Compte rendu pour lÕADEL, Louvain-la-Neuve le 26 novembre 2009

 

 

Le PrŽsident de lՃquateur, Rafa‘l Correa Delgado, Žtait de retour ˆ lÕUCL ˆ Louvain-la-Neuve : ambiance de fte et dÕengagement, en toute simplicitŽ, hier soir aux Halles de lÕUniversitŽ.

Le prŽsident de la RŽpublique dՃquateur Žtait en visite officielle, en compagnie d'une nombreuse dŽlŽgation officielle Žquatorienne.

 

ƒtaient prŽsents ses anciens collgues de l'AGL, le Cercle International des Žtudiants Žtrangers (CIEE), de Carrefour... la salle des promotions des Halles n'Žtait pas assez grande pour recevoir tous ses amis et les responsables des services internationaux de l'UCL, Bernard Hanin de Louvain DŽveloppement, etc.

 

Accueilli par le recteur qui a confirmŽ l'engagement de l'UCL dans la sociŽtŽ et dans le monde, et notamment les pays dÕAfrique et dÕAmŽrique latine, il a dŽlivrŽ une allocution. Dans celle-ci, il interpelle, en franais, ses professeurs et collgues sur le projet latino-amŽricain de Ē Socialisme du 21e sicle Č  (texte en annexe (*)) : exposŽ sur un processus de changement dŽmocratique, Žconomique et social en AmŽrique latine et dans son pays, particulirement l'Žclosion d'une pensŽe autonome, Žconomique, sociale et humaniste appropriŽe aux besoins des populations du c™ne sud.

 

Rafael Correa Delgado a ŽtŽ Žtudiant en Žconomie, dipl™mŽ de ma”trise en juin 1991, ce dont s'est fŽlicitŽ Bernard Fierens-Gevaert qui lui a remis un dipl™me de membre honorifique de l'Association des Žconomistes de Louvain, sous les applaudissements de lÕassistance. Un Žchange avec des Žtudiants, vif et soutenu, a suivi, mme dans la langue des Andes ! C'est avec Žmotion qu'il a ŽchangŽ 'un gran abrazo' avec son ami Franois Houtart, Prix de l'UNESCO 2009 qui lui a remis les publications les plus rŽcentes du CETRI (Centre tri-continental ˆ Louvain-la-Neuve).

 

Comme l'a rappelŽ le recteur Bruno Delvaux, Rafael Correa Delgado, dŽjˆ trs charismatique lors de son passage ˆ lÕUCL, y a laissŽ de nombreux souvenirs. Le PrŽsident Žquatorien Žtait membre actif de lÕAssemblŽe gŽnŽrale des Žtudiants de Louvain, prŽsident du Cercle des Žtudiants Žtrangers, initiateurs de lÕexpŽrience des "cours mŽtisses" et participant des "mercredis de la guitare". Il a Žgalement participŽ aux 24 heures vŽlo. "Mon premier vŽlo, cՎtait ˆ Louvain-la-Neuve", sÕest souvenu Rafael Correa Delgado. CÕest aussi sur le site universitaire que le prŽsident a rencontrŽ Franoise Malherbe, celle qui est devenue son Žpouse, une Žtudiante en Žducation physique dÕorigine namuroise.

 

La soirŽe sÕest terminŽe superbement, autour d'une guitare, ˆ la Crperie bretonne.

LÕEquateur et lÕUCL avaient par avant signŽ un accord de coopŽration.

 

 

 

(*) Voici le texte du discours du prŽsident Correa traduit sur base du texte castillan indiquŽ en annexe complŽtŽ par nos souvenirs de la confŽrence.

 

 

 

LՃCONOMIE INTERNATIONALE ET LE PROCESSUS DE LA RƒVOLUTION CITOYENNE EN ƒQUATEUR

 

 

UNIVERSITƒ CATHOLIQUE DE LOUVAIN ˆ LOUVAIN-LA-NEUVE

Salle Le Hodey

11 novembre 2009, 17h

 

 

           Au cours de la premire dŽcennie du 21e sicle, nous avons ŽtŽ tŽmoins de la dŽfaite politique, Žconomique et sociale de la doctrine nŽolibŽrale, qui est ˆ lÕorigine dÕune vŽritable dŽvastation mondiale. Dans le cas de lՃquateur et de lÕAmŽrique latine, nous avons ŽtŽ tŽmoins de lՎchec total des recettes dictŽes par le soi-disant Ē Consensus de Washington Č, accord auquel les pays latino-amŽricains nÕont mme pas pris part, mais dont les Ē politiques Č ont ŽtŽ adoptŽes ˆ la h‰te et de manire irresponsable par nos Žlites et nos technocrates.

Le but de cette confŽrence est de contester les prŽsomptions de la thŽorie Žconomique dominante et sa faisabilitŽ en AmŽrique latine. EnracinŽes dans cette rŽflexion, plusieurs alternatives peu orthodoxes Žmergent en ƒquateur et en AmŽrique latine, que nos appelons le Ē Socialisme du 21e sicle Č.

 

Domination du nŽo-libŽralisme sur la pensŽe et sur les Žquilibres mondiaux.

