également mobilisé au moment de la crise COVID par ailleurs, ce qui montre la récurrence et l’accélération de ce trope dans le débat public). Avec la figure héroïque du réfugié ukrainien, on voit là se dessiner une émotion d’une nostalgie politique d’une période que de nombreux acteurs politiques entendent, consciemment ou inconsciemment, incarner. Mais d’un autre côté, cette solidarité s’arrête aux seuls ukrainiens Blancs tout en organisant un tri de plus en plus évident avec les personnes non Blanches. Des pages les plus militantes sur les réseaux sociaux, aux médias classiquement institutionnalisés (RFI, Jeune Afrique), aux positions politiques les plus hautes (porte-parole du gouvernement nigérian)&#160;: tous dénonçaient le tri opéré à certains postes-frontière et qui empêchait des personnes (parfois des étudiants, mais les images montrent des familles entières) non-Blanches (Afrique Sub-Saharienne et pays du Maghreb) de fuir dignement. Pour ces réfugiés-là, bloqués aux frontières d’un pays en guerre qu’ils ne peuvent fuir, leur indésirabilité est non seulement de mise, mais elle est accentuée. Si, le cynisme était déjà à son comble lors des précédents conflits (Syrie, Afghanistan, Sub-Sahara), celui-ci reposait sur l’ensemble d’une «&#160;vague migratoire&#160;». Or, ici, le tri est encore plus flagrant puisqu’il laisse passer la majeure partie des réfugiés ukrainiens accueillis à bras ouverts par nos états. Il faut dire également que même si nos états de l’Ouest de l’Europe se positionnaient ouvertement pour ne pas accueillir massivement les réfugiés syriens, afghans ou subsahariens qui étaient criminalisés, le tri inhumain de ces derniers a été relégué justement (notamment) dans les pays d’Europe de l’Est. Ce sont eux qui ont vraiment fait cette sale besogne, poussés par leurs élans nationalistes internes, mais aussi par l’Europe Frontex qui leur montraient la voie. L’extrait d’Emmanuel Ruben cité plus haut nous le rappelle. Avec les Africains et les Maghrébins fuyant l’Ukraine et bloqués aux frontières, on constate qu’une partie de l’opinion politique invoque des arguments appartenant à un racisme de plus en plus évident&#160;: la nostalgie nationaliste s’est encore crispée d’un cran. Si les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, « crise des réfugiés » de 2015, montée des nationalismes en Europe) ne nous donnaient hélas pas d’illusion sur la manière dont les réfugiés seraient traités par cette nouvelle crise ; c’est bien le fait que les réfugiés ukrainiens, blancs uniquement, soient accueillis à bras ouverts et dans un élan de solidarité (qu’il faut saluer) qui est surprenant et qu’il est intéressant d’analyser ici. En passer par l’analyse des nostalgies politiques nous permet d’esquisser un début de réponse face à ce qui me semble être un tournant majeur dans les politiques européennes de gestion des réfugiés : une solidarité européenne qui « re-» fait bloc face aux réfugiés ukrainiens héroïsés du fait de l’héritage inconscient de ce traumatisme sociétal rejoué grandeur nature ; un racisme de plus en plus décomplexé face aux autres réfugiés indésirables dans un sursaut de nostalgie d’un monde pré-globalisé. Bibliographie (des trois parties de l’article) AGIER Michel (entretien de BOUANCHAUD Cécile), 2022 (2 mars), «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», journal Le Monde. ANGÉ Olivia, BERLINER David (dirs.), 2015, Anthropology and Nostalgia, Berghahn Books, Brooklyn. FERY Sebastien, 2019, «&#160;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&#160;», In DE HASQUES Jean-Frédérique et LECADET Clara, Après les camps. Traces, Mémoires et Mutation des Camps de réfugiés, Ed. Académia, Coll. Investigation d’anthropologie prospective, Louvain-la-Neuve, p. 221-239. GREEN André, 2011 [1993], Le Travail du négatif, Les Editions de Minuit, Paris. HACHET Pascal, 2000, Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok, L’Harmattan, Paris. LAURENT Pierre-Joseph, 2018, Amours pragmatiques&#160;: Familles, migrations et sexualités au Cap-Vert aujourd’hui, Ed. Karthala, Coll. Homme et société, Paris. LABERGE Yves, 2016, «&#160;Angé Olivia, Berliner David (dirs.), Anthropology and Nostalgia&#160;», Recherches sociologiques et anthropologiques, 47-1, p. 214-216. LOWENTHAL David, 2015 [1985], The past is a Foreign Country, Cambridge University Press, 2ème edition, Cambridge. MORELLI Anne, 2010, Principes élémentaires de propagande de guerre&#160;: utilisables en cas de guerre, chaude ou tiède…, Edition Aden, Bruxelles. PORTUGES Catherine, HAMES Peter (dirs.), 2013, Cinemas in Transition in Central and Eastern Europe after 1989, Temple University Press, Philadelphie. ROUSSEAU Cécile, FOXEN Patricia, 2006, «&#160;Le mythe du réfugié menteur&#160;: un mensonge indispensable&#160;», in L’Évolution Psychiatrique, 71(3), p. 505-520. RUBEN Emmanuel, 2018, Le cœur de l’Europe, Ed. La Contre Allée, Coll. Fictions d’Europe, Lille. &#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160;&#160; VANOETEREN Alain, GEHRELS Lys, 2009, «&#160;La prise en considération de la santé mentale dans la procédure d’asile&#160;», in Etude. Revue du droit des étrangers, n°155, numéro spécial.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><em>Par Aurore Vermylen</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, </em>«&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Cet article est divisé en trois parties, intitulées&nbsp;1) La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique&nbsp;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la troisième et les deux autres sont disponibles sur ce blog.</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Avec ce mélange de nostalgies nationalistes et de références traumatiques (qui deviennent explicitement nostalgiques) de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale et de la naissance de la géopolitique contemporaine (ONU, OTAN, etc. ; qui est donc aussi le début d’une nostalgie de la globalisation – preuve que les mouvements nationalistes gagnent et que les défenseurs d’idéologies plus globales (UE, ONU) doivent désormais assoir leurs positions), quelque chose de très étonnant se rejoue : l’émotion politique liée à la question migratoire se scinde en deux. L’évolution à laquelle on assistait jusqu’alors, qui avait fait passer la figure du réfugié d’un acteur héroïque à un acteur souillé (voire victimisé au point de réincarner la figure de l’holocauste) prend un tournant inédit et se radicalise dans ses postures nostalgiques. Les réfugiés ukrainiens Blancs : oui (ils sont héroïques), les réfugiés ukrainiens ou vivants en Ukraine non-Blancs : non (ils sont indésirables).</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5.png" alt="" class="wp-image-8353" width="840" height="571" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5.png 602w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-5-300x204.png 300w" sizes="auto, (max-width: 840px) 100vw, 840px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">D’un côté, la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés… ukrainiens… Évidemment, comme le formule Agier dans son article, l’accueil massif et unanime des Ukrainiens s’explique par les relations diplomatiques et géopolitiques de proximité entre l’Ukraine et l’Europe – et si je vais plus loin, on pourrait dire qu’il s’agit aussi d’un dispositif diplomatique mobilisé dans le cadre du conflit avec la Russie lui-même. C’est une manière de («&nbsp;re&nbsp;»)faire bloc. Mais, si l’on comprend la position diplomatique des leaders pro-européens qui entendent faire bloc, il peut sembler à première vue plus étonnant de voir des leaders nationalistes défendre le fait d’accueillir les réfugiés ukrainiens en mobilisant cette même figure héroïque du réfugié. Or, pour comprendre cette dernière posture, il faut se rappeler qu’au-delà de la nostalgie d’un monde «&nbsp;pré-assailli&nbsp;» de migrants, les postures nationalistes s’incarnent également en référence au trauma sociétal qu’ont été la Seconde Guerre Mondiale et la Guerre Froide. Et puisque la pièce traumatique (de la guerre cette fois – et non pas de l’holocauste que semblait réincarner la figure du réfugié de 2015) semble se rejouer sous nos yeux (notamment parce que nos traumas collectifs nous y ont amenés), il est question de s’inscrire dans les codes (du moins dans ce que l’on croit être les codes) de cette même époque&nbsp;: ceux de dire que le réfugié était un héros et non pas un indésirable. On voit là se redessiner le sursaut, ce bond nostalgique et traumatique, qui ramènent nos postures politiques au cœur des conflits que le continent a connus. Au plus proche d’une forme de point Godwin en quelque sorte, duquel Sébastien Fery nous mettait en garde en énonçant le trope mémoriel comparant traitement des réfugiés des années 2010’ et génocide des juifs des années 40’ (trope également mobilisé au moment de la crise COVID par ailleurs, ce qui montre la récurrence et l’accélération de ce trope dans le débat public). Avec la figure héroïque du réfugié ukrainien, on voit là se dessiner une émotion d’une nostalgie politique d’une période que de nombreux acteurs politiques entendent, consciemment ou inconsciemment, incarner. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Mais d’un autre côté, cette solidarité s’arrête aux seuls ukrainiens Blancs tout en organisant un tri de plus en plus évident avec les personnes non Blanches. Des pages les plus militantes sur les réseaux sociaux, aux médias classiquement institutionnalisés (RFI, Jeune Afrique), aux positions politiques les plus hautes (porte-parole du gouvernement nigérian)&nbsp;: tous dénonçaient le tri opéré à certains postes-frontière et qui empêchait des personnes (parfois des étudiants, mais les images montrent des familles entières) non-Blanches (Afrique Sub-Saharienne et pays du Maghreb) de fuir dignement. Pour ces réfugiés-là, bloqués aux frontières d’un pays en guerre qu’ils ne peuvent fuir, leur indésirabilité est non seulement de mise, mais elle est accentuée. Si, le cynisme était déjà à son comble lors des précédents conflits (Syrie, Afghanistan, Sub-Sahara), celui-ci reposait sur l’ensemble d’une «&nbsp;vague migratoire&nbsp;». Or, ici, le tri est encore plus flagrant puisqu’il laisse passer la majeure partie des réfugiés ukrainiens accueillis à bras ouverts par nos états. Il faut dire également que même si nos états de l’Ouest de l’Europe se positionnaient ouvertement pour ne pas accueillir massivement les réfugiés syriens, afghans ou subsahariens qui étaient criminalisés, le tri inhumain de ces derniers a été relégué justement (notamment) dans les pays d’Europe de l’Est. Ce sont eux qui ont vraiment fait cette sale besogne, poussés par leurs élans nationalistes internes, mais aussi par l’Europe Frontex qui leur montraient la voie. L’extrait d’Emmanuel Ruben cité plus haut nous le rappelle. Avec les Africains et les Maghrébins fuyant l’Ukraine et bloqués aux frontières, on constate qu’une partie de l’opinion politique invoque des arguments appartenant à un racisme de plus en plus évident&nbsp;: la nostalgie nationaliste s’est encore crispée d’un cran.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6.png" alt="" class="wp-image-8363" width="839" height="570" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6.png 601w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-6-300x204.png 300w" sizes="auto, (max-width: 839px) 100vw, 839px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Si<a> </a>les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, « crise des réfugiés » de 2015, montée des nationalismes en Europe) ne nous donnaient hélas pas d’illusion sur la manière dont les réfugiés seraient traités par cette nouvelle crise ; c’est bien le fait que les réfugiés ukrainiens, blancs uniquement, soient accueillis à bras ouverts et dans un élan de solidarité (qu’il faut saluer) qui est surprenant et qu’il est intéressant d’analyser ici. En passer par l’analyse des nostalgies politiques nous permet d’esquisser un début de réponse face à ce qui me semble être un tournant majeur dans les politiques européennes de gestion des réfugiés : une solidarité européenne qui « re-» fait bloc face aux réfugiés ukrainiens héroïsés du fait de l’héritage inconscient de ce traumatisme sociétal rejoué grandeur nature ; un racisme de plus en plus décomplexé face aux autres réfugiés indésirables dans un sursaut de nostalgie d’un monde pré-globalisé.</p>



