Appel à contribution: Journalisme et expérientialité

Dossier coordonné par Marie Vanoost (Université catholique de Louvain), Kate McQueen (Menlo College) et Lindsay Morton (Avondale College).

Ce numéro thématique vise à explorer les relations qui se nouent entre la dimension journalistique et la dimension expérientielle au sein des formes narratives et/ou littéraires de journalisme.

Experts et praticiens s'accordent largement à reconnaitre la double nature - à la fois informative et expérientielle - du journalisme narratif et littéraire. Tom French, reporter lauréat d'un Prix Pulitzer et professeur de journalisme, a ainsi décrit le journalisme narratif comme une tentative de faire comprendre au public les questions d'actualité de l'intérieur, en recréant ce que ressentent les personnes qui vivent ces questions d'actualité - qu'il s'agisse d'une question de santé publique, d'une guerre ou d'une catastrophe naturelle. Mark Kramer, journaliste et ancien directeur du programme de la fondation Nieman consacré au journalisme narratif, explique quant à lui que le journaliste littéraire allie le fait brut à l'événement personnel, permettant ainsi aux lecteurs de mieux « appréhender les vies des autres, souvent présentées dans un contexte bien plus clair que celui auquel nous pouvons rattacher notre propre vie. Le processus guide les lecteurs et les écrivains vers la compréhension, la compassion et, dans le meilleur des cas, la sagesse » (Kramer 1995, 34).

Le sens de ces récits journalistiques semble donc résider principalement dans ce que les narratologues appellent leur « expérientialité », leur façon d'évoquer, de manière quasi-mimétique, une expérience réelle (Fludernik 1996, 12). Selon Marco Caracciolo (2013), l'expérientialité peut se comprendre aussi bien comme « la représentation textuelle de l'expérience » que comme « les expériences ressenties par les récepteurs du récit ». Elle renvoie à la façon dont un récit stimule les paramètres cognitifs au travers desquels l'être humain appréhende les expériences de la vie réelle : dimension sensorielle et physique, compréhension des motivations et buts, perception temporelle et processus d'évaluation émotionnelle. En recréant une expérience vécue et en activant ces paramètres cognitifs, le journalisme narratif et littéraire ne cherche pas seulement à nous divertir ou à nous émouvoir, mais à approfondir notre compréhension de l'actualité et du monde dans lequel nous vivons. Fludernik suggère que le degré de narrativité d'un récit correspond à son degré d'expérientialité (1996, 28), ce qui invite à s'interroger sur l'engagement cognitif, émotionnel, éthique et politique des lecteurs de journalisme narratif et littéraire.

Ce numéro thématique s'intéresse aussi bien aux stratégies utilisées par les journalistes narratifs et littéraires pour créer une expérience par procuration pour leurs lecteurs qu'à la façon dont ces lecteurs « traitent » et réagissent à de tels textes. Les différences entre la lecture de textes fictionnels et non-fictionnels représentent un territoire encore largement inexploré, ouvrant vers des domaines tels que la narratologie cognitive, les théories de la réception, les neurosciences, la psychologie, l'ethnographie et les études littéraires.

Lorsqu'il s'agit de reportages effectués sur le terrain par les journalistes, il semble également pertinent de s'intéresser à l'expérience des journalistes eux-mêmes, et à la manière dont cette expérience peut, elle aussi, venir s'inscrire dans le récit.

Enfin, au regard des récentes évolutions des médias, l'étude de l'expérientialité en journalisme ne semble plus pouvoir se limiter au texte écrit, mais devoir s'étendre aussi à des formes plus novatrices de journalisme narratif, telles que les récits multimédias, les récits transmédia et les récits interactifs.

Les contributions attendues dans le cadre de cet appel interrogeront le rapport entre expérience et journalisme narratif et/ou littéraire. Elles pourront aborder - sans devoir s'y limiter - les questions suivantes :

  • Comment l'expérientialité se traduit-elle textuellement dans les productions journalistiques narratives et littéraires ?
  • Comment la dimension expérientielle de ces textes transforme-t-elle les pratiques de reportage et d'écriture des journalistes ?
  • Comment les lecteurs réagissent-ils à de tels textes ?
  • Quel est le rôle de l'empathie dans le journalisme narratif et littéraire ?
  • Dans quelle mesure ces formes de journalisme peuvent-elles générer un comportement pro-social ?
  • Quel est l'horizon d'attente des lecteurs de journalisme narratif et littéraire ? Comment cet horizon d'attente est-il créé ?
  • Existe-t-il des différences qualitatives entre l'expérience de lecture de fiction et l'expérience de lecture de non-fiction ?
  • Quelles sont les relations entre la dimension esthétique et la dimension expérientielle dans les œuvres de journalisme littéraire ?
  • Quel type d'expérience les récits journalistiques multimédias, transmédia et interactifs peuvent-ils créer ?

Les auteurs sont invités à se référer aux consignes d'écriture de la revue et à soumettre la version complète de leur article sur le site de la revue.

Cet appel est ouvert jusqu'au 29 mars 2019.

Références

Caracciolo, M. (2014). Experientiality. In P. Hühn, J. Pier, W. Schmid, & J. Schönert (Eds.), The living handbook of narratology. Hamburg: Hamburg University Press. Retrieved from http://www.lhn.uni-hamburg.de/article/experientiality

Fludernik, M. (1996). Towards a 'Natural' Narratology. Londres: Routledge.

Kramer, M. (1995). Breakable Rules for Literary Journalists. In N. Sims & M. Kramer (Eds.), Literary Journalism?: A new collection of the best American nonfiction (pp. 21-34). New York: Ballantine Books.



ISSN: 2033-3331