Numéro 28 :

Le langage des médecins

Ce patient déchargé de l'hôpital chauffe après son KT

 

Chaque métier a son vocabulaire technique, son langage spécifique, ses expressions argotiques, ses emprunts étrangers, justifiés ou abusifs.  Les médecins n'échappent pas à la règle, mais devraient s'efforcer de respecter la pureté de la langue et la syntaxe dans leurs écrits, mais aussi dans la langue parlée.

Notre style est souvent lourd, stéréotypé, négligé, fautivement elliptique.  Sans être incorrectes, les expressions suivantes, souvent entendues, sont à déconseiller :
" Le malade présente... "  " Le patient accuse... "  " La radio visualise... "  " L'écho découvre... "
D'autres phrases entendues, parfois lues, traduisent l'infiltration anglo-saxone :
" Ces résultats sont consistants avec les données randomisées "
" Aucun frais n'a été chargé à la sécurité sociale "
" Un registre a été établi des patients éligibles à partir des données précédemment rapportées "
" Les facteurs de bon pronostic sont des transaminases élevées, une durée brève de la maladie, les femmes, un faible taux sérique d'ADN viral "

Le franglais ou " francoricain " est parfois utilisé sans vergogne avec un généreux apport des " false friends " 1.  Des exemples :
" Ces résultats ont été balancés contre le risque d'infarctus... "
" Dans cette étude, il n'y a pas eu d'augmentation des hasards précoces... "
" Les patients ont été matchés, puis techniqués, avant d'être déchargés de l'hôpital... "
En outre, la lecture des publications en anglais et les fréquents séjours de nos médecins aux USA font que des mots anglais leur viennent parfois plus vite à l'esprit, sans qu'on sache très bien si un snobisme de mauvais aloi n'est pas parfois responsable : j'ai entendu dire " emergence " pour urgence, " figures " pour chiffres, " dates " pour données, " agrements " pour accord...  A quand le " groin " pour l'aine, le " pet " pour un animal de compagnie, " bra " pour soutien-gorge...  J'ai aussi entendu parler de communication inter-ventriculaire " minute " ; d'un symptôme " trivial " ... d'une " convention " à Bruxelles ; des " facilités " d'un service hospitalier.

Les abréviations sont de plus en plus nombreuses et de plus en plus employées tant dans la langue parlée que dans les dossiers, les lettres et les publications.  Jadis, les abréviations servaient à cacher la vérité lorsque l'on parlait devant le malade : on disait C pour cancer, néo pour néoplasme, méta pour métastases, sigma pour syphilis, TP pour tuberculose pulmonaire, DA pour dilatation anale, COOH pour alcool, nécrops pour autopsie...  Dans le même ordre d'idée, lorsqu'on venait chercher Jean Lenègre à la consultation ou au tour de salle pour une autopsie (exercice prioritaire), l'interne venait lui dire "Monsieur, on vous attend chez Morgagni ".
Plus tard, on amputa des noms et l'on dit infar, trachéo, cathé, gastro, colono, coronaro, gastrec, thoraco, perf...
Dès 1954, dans son célèbre traité d' " Electrocardiographie clinique ", Lenègre utilise de très nombreuses abréviations : par exemple CPC (cœur pulmonaire chronique), HAG (hypertrophie auriculaire gauche), OAG (oblique antérieur gauche), PCPM (pression capillaire pulmonaire moyenne), RHJ (reflux hépato jugulaire), RAO (rétrécissement aortique).
Ensuite, on en vint aux acronymes, c'est-à-dire un sigle ou une abréviation prononcés comme mot ordinaire : on dit la pap (pression artérielle pulmonaire), un rac (rétrécissement aortique calcifié), le smur (service de médecine d'urgence), un arca (arrêt cardiaque), la rea (réanimation)...
Aujourd'hui, nos médecins utilisent allègrement des acronymes anglais : un " cabg " (prononcer cabch) est un pontage coronarien (coronary artery bypass grafting) ; une " turp " est une prostatectomie transurétrale.
Ces abréviations peuvent être équivoques.  C'est ainsi qu'un psy peut être un psychiatre, un psychologue ou un malade mental.
Une nouvelle mode est la création abusive de verbes : un malade fibrille, tachycardise, chauffe : il sera sédativé, techniqué...  Où s'arrêtera-t-on ?
Ne serait-il pas temps de faire à nos étudiants et au personnel paramédical des recommandations sur le bon usage de notre langue ?  Certes un langage technique est nécessaire : certaines abréviations sont utiles dans une conversation entre professionnels, dans un dossier médical, mais pas dans une lettre, un article ou un livre.
La résistance à l'influence anglaise consiste à éviter les faux amis, les mots pouvant être aisément traduits en français et surtout les tournures de phrase fautives.  Mais n'hésitons pas à utiliser les mots étrangers importés et admis tels, par exemple, pacemaker, monitoring, stripping,...
Aimons et respectons notre langue.  Mais n'imitons pas ces obsédés qui par refus de toute importation anglo-saxonne, proposent de remplacer dancing par dansoir, jogging par trottine, boxeur par pugiliste, big bang par explosion originelle et baby boom par printemps démographique !

René Krémer

 

  1. Voir Cut te chat.  Labarre et Bossuyt.  De Boeck (1988)
  2. Parlez-vous Anglo snob ?  franglais.html.com


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