<h2 class="wp-block-heading">Bibliographie (des trois parties de l’article)</h2>



<p class="wp-block-paragraph">AGIER Michel (entretien de BOUANCHAUD Cécile), 2022 (2 mars), «&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», journal <em>Le Monde</em>.</p>



<p class="wp-block-paragraph">ANGÉ Olivia, BERLINER David (dirs.), 2015, <em>Anthropology and Nostalgia</em>, Berghahn Books, Brooklyn.</p>



<p class="wp-block-paragraph">FERY Sebastien, 2019, «&nbsp;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&nbsp;», <em>In </em>DE HASQUES Jean-Frédérique et LECADET Clara,<em> Après les camps. Traces, Mémoires et Mutation des Camps de réfugiés</em>, Ed. Académia, Coll. Investigation d’anthropologie prospective, Louvain-la-Neuve, p. 221-239.</p>



<p class="wp-block-paragraph">GREEN André, 2011 [1993], <em>Le Travail du négatif</em>, Les Editions de Minuit, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">HACHET Pascal, 2000, <em>Cryptes et fantômes en psychanalyse. Essais autour de l’œuvre de Nicolas Abraham et de Maria Torok</em>, L’Harmattan, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LAURENT Pierre-Joseph, 2018, <em>Amours pragmatiques&nbsp;: Familles, migrations et sexualités au Cap-Vert aujourd’hui</em>, Ed. Karthala, Coll. Homme et société, Paris.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LABERGE Yves, 2016, «&nbsp;Angé Olivia, Berliner David (dirs.), <em>Anthropology and Nostalgia</em>&nbsp;», Recherches sociologiques et anthropologiques, 47-1, p. 214-216.</p>



<p class="wp-block-paragraph">LOWENTHAL David, 2015 [1985], <em>The past is a Foreign Country</em>, Cambridge University Press, 2<sup>ème</sup> edition, Cambridge.</p>



<p class="wp-block-paragraph">MORELLI Anne, 2010, <em>Principes élémentaires de propagande de guerre&nbsp;: utilisables en cas de guerre, chaude ou tiède…</em>, Edition Aden, Bruxelles.</p>



<p class="wp-block-paragraph">PORTUGES Catherine, HAMES Peter (dirs.), 2013, <em>Cinemas in Transition in Central and Eastern Europe after 1989</em>, Temple University Press, Philadelphie.</p>



<p class="wp-block-paragraph">ROUSSEAU Cécile, FOXEN Patricia, 2006, «&nbsp;Le mythe du réfugié menteur&nbsp;: un mensonge indispensable&nbsp;», <em>in L’Évolution Psychiatrique</em>, 71(3), p. 505-520.</p>



<p class="wp-block-paragraph">RUBEN Emmanuel, 2018, <em>Le cœur de l’Europe</em>, Ed. La Contre Allée, Coll. Fictions d’Europe, Lille. &nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; </p>



<p class="wp-block-paragraph">VANOETEREN Alain, GEHRELS Lys, 2009, «&nbsp;La prise en considération de la santé mentale dans la procédure d’asile&nbsp;»<em>, in Etude. Revue du droit des étrangers</em>, n°155, numéro spécial.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 3/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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		<title>La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 2/3</title>
		<link>https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3/</link>
		
		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 13 Mar 2022 06:55:28 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[accueil européen]]></category>
		<category><![CDATA[réfugiés]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&#160;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&#160;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici. Cet article est divisé en trois parties, intitulées&#160;1) La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique&#160;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&#160;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxième et les deux autres sont disponibles sur ce blog. Évolution de la figure du réfugié en Europe La littérature anthropologique sur les réfugiés n’a pas séparé les questions de trauma et de nostalgie&#160;: la conception même de l’exil (dans la littérature européenne en tout cas, très fortement influencée par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est pétrie de ces deux notions&#160;: fuite d’un pays aimé et désormais manqué, traumas qui ont engendrés la fuite. Toujours selon cette littérature européenne, les deux s’entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir à l’échelle collective et politique. Il serait erroné de penser que les questions de l’exil concernent les personnes exilées seules&#160;: le social n’est pas quelque chose d’individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les sociétés européennes se sont prononcées sur la question migratoire avec ces mêmes outils de la nostalgie et du traumatisme. J’ai toujours été marquée par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la défense du droit d’asile, nombreux étaient ceux – moi y compris – qui portaient l’héritage nostalgique et traumatique de figures héroïques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (résistance, camps). De manière plus générale, la question migratoire a été largement impactée par le trope mémoriel de la Seconde Guerre mondiale. Dans son article «&#160;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&#160;», Sébastien Fery met en évidence combien les références à l’holocauste sont utilisées pour parler des vagues migratoires et des camps de réfugiés, et plus singulièrement de celles qui sont médiatisées depuis ladite crise de 2015. Il met en évidence combien l’Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une référence à ce «&#160;trope mémoriel&#160;». Là encore, je vois une Europe incapable de réguler cet épisode traumatique, ce besoin d’illustrer les cryptes et les fantômes collectifs et inconscients en s’appropriant la figure du réfugié (et des camps) pour y placer une colère – certes justifiée, mais héritée et cathartique. Là aussi le passé s’invite dans l’émotion politique des défenseurs du droit d’asile. L’idéologie nationaliste n’est pas en reste puisqu’au-delà d’une forme de nostalgie déjà décrite plus haut, on a parfois l’impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranchée, le trope mémoriel de l’holocauste. Pour illustrer ce trope mémoriel (et la manière dont les vagues migratoires étaient traitées politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes écrites à ce sujet, nous pouvons citer un passage de l’excellent petit livre d’Emmanuel Ruben (2018), Le cœur de l’Europe – qu’il est sans doute bon de relire à l’aune du conflit ukrainien. «&#160;15 août 2015 [Macédoine]. […] Aujourd’hui, l’ex-Yougoslavie est devenue l’antichambre de l’Union. Si la Syrie est un enfer, si l’Union, pour ces réfugiés, est perçue comme un paradis, la Macédoine serait alors le purgatoire. […] il me fallut prouver […] que je n’étais pas un de ces réfugiés qu’ils traquaient partout, à coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s’accroupissant sous les couchettes, dans la poussière, lampe torche braquée en avant, et faisant même ouvrir les sacs à dos au cas où nous aurions eu l’idée d’y bringuebaler un enfant syrien. […] De l’autre côté de la vitre d’un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agrippés au sein de leur mère, j’entends des cris, des râles, des soupirs. À la lueur blafarde des réverbères, j’ai l’impression de voir un film en noir et blanc, un film du siècle dernier, mais non, je suis bien au XXIe siècle et ce n’est pas un film. Ces gens parqués dans des compartiments, comme des bêtes, je sais bien d’où ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel enchaînement de faits entraîne cette panique – ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. […]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors à quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-réfugiés, nous vivons deux lignes droites parallèles qui ne peuvent se croiser&#160;; oui je mesure à quel point la raison d’être de nos États cages est de s’efforcer de rendre impossible l’intersection entre eux et nous. […]1er Septembre 2015 [Hongrie]. […] Voici la vérité de l’Europe de Schengen et de l’euro. Il n’y en a pas d’autres. Et ce ne sont pas les jeux d’équilibriste de la chancelière allemande […] avec leurs histoires de quotas, de tri sélectif, pour ces gens qu’on traite comme des déchets, qu’on refuse d’appeler des réfugiés – ce qu’ils sont – et qu’on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. […] La Hongrie des années 50 nous émouvait&#160;: combien d’écrivains, combien d’intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l’écrasait&#160;? Combien d’intellectuels aujourd’hui pour dénoncer l’établissement de cet État FN planté comme une sentinelle au garde-à-vous sous la guérite de la Forteresse Europe&#160;? […] L’Europe, en 2004, ne pouvait s’agrandir qu’à une seule condition&#160;: celle d’exiger que les pays de l’Est […] opèrent un vrai travail de mémoire&#160;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu’ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alliés&#160;; […] [qu’ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. […] L’Europe, en 2004, n’a pas posé ces conditions. […] Car en s’agrandissant vers l’Est, l’Europe a viré à droite, à droite toute.&#160;» En 2015, le réfugié était donc comparé de manière cathartique à la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du régime nazi&#160;; le camp de réfugiés à celui de concentration. Cependant, ça n’a pas toujours été le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du réfugié n’a cessé d’évoluer, passant d’une figure individuelle et héroïque à une figure de masse et souillée, «&#160;indésirable&#160;» pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, développe en partie cette évolution. «&#160;Il faut rappeler que l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a d’abord été européenne. […] Le HCR a été créé en 1950 pour aider [les 20 millions de] déplacés au sein de l’Europe [à la fin de la seconde guerre mondiale]. […] La convention de Genève sur le droit d’asile date de 1951&#160;; elle ne concernait que les Européens, avant d’être étendue à l’international en 1967. Dans les années 1960 à 1990, la question des réfugiés s’est alors étendue en Amérique latine, en Asie et en Afrique. […] au début des années 1990 […] la question des réfugiés est ‘revenue’ en Europe, dans un contexte qui n’était plus celui de la guerre froide. On a alors assisté à la première crise de l’accueil.&#160;Les pays européens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent très réticents à reconnaitre la condition de réfugiés avec les droits attenants.&#160;» Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le réfugié était perçu comme un héros résistant à l’oppression, depuis les années 1990 et plus largement 2000, cette vision a évoluée pour arriver à une projection oscillant entre pitié et suspicion. «&#160;Au dissident soviétique, au militant de gauche menacé par les dictatures sud-américaines, figures entourées du halo romantique de résistant à l’oppresseur, a succédé l’image d’un réfugié dépouillé de tout, sans nom, sans opinion, chassé de chez lui par des situations d’invasions brutales, d’intolérance ethnique ou religieuse, de guerre ou d’anomie. […] les nouveaux réfugiés seraient ceux qui ont réchappé après avoir été, pour la plupart, pris dans la tourmente d’évènements qu’ils n’avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre à cette catégorie qui force la pitié et la compassion dans nos représentations et pour laquelle reconnaissance et réparation nous semblent justifiées&#160;: les ‘victimes’.&#160;» (Vanoeteren et Gehrels, 2009&#160;: 494) Dans un premier temps, juste après la guerre, le réfugié était comparé à la figure du résistant politique, dans un deuxième temps, depuis les années 2000, mais surtout 2010, le réfugié a été comparé à la figure des victimes de l’holocauste. Dans la foulée de la victimisation des réfugiés, les procédures d’asile se sont durcies (parce que les héros&#160;: oui, les victimes&#160;: non), élaborant ainsi le «&#160;mythe du réfugié menteur&#160;», ainsi criminalisé et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du réfugié menteur sert surtout à contenir le mythe de la terre d’accueil&#160;: ce n’est pas nous qui ne voulons pas accueillir le réfugié, c’est le réfugié qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d’accueil solidaire où l’asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont «&#160;vraiment&#160;» souffert. Depuis, la «&#160;pudeur&#160;» s’en est allée, le racisme est devenu de plus en plus décomplexé, et dans les démocraties occidentales, rejeter le réfugié sur simple fait qu’il incarne l’altérité est devenu une idée répandue et «&#160;banalisée&#160;». Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s’incarne dans la notion même de l’État-nation qui rendrait les pays «&#160;à nouveau&#160;» souverains. Or, la notion d’État-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de réfugié, elle aussi, est indissociable de la notion d’État-nation puisqu’indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est réfugié celui qui a fui son pays (un déplacé interne n’est pas un réfugié) et une fois son statut obtenu, un réfugié n’a plus le droit de rentrer dans son pays d’origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d’origine qui lui est désormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et réfugiés sont des notions qui sont interreliées. [Vers la suite de l&#8217;article]</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 2/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
]]></description>
										<content:encoded><![CDATA[
<p class="wp-block-paragraph"><em>Par Aurore Vermylen</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, </em>«&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Cet article est divisé en trois parties, intitulées&nbsp;1) La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique&nbsp;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la deuxième et les deux autres sont disponibles sur ce blog.</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Évolution de la figure du réfugié en Europe</h2>



<p class="wp-block-paragraph">La littérature anthropologique sur les réfugiés n’a pas séparé les questions de trauma et de nostalgie&nbsp;: la conception même de l’exil (dans la littérature européenne en tout cas, très fortement influencée par le drame de la Seconde Guerre mondiale) est pétrie de ces deux notions&nbsp;: fuite d’un pays aimé et désormais manqué, traumas qui ont engendrés la fuite. Toujours selon cette littérature européenne, les deux s’entrechoquent dans les parcours individuels, comme on peut le voir à l’échelle collective et politique. Il serait erroné de penser que les questions de l’exil concernent les personnes exilées seules&nbsp;: le social n’est pas quelque chose d’individuel. Dans une sorte de miroir cathartique, il faut bien le dire, les sociétés européennes se sont prononcées sur la question migratoire avec ces mêmes outils de la nostalgie et du traumatisme. J’ai toujours été marquée par le fait que parmi les chercheurs sur les questions migratoires et militants pour la défense du droit d’asile, nombreux étaient ceux – moi y compris – qui portaient l’héritage nostalgique et traumatique de figures héroïques de la Seconde Guerre Mondiale dans leurs parcours familiaux (résistance, camps). De manière plus générale, la question migratoire a été largement impactée par le trope mémoriel de la Seconde Guerre mondiale. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Dans son article «&nbsp;Calais et la mémoire des camps. Usages et limites du trope mémoriel dans le cinéma documentaire&nbsp;», Sébastien Fery met en évidence combien les références à l’holocauste sont utilisées pour parler des vagues migratoires et des camps de réfugiés, et plus singulièrement de celles qui sont médiatisées depuis ladite crise de 2015. Il met en évidence combien l’Europe est incapable de penser ce sujet pour soi, sans une référence à ce «&nbsp;trope mémoriel&nbsp;». Là encore, je vois une Europe incapable de réguler cet épisode traumatique, ce besoin d’illustrer les cryptes et les fantômes collectifs et inconscients en s’appropriant la figure du réfugié (et des camps) pour y placer une colère – certes justifiée, mais héritée et cathartique. Là aussi le passé s’invite dans l’émotion politique des défenseurs du droit d’asile. L’idéologie nationaliste n’est pas en reste puisqu’au-delà d’une forme de nostalgie déjà décrite plus haut, on a parfois l’impression que se rejoue, dans leurs actions politiques issues de leur posture anti-immigration tranchée, le trope mémoriel de l’holocauste. Pour illustrer ce trope mémoriel (et la manière dont les vagues migratoires étaient traitées politiquement en 2015), parmi les nombreuses lignes écrites à ce sujet, nous pouvons citer un passage de l’excellent petit livre d’Emmanuel Ruben (2018), <em>Le cœur de l’Europe</em> – qu’il est sans doute bon de relire à l’aune du conflit ukrainien.</p>



<figure class="wp-block-image size-full"><img loading="lazy" decoding="async" width="961" height="638" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-3.png" alt="" class="wp-image-8283" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-3.png 961w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-3-300x199.png 300w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-3-768x510.png 768w" sizes="auto, (max-width: 961px) 100vw, 961px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph"><em>«&nbsp;15 août 2015 [Macédoine]. […] Aujourd’hui, l’ex-Yougoslavie est devenue l’antichambre de l’Union. Si la Syrie est un enfer, si l’Union, pour ces réfugiés, est perçue comme un paradis, la Macédoine serait alors le purgatoire. […] il me fallut prouver […] que je n’étais pas un de ces réfugiés qu’ils traquaient partout, à coups de pieds de biche sous les essieux, inspectant chaque compartiment, fouillant le moindre recoin, s’accroupissant sous les couchettes, dans la poussière, lampe torche braquée en avant, et faisant même ouvrir les sacs à dos au cas où nous aurions eu l’idée d’y bringuebaler un enfant syrien. […] De l’autre côté de la vitre d’un autre train, une foule de visages hagards, des multitudes de bras qui surgissent dans la nuit, des enfants agrippés au sein de leur mère, j’entends des cris, des râles, des soupirs. À la lueur blafarde des réverbères, j’ai l’impression de voir un film en noir et blanc, un film du siècle dernier, mais non, je suis bien au XXIe siècle et ce n’est pas un film. Ces gens parqués dans des compartiments, comme des bêtes, je sais bien d’où ils viennent, je sais qui les refoule, je sais quel enchaînement de faits entraîne cette panique – ces gens qui ont fui Daesh veulent gagner la zone Schengen au plus vite, avant que la Hongrie de Viktor Orban ne leur claque la porte au nez. […]. Notre train repart vers le nord, le leur retourne vers le sud, et je mesure alors à quel point nous sommes des hommes-touristes, eux des hommes-réfugiés, nous vivons deux lignes droites parallèles qui ne peuvent se croiser&nbsp;; oui je mesure à quel point la raison d’être de nos États cages est de s’efforcer de rendre impossible l’intersection entre eux et nous. […]<br>1<sup>er</sup> Septembre 2015 [Hongrie]. […] Voici la vérité de l’Europe de Schengen et de l’euro. Il n’y en a pas d’autres. Et ce ne sont pas les jeux d’équilibriste de la chancelière allemande […] avec leurs histoires de quotas, de tri sélectif, pour ces gens qu’on traite comme des déchets, qu’on refuse d’appeler des réfugiés – ce qu’ils sont – et qu’on nomme migrants comme il y a des oiseaux migrateurs. […] La Hongrie des années 50 nous émouvait&nbsp;: combien d’écrivains, combien d’intellectuels ne se sont-ils pas battus pour Budapest contre Moscou qui l’écrasait&nbsp;? Combien d’intellectuels aujourd’hui pour dénoncer l’établissement de cet État FN planté comme une sentinelle au garde-à-vous sous la guérite de la Forteresse Europe&nbsp;? […] L’Europe, en 2004, ne pouvait s’agrandir qu’à une seule condition&nbsp;: celle d’exiger que les pays de l’Est […] opèrent un vrai travail de mémoire&nbsp;; ce qui voulait dire avouer publiquement qu’ils ne furent les victimes de la barbarie nazie que les principaux alliés&nbsp;; […] [qu’ils] se battirent pour le Reich, avec le Reich, et cela principalement contre les juifs. […] L’Europe, en 2004, n’a pas posé ces conditions. […] Car en s’agrandissant vers l’Est, l’Europe a viré à droite, à droite toute.&nbsp;»</em></p>



<p class="wp-block-paragraph">En 2015, le réfugié était donc comparé de manière cathartique à la figure de la victime par excellence, celle victime du tri du régime nazi&nbsp;; le camp de réfugiés à celui de concentration. Cependant, ça n’a pas toujours été le cas. Depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la figure du réfugié n’a cessé d’évoluer, passant d’une figure individuelle et héroïque à une figure de masse et souillée, «&nbsp;indésirable&nbsp;» pour reprendre le concept de Michel Agier. Ce dernier, dans son entretien au Monde, développe en partie cette évolution. «&nbsp;Il faut rappeler que l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) a d’abord été européenne. […] Le HCR a été créé en 1950 pour aider [les 20 millions de] déplacés au sein de l’Europe [à la fin de la seconde guerre mondiale]. […] La convention de Genève sur le droit d’asile date de 1951&nbsp;; elle ne concernait que les Européens, avant d’être étendue à l’international en 1967. Dans les années 1960 à 1990, la question des réfugiés s’est alors étendue en Amérique latine, en Asie et en Afrique. […] au début des années 1990 […] la question des réfugiés est ‘revenue’ en Europe, dans un contexte qui n’était plus celui de la guerre froide. On a alors assisté à la première crise de l’accueil.&nbsp;Les pays européens, principalement la France et la Grande-Bretagne, se montrent très réticents à reconnaitre la condition de réfugiés avec les droits attenants.&nbsp;»</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-4.png" alt="" class="wp-image-8293" width="839" height="369" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-4.png 753w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-4-300x132.png 300w" sizes="auto, (max-width: 839px) 100vw, 839px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Pour Vanoeteren et Gehrels (2009), si, dans la foulée de la Seconde Guerre mondiale et de la Guerre Froide, le réfugié était perçu comme un héros résistant à l’oppression, depuis les années 1990 et plus largement 2000, cette vision a évoluée pour arriver à une projection oscillant entre pitié et suspicion. «&nbsp;Au dissident soviétique, au militant de gauche menacé par les dictatures sud-américaines, figures entourées du halo romantique de résistant à l’oppresseur, a succédé l’image d’un réfugié dépouillé de tout, sans nom, sans opinion, chassé de chez lui par des situations d’invasions brutales, d’intolérance ethnique ou religieuse, de guerre ou d’anomie. […] les nouveaux réfugiés seraient ceux qui ont réchappé après avoir été, pour la plupart, pris dans la tourmente d’évènements qu’ils n’avaient pu que subir. Ils correspondaient plus que tout autre à cette catégorie qui force la pitié et la compassion dans nos représentations et pour laquelle reconnaissance et réparation nous semblent justifiées&nbsp;: les ‘victimes’.&nbsp;» (Vanoeteren et Gehrels, 2009&nbsp;: 494) Dans un premier temps, juste après la guerre, le réfugié était comparé à la figure du résistant politique, dans un deuxième temps, depuis les années 2000, mais surtout 2010, le réfugié a été comparé à la figure des victimes de l’holocauste. Dans la foulée de la victimisation des réfugiés, les procédures d’asile se sont durcies (parce que les héros&nbsp;: oui, les victimes&nbsp;: non), élaborant ainsi le «&nbsp;mythe du réfugié menteur&nbsp;», ainsi criminalisé et dont il faudrait traquer le discours frauduleux. Pour Rousseau et Foxen (2006), le mythe du réfugié menteur sert surtout à contenir le mythe de la terre d’accueil&nbsp;: ce n’est pas nous qui ne voulons pas accueillir le réfugié, c’est le réfugié qui ment sur son parcours. Nous restons donc cette terre d’accueil solidaire où l’asile est encore possible, mais uniquement pour ceux qui ont «&nbsp;vraiment&nbsp;» souffert. Depuis, la «&nbsp;pudeur&nbsp;» s’en est allée, le racisme est devenu de plus en plus décomplexé, et dans les démocraties occidentales, rejeter le réfugié sur simple fait qu’il incarne l’altérité est devenu une idée répandue et «&nbsp;banalisée&nbsp;».</p>



<p class="wp-block-paragraph">Encore un point, qui allie nostalgie politique et gestion migratoire. La nostalgie politique du repli identitaire s’incarne dans la notion même de l’État-nation qui rendrait les pays «&nbsp;à nouveau&nbsp;» souverains. Or, la notion d’État-nation est indissociable de la notion de citoyen. La notion de réfugié, elle aussi, est indissociable de la notion d’État-nation puisqu’indissociable de la notion de citoyen. Juridiquement, est réfugié celui qui a fui son pays (un déplacé interne n’est pas un réfugié) et une fois son statut obtenu, un réfugié n’a plus le droit de rentrer dans son pays d’origine (sur le papier il a droit de se rendre absolument partout sauf dans son pays d’origine qui lui est désormais interdit sans nuance). On voit donc combien repli identitaire, nostalgie nationaliste et réfugiés sont des notions qui sont interreliées.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em><a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-3-3/">[Vers la suite de l&rsquo;article</a>]</em></p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 2/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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		<title>La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</title>
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		<dc:creator><![CDATA[Aurore Vermylen]]></dc:creator>
		<pubDate>Sun, 13 Mar 2022 06:53:29 +0000</pubDate>
				<category><![CDATA[A la une]]></category>
		<category><![CDATA[accueil européen]]></category>
		<category><![CDATA[réfugiés]]></category>
		<category><![CDATA[Accueil]]></category>
		<category><![CDATA[Ukraine]]></category>
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					<description><![CDATA[<p>Par Aurore Vermylen Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&#160;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&#160;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal Le Monde, «&#160;Guerre en Ukraine&#160;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&#160;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici. Cet article est divisé en trois parties, intitulées&#160;1) La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique&#160;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&#160;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la première et les deux autres sont disponibles sur ce blog.1 La nostalgie politique d’une époque «&#160;pré-globale&#160;» et traumatique Comment ne pas voir, avec la crise ukrainienne, mais également avec les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, «&#160;crise des réfugiés&#160;» de 2015, montée des nationalismes en Europe), une nostalgie politique, soit le besoin de rejouer une ère politique passée sur base d’une pensée contemporaine qui «&#160;croit savoir&#160;» ce qu’était le passé&#160;? Nous pouvons donner ici quelques définitions de la nostalgie. Si Histoire n’est pas Mémoire, Mémoire n’est pas Nostalgie. La mémoire est un sentiment du présent qui a recours à des histoires (parfois de manière aléatoire et anachronique) pour justifier par exemple une situation politique2&#160;; la nostalgie est quant à elle la forme utopique de la mémoire. La nostalgie comporte aussi certainement l’aspect du manque, de la perte, de l’absence&#160;; dans le sens où il y a une envie de («&#160;re&#160;»)vivre dans le présent un passé perdu et/ou imaginé (et parfois le rêve d’une uchronie). Pour l’historien David Lowenthal (2015 [1985]), il s’agit d’un «&#160;symptôme moderne d’une distorsion de la mémoire&#160;». Pour Catherine Portuges et Peter Hames (2013), la nostalgie est à la fois un sentiment partagé, mais aussi un discours subjectif sur le passé, construit socialement et marqué culturellement, que l’on retrouve véhiculé dans la culture de masse d’un pays. David Berliner (2015), lui, différencie l’endo-nostalgie (élément/évènement qui nous concerne personnellement) et l’exo-nostalgie (sentiment accompagné d’un discours sur un passé que l’on n’a pas connu soi-même). Ajoutons que la nostalgie peut être héritée, consciente ou inconsciente&#160;; et qu’elle n’est pas liée à la morale dans le sens où une nostalgie peut s’exercer sur des aspects parfaitement condamnables par ailleurs, mais qu’elle peut être génératrice de morale (au-delà du fait que la notion même de l’éthique est profondément située). La question du repli identitaire occidental a déjà été analysée à de maintes reprises à l’aune du concept de nostalgie. Les tenants des discours qui accompagnent le repli identitaire sont d’ailleurs très explicites à propos de leur nostalgie&#160;: ils rêvent d’un retour à une époque où les États-nations étaient encore pleinement souverains et où la hiérarchie des identités plaçait clairement les Blancs en haut de la pile. Pour les États-Unis, qui ont très souvent choisi d’importé de la main-d’œuvre plutôt que de délocaliser, repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie à peine voilée d’une époque esclavagiste (qui est le revers de la suprématie blanche dont la nostalgie est ouvertement assumée) et donc d’une hiérarchie raciale à même son territoire. Pour l’Europe, dont l’histoire a plutôt été expansionniste puisque coloniale, le repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie d’une époque où des «&#160;vagues migratoires&#160;» n’auraient pas encore «&#160;assailli&#160;» le «&#160;vieux continent&#160;», et donc d’un fantasme de renvoi de l’altérité hors du sol européen.3 Au-delà de ce qui a été identifié comme «&#160;privilèges Blancs&#160;» auxquels les tenants du repli identitaire se cramponnent, ou de ce qui a été identifié comme «&#160;communautarisme&#160;» que ces derniers soulèvent comme porte-drapeau de leurs indignations, on peut voir dans ces émotions politiques la nostalgie d’un monde pré-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à la chute du mur), ou du moins pré-ultra-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à des époques beaucoup plus lointaines, expansionnistes et coloniales). Ces formes de nostalgie politique appartiennent d’ailleurs très clairement à cette notion de l’État-nation, qui est une notion qui n’est pas non plus si ancienne puisqu’elle date de la fin du 19eme et du début du 20eme. Au-delà du fait que nos États et leur pouvoir politique sont conçus comme des États-nations que la globalisation économique et numérique est venue frapper d’un grand coup, c’est comme si ce monde qui avançait trop vite, bouleversait les sociétés, connectait les individus (et donc augmentait les mouvements des individus) à échelle planétaire devait être stoppé. Les sursauts nationalistes entendent stopper cette globalisation des parcours individuels. Mon point de vue est tranché sur le sujet&#160;: le monde globalisé a amené un monde métissé (à la fois dans un vivre ensemble ‘IRL’, mais également dans un vivre ensemble virtuel) et ça me semble être une totale utopie que de croire que l’on puisse revenir à un monde pré-globalisé, ou que l’on puisse «&#160;ranger&#160;» le monde globalisé en fonction des couleurs de peau. Mieux vaut se pencher sur la nécessité de soigner les blessures que les inégalités et les dominations ont engendrées. Les tenants du repli identitaire et les nostalgiques de l’aire pré-globalisée croient, eux, qu’il est possible de tordre le cou à cette évolution du monde et de la saupoudrer, toujours plus, du sel violent du rejet et des inégalités. L’anthropologie de la nostalgie s’est également fortement intéressée aux nostalgies dans les anciens pays de l’ex-URSS. L’ouvrage Anthropology and Nostalgia d’Olivia Angé et de David Berliner (dirs.) (2015) consacre de nombreux chapitres à ce sujet. N’étant pas moi-même spécialiste de la question, je ne peux développer en détail ces nostalgies «&#160;de l’Est&#160;». Mais on peut souligner ici que pour les directeurs de l’ouvrage, le phénomène de la nostalgie – compris anthropologiquement – serait pratiquement inséparable des études récentes portant sur le postcommunisme dans les pays d’Europe de l’Est (Laberge&#160;: 2015). La nostalgie politique est donc certainement très forte dans ces régions. On peut par ailleurs penser que l’évolution de la mémoire du bloc soviétique a été différente en fonction des pays ex-membres de l’URSS et de la Russie elle-même (et même à l’intérieur des sociétés elles-mêmes). Toujours est-il que la nostalgie de l’empire soviétique ne peut être séparée de l’action militaro-politique entreprise par Poutine. Son relent nationaliste s’accompagne de ce sursaut pré-chute du mur, et donc lui aussi d’un monde pré-globalisé en quelque sorte (si l’on place le début de la globalisation avec la chute du mur). Et même si je ne peux développer plus sur cette question, on voit une forme de similitude dans l’ère politique dans laquelle la nostalgie s’enracine. Et voilà que se rejoue aussi, avec la crise ukrainienne (peut-être pas toujours de manière consciente, mais de manière très visible), une espèce de cocktail d’images tantôt liées à la Seconde Guerre Mondiale, tantôt à la guerre froide. Ça pue le déjà vu déjà rouillé. Bons élèves des «&#160;Dix principes élémentaires de la propagande de guerre&#160;» d’Anne Morelli (2010), Poutine est photoshopé à tout-va pour lui donner une tête d’Hitler. Pourquoi cette référence à Hitler et non pas à Poutine seul&#160;? Hitler à l’époque n’était pas caricaturé en référence à un autre leader fou et autoritaire, il était diabolisé pour ce qu’il était lui-même. Avec la menace nucléaire, l’Occident tente de refaire émerger la diplomatie nucléaire de l’époque de la guerre froide, mais les codes n’y sont plus&#160;: les experts nous expliquent que les réflexes qui étaient pourtant très codés ont pris trop de poussières et sont donc soit oubliés, soit peu fonctionnels. Les partis qui défendent le repli identitaire et nationaliste ne sont d’ailleurs pas exempts de ces références à ces périodes traumatisantes de l’histoire européenne&#160;: la question nazie et de l’holocauste s’invite continuellement dans le débat. Une partie de l’émotion politique contemporaine rejoue ce fameux point Godwin à toute heure du jour et de la nuit, à commencer par Poutine lui-même qui entend «&#160;dénazifier&#160;» l’Ukraine. C’est en ce sens que la nostalgie peut également, de mon point de vue, être inconsciente lorsqu’elle est liée à un trauma sociétal. Cette nostalgie émerge à intervalles réguliers, non pas cette foi du fait du manque d’un passé utopique perdu (comme lorsqu’il s’agit de nostalgie nationaliste), mais comme quelque chose de douloureux du passé qui surgit et s’invite dans le présent pour encore et toujours revivre cet instant traumatique. C’est le réflexe qui fait que l’on retourne sur les rails de l’histoire, que l’on est brûlé par ce passé, et que nos générations – qui n’avons pourtant pas vécu ces périodes – se réapproprient (ou sont forcées de s’approprier) cet héritage inconscient. Ce sont notamment les cryptes et les fantômes de Maria Torok et Nicolas Abraham, le travail du négatif d’André Green, ces traumas hérités, qui s’invitent sur la scène géopolitique. La crise ukrainienne est donc bien un mélange de nostalgies politiques et de traumas inconscients qui constituent les moteurs de l’action politique. L’accueil des réfugiés ukrainiens n’échappe pas à ce cadre politique contemporain. [Vers la suite de l&#8217;article] Notes 1 Je remercie Maëline Le Lay et Jacinthe Mazzocchetti pour leurs relectures attentives. Cet article a été rédigé le vendredi 4 mars 2022. 2 Et des guerres de mémoire naissent aux endroits de conflits politiques. 3 Même si Trump a ponctuellement fermé ses frontières et a fait campagne sur le mythe de l’invasion mexicaine, les Etats-Unis restent un pays qui connait une politique massive de migrations, gérée et organisée par l’Etat, dont un des buts est de lutter contre les délocalisations justement (Laurent, 2018). L’Europe ne connait pas une telle politique de migrations massive organisée, et même si historiquement elle est allée recruter des migrants pour travailler dans ses mines (inventant par là même la notion de regroupement familial), les migrations européennes sont surtout liées à son histoire coloniale.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-1-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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<p class="wp-block-paragraph"><a><em>Par Aurore Vermylen</em></a></p>



<p class="wp-block-paragraph">Le constat, frappant, que la plupart de nos leaders politiques, hier très frileux face à la question de l’exil, se remémorent soudain le sens même de la solidarité internationale lorsqu’il s’agit du droit des réfugiés ukrainiens&nbsp;; ainsi que le constat, glaçant, que cette solidarité s’arrête aux seuls Ukrainiens Blancs tout en proférant un tri de plus en plus évident donc indécent avec les personnes non Blanches&nbsp;; m’ont donné envie de prendre mon clavier et d’écrire ces quelques lignes. Citons d’emblée l’excellent entretien de Michel Agier au journal <em>Le Monde, </em>«&nbsp;Guerre en Ukraine&nbsp;: ‘La solidarité avec le peuple ukrainien est sans comparaison avec les épisodes précédents’ de vagues migratoires&nbsp;», paru le 2 mars (propos recueillis par Cécile Bouanchaud), qui énonce, lui aussi, quelques-uns des points que j’esquisse ici.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em>Cet article est divisé en trois parties, intitulées&nbsp;1) La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique&nbsp;; 2) L’évolution de la figure du réfugié en Europe&nbsp;; 3) Hybridation de l’émotion politique migratoire sur base de nostalgies politiques contradictoires. Cette partie est la première et les deux autres sont disponibles sur ce blog.</em><strong><sup><em>1</em></sup></strong></p>



<h2 class="wp-block-heading">La nostalgie politique d’une époque «&nbsp;pré-globale&nbsp;» et traumatique</h2>



<p class="wp-block-paragraph">Comment ne pas voir, avec la crise ukrainienne, mais également avec les différentes déflagrations que le monde occidental a connues récemment (Brexit, Trump, «&nbsp;crise des réfugiés&nbsp;» de 2015, montée des nationalismes en Europe), une nostalgie politique, soit le besoin de rejouer une ère politique passée sur base d’une pensée contemporaine qui «&nbsp;croit savoir&nbsp;» ce qu’était le passé&nbsp;? </p>



<p class="wp-block-paragraph">Nous pouvons donner ici quelques définitions de la nostalgie. Si Histoire n’est pas Mémoire, Mémoire n’est pas Nostalgie. La mémoire est un sentiment du présent qui a recours à des histoires (parfois de manière aléatoire et anachronique) pour justifier par exemple une situation politique<sup>2</sup>&nbsp;; la nostalgie est quant à elle la forme utopique de la mémoire. La nostalgie comporte aussi certainement l’aspect du manque, de la perte, de l’absence&nbsp;; dans le sens où il y a une envie de («&nbsp;re&nbsp;»)vivre dans le présent un passé perdu et/ou imaginé (et parfois le rêve d’une uchronie). Pour l’historien David Lowenthal (2015 [1985]), il s’agit d’un «&nbsp;symptôme moderne d’une distorsion de la mémoire&nbsp;». Pour Catherine Portuges et Peter Hames (2013), la nostalgie est à la fois un sentiment partagé, mais aussi un discours subjectif sur le passé, construit socialement et marqué culturellement, que l’on retrouve véhiculé dans la culture de masse d’un pays. David Berliner (2015), lui, différencie l’endo-nostalgie (élément/évènement qui nous concerne personnellement) et l’exo-nostalgie (sentiment accompagné d’un discours sur un passé que l’on n’a pas connu soi-même). Ajoutons que la nostalgie peut être héritée, consciente ou inconsciente&nbsp;; et qu’elle n’est pas liée à la morale dans le sens où une nostalgie peut s’exercer sur des aspects parfaitement condamnables par ailleurs, mais qu’elle peut être génératrice de morale (au-delà du fait que la notion même de l’éthique est profondément située).</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1.png" alt="" class="wp-image-8223" width="843" height="846" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1.png 636w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-300x300.png 300w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-150x150.png 150w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-75x75.png 75w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-24x24.png 24w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-48x48.png 48w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-1-96x96.png 96w" sizes="auto, (max-width: 843px) 100vw, 843px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">La question du repli identitaire occidental a déjà été analysée à de maintes reprises à l’aune du concept de nostalgie. Les tenants des discours qui accompagnent le repli identitaire sont d’ailleurs très explicites à propos de leur nostalgie&nbsp;: ils rêvent d’un retour à une époque où les États-nations étaient encore pleinement souverains et où la hiérarchie des identités plaçait clairement les Blancs en haut de la pile. Pour les États-Unis, qui ont très souvent choisi d’importé de la main-d’œuvre plutôt que de délocaliser, repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie à peine voilée d’une époque esclavagiste (qui est le revers de la suprématie blanche dont la nostalgie est ouvertement assumée) et donc d’une hiérarchie raciale à même son territoire. Pour l’Europe, dont l’histoire a plutôt été expansionniste puisque coloniale, le repli identitaire s’accompagne d’une nostalgie d’une époque où des «&nbsp;vagues migratoires&nbsp;» n’auraient pas encore «&nbsp;assailli&nbsp;» le «&nbsp;vieux continent&nbsp;», et donc d’un fantasme de renvoi de l’altérité hors du sol européen.<sup>3</sup></p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà de ce qui a été identifié comme «&nbsp;privilèges Blancs&nbsp;» auxquels les tenants du repli identitaire se cramponnent, ou de ce qui a été identifié comme «&nbsp;communautarisme&nbsp;» que ces derniers soulèvent comme porte-drapeau de leurs indignations, on peut voir dans ces émotions politiques la nostalgie d’un monde pré-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à la chute du mur), ou du moins pré-ultra-globalisé (pour ceux qui placent le début de la globalisation à des époques beaucoup plus lointaines, expansionnistes et coloniales). Ces formes de nostalgie politique appartiennent d’ailleurs très clairement à cette notion de l’État-nation, qui est une notion qui n’est pas non plus si ancienne puisqu’elle date de la fin du 19eme et du début du 20eme. </p>



<p class="wp-block-paragraph">Au-delà du fait que nos États et leur pouvoir politique sont conçus comme des États-nations que la globalisation économique et numérique est venue frapper d’un grand coup, c’est comme si ce monde qui avançait trop vite, bouleversait les sociétés, connectait les individus (et donc augmentait les mouvements des individus) à échelle planétaire devait être stoppé. Les sursauts nationalistes entendent stopper cette globalisation des parcours individuels. Mon point de vue est tranché sur le sujet&nbsp;: le monde globalisé a amené un monde métissé (à la fois dans un vivre ensemble ‘IRL’, mais également dans un vivre ensemble virtuel) et ça me semble être une totale utopie que de croire que l’on puisse revenir à un monde pré-globalisé, ou que l’on puisse «&nbsp;ranger&nbsp;» le monde globalisé en fonction des couleurs de peau. Mieux vaut se pencher sur la nécessité de soigner les blessures que les inégalités et les dominations ont engendrées. Les tenants du repli identitaire et les nostalgiques de l’aire pré-globalisée croient, eux, qu’il est possible de tordre le cou à cette évolution du monde et de la saupoudrer, toujours plus, du sel violent du rejet et des inégalités. </p>



<p class="wp-block-paragraph">L’anthropologie de la nostalgie s’est également fortement intéressée aux nostalgies dans les anciens pays de l’ex-URSS. L’ouvrage <em>Anthropology and Nostalgia</em> d’Olivia Angé et de David Berliner (dirs.) (2015) consacre de nombreux chapitres à ce sujet. N’étant pas moi-même spécialiste de la question, je ne peux développer en détail ces nostalgies «&nbsp;de l’Est&nbsp;». Mais on peut souligner ici que pour les directeurs de l’ouvrage, le phénomène de la nostalgie – compris anthropologiquement – serait pratiquement inséparable des études récentes portant sur le postcommunisme dans les pays d’Europe de l’Est (Laberge&nbsp;: 2015). La nostalgie politique est donc certainement très forte dans ces régions. On peut par ailleurs penser que l’évolution de la mémoire du bloc soviétique a été différente en fonction des pays ex-membres de l’URSS et de la Russie elle-même (et même à l’intérieur des sociétés elles-mêmes). Toujours est-il que la nostalgie de l’empire soviétique ne peut être séparée de l’action militaro-politique entreprise par Poutine. Son relent nationaliste s’accompagne de ce sursaut pré-chute du mur, et donc lui aussi d’un monde pré-globalisé en quelque sorte (si l’on place le début de la globalisation avec la chute du mur). Et même si je ne peux développer plus sur cette question, on voit une forme de similitude dans l’ère politique dans laquelle la nostalgie s’enracine.</p>



<figure class="wp-block-image size-full is-resized"><img loading="lazy" decoding="async" src="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2.png" alt="" class="wp-image-8233" width="842" height="895" srcset="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2.png 600w, https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/wp-content/uploads/2022/03/Photo-2-282x300.png 282w" sizes="auto, (max-width: 842px) 100vw, 842px" /></figure>



<p class="wp-block-paragraph">Et voilà que se rejoue aussi, avec la crise ukrainienne (peut-être pas toujours de manière consciente, mais de manière très visible), une espèce de cocktail d’images tantôt liées à la Seconde Guerre Mondiale, tantôt à la guerre froide. Ça pue le déjà vu déjà rouillé. Bons élèves des «&nbsp;Dix principes élémentaires de la propagande de guerre&nbsp;» d’Anne Morelli (2010), Poutine est photoshopé à tout-va pour lui donner une tête d’Hitler. Pourquoi cette référence à Hitler et non pas à Poutine seul&nbsp;? Hitler à l’époque n’était pas caricaturé en référence à un autre leader fou et autoritaire, il était diabolisé pour ce qu’il était lui-même. Avec la menace nucléaire, l’Occident tente de refaire émerger la diplomatie nucléaire de l’époque de la guerre froide, mais les codes n’y sont plus&nbsp;: les experts nous expliquent que les réflexes qui étaient pourtant très codés ont pris trop de poussières et sont donc soit oubliés, soit peu fonctionnels. Les partis qui défendent le repli identitaire et nationaliste ne sont d’ailleurs pas exempts de ces références à ces périodes traumatisantes de l’histoire européenne&nbsp;: la question nazie et de l’holocauste s’invite continuellement dans le débat. Une partie de l’émotion politique contemporaine rejoue ce fameux point Godwin à toute heure du jour et de la nuit, à commencer par Poutine lui-même qui entend «&nbsp;dénazifier&nbsp;» l’Ukraine.</p>



<p class="wp-block-paragraph">C’est en ce sens que la nostalgie peut également, de mon point de vue, être inconsciente lorsqu’elle est liée à un trauma sociétal. Cette nostalgie émerge à intervalles réguliers, non pas cette foi du fait du manque d’un passé utopique perdu (comme lorsqu’il s’agit de nostalgie nationaliste), mais comme quelque chose de douloureux du passé qui surgit et s’invite dans le présent pour encore et toujours revivre cet instant traumatique. C’est le réflexe qui fait que l’on retourne sur les rails de l’histoire, que l’on est brûlé par ce passé, et que nos générations – qui n’avons pourtant pas vécu ces périodes – se réapproprient (ou sont forcées de s’approprier) cet héritage inconscient. Ce sont notamment les cryptes et les fantômes de Maria Torok et Nicolas Abraham, le travail du négatif d’André Green, ces traumas hérités, qui s’invitent sur la scène géopolitique. La crise ukrainienne est donc bien un mélange de nostalgies politiques et de traumas inconscients qui constituent les moteurs de l’action politique. L’accueil des réfugiés ukrainiens n’échappe pas à ce cadre politique contemporain.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><em><a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-2-3/">[Vers la suite de l&rsquo;article</a>]</em></p>



<h2 class="wp-block-heading">Notes</h2>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>1 </sup>Je remercie Maëline Le Lay et Jacinthe Mazzocchetti pour leurs relectures attentives. Cet article a été rédigé le vendredi 4 mars 2022.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>2 </sup>Et des guerres de mémoire naissent aux endroits de conflits politiques.</p>



<p class="wp-block-paragraph"><sup>3 </sup>Même si Trump a ponctuellement fermé ses frontières et a fait campagne sur le mythe de l’invasion mexicaine, les Etats-Unis restent un pays qui connait une politique massive de migrations, gérée et organisée par l’Etat, dont un des buts est de lutter contre les délocalisations justement (Laurent, 2018). L’Europe ne connait pas une telle politique de migrations massive organisée, et même si historiquement elle est allée recruter des migrants pour travailler dans ses mines (inventant par là même la notion de regroupement familial), les migrations européennes sont surtout liées à son histoire coloniale.</p>
<p>L’article <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective/la-nostalgie-politique-comme-moteur-de-laction-politique-contemporaine-comment-les-refugies-ukrainiens-redessinent-le-paysage-de-laccueil-europeen-1-3/">La nostalgie politique comme moteur de l’action politique contemporaine : comment les réfugiés ukrainiens redessinent le paysage de l’accueil européen ? 1/3</a> est apparu en premier sur <a href="https://sites.uclouvain.be/laap-anthropologie-prospective">Laap</a>.</p>
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