 

 

            Une thŽorie et un dogme


 

Rarement, au cours de lÕhistoire des sciences, une thŽorie, entirement aux mains du nŽolibŽralisme, a ŽtŽ lÕobjet dÕune plus grande fraude : cÕest un dogme de foi, une idŽologie, ŽlevŽs ˆ la catŽgorie de science. La proposition nŽolibŽrale se base sur le concept que les individus cherchent leur propre intŽrt et leur satisfaction personnelle, et que, de ce comportement, dans un systme institutionnalisŽ dŽnommŽ Ē libre-Žchange Č, dŽcoule un plus grand bien-tre. Selon cette prŽmisse, les tres humains nÕont pas besoin de sÕentendre avec dÕautres individus pour atteindre leur Žpanouissement individuel. Ainsi, cette Žcole fait une abstraction totale dÕun ŽlŽment constitutif essentiel des tres humains, c'est-ˆ-dire, leur nature sociale et historique. Suivant cette idŽe, avec les mots du Prix Nobel 1982 James Tobin, gr‰ce ˆ lÕalchimie du marchŽ libre, lՎgo•sme personnel, un dŽfaut humain mŽprisable, est devenu du jour au lendemain la plus haute vertu individuelle et sociale. Voici la fiction de la Ē main invisible Č qui dŽclare que, comme individu, en cherchant mon propre bŽnŽfice, jÕaccomplirai mon r™le social.

Ė lÕencontre de cette atrocitŽ, dŽfendue avec tant dÕenthousiasme au cours des dernires dŽcennies, permettez-moi de vous citer le plus grand cerveau du 20e sicle, Albert Einstein : ĒLÕindividu peut penser, sentir, sÕefforcer et travailler par soi mme; mais il dŽpend


ˆ tel point de la sociŽtŽ Ń dans son existence physique, intellectuelle, et ŽmotiveŃ quÕil est impossible de penser ˆ lÕindividu et le comprendre au-dehors du cadre de la sociŽtŽ. Č

De plus, la prŽvoyance dÕEinstein lÕa amenŽ ˆ dire : Ē lÕessence de la crise de notre temps concerne la relation de lÕindividu avec la sociŽtŽÉ Sa position dans la sociŽtŽ est telle que les impulsions Žgo•stes de sa constitution sont constamment accentuŽes, tandis que ses impulsions sociales, qui sont par leur propre nature plus faibles, se dŽtŽriorent de manire progressive Č.

Gunnar Myrdal, aprs avoir reu le Prix Nobel dՎconomie en 1974, a dŽclarŽ que le Prix Nobel nՎtait pas appropriŽ pour un domaine aussi peu scientifique que lՎconomie. Myrdal a attaquŽ non seulement la soi-disant rigueur scientifique de lՎconomie, mais aussi sa solvabilitŽ Žthique. Sans nier lÕabstraction et la sŽlection, qui sont nŽcessaires dans tout processus thŽorisant, il a critiquŽ lÕinclusion dŽlibŽrŽe et rŽcurrente de facteurs peu importantsŠ quÕil a dŽnommŽe Ē ignorance opportuniste Č Š tout comme lÕomission de facteurs importants Š quÕil a dŽnommŽe Ē isolement illŽgitime Č Š dans le processus de construction des modles Žconomiques.

Myrdal dŽfinit la soi-disant analyse scientifique de lՎconomie en tant que fausse objectivitŽ, puisquÕen fait elle cache des visions particulires du monde, des valeurs politiques et des intŽrts catŽgoriels. Par consŽquent, il nÕest pas surprenant quÕil ait fortement attaquŽ les technocrates Žconomistes, les accusant dÕisoler les relations Žconomiques de leur contexte social, ignorant les variables sociales et politiques, et servant ainsi les intŽrts dominants.

 

            Des thŽories utilisŽes par les bureaucraties internationales

 


Le nŽolibŽralisme et les politiques Žconomiques, imposŽs dans les annŽes rŽcentes, ont exacerbŽ ces vices mŽthodologiques de lՎconomique. Il nÕy a rien de plus opportuniste que, par exemple, de critiquer les bureaucraties et les gouvernements nationaux qui, dÕaprs la Ē nouvelle Žconomie politique Č, influencŽe par lÕapproche nŽolibŽrale, ont leur propre agenda et donc nÕont pas de stimulus adŽquat pour travailler pour le bŽnŽfice des membres de la sociŽtŽ quÕils doivent servir. NŽanmoins, les actions des bureaucraties internationales et des institutions supranationales, par exemple le Fonds MonŽtaire et la Banque Mondiale, sont, elles, lŽgitimŽes, bien quÕelles aient encore moins de Ē bonnes Č raisons pour favoriser nos nations. Leurs recherches Ē scientifiques Č sont plus dans la ligne des campagnes de marketing idŽologique, qui cožtent des millions de dollars, que dÕun travail acadŽmique indŽpendant.

Mais ce nÕest pas tout. Les actions des bureaucraties internationales sont accablŽes sous le poids de fardeaux moraux et Žthiques hautement discutables. Un exemple : en 1991, Lawrence Summers, ˆ lՎpoque ƒconomiste en chef de la Banque Mondiale, Žcrivait dans un mŽmo interne Ē La Banque Mondiale ne devrait-elle pas encourager une plus grande migration des industries polluantes vers le tiers-monde ? Il justifiait cette remarque par des arguments Ē techniques Č, une analyse cožt-bŽnŽfice : selon ses calculs, les revenus perdus ˆ cause de problmes de santŽ sont Žvidemment plus bas dans les pays qui paient les salaires les plus bas. Selon lui, les pays pauvres sont Ē sous-polluŽsČ. Les incrŽments initiaux de la pollution dans ces pays auraient probablement des cožts trs bas. Finalement, les cožts, et donc les inconvŽnients, concernant les problmes de santŽ causŽs par la pollution seraient beaucoup plus ŽlevŽs dans un pays riche, o les gens vivent assez longtemps pour tre atteints dÕun cancer de la prostate, que dans un pays pauvre, o la mortalitŽ des enfants de moins de 5 ans est de 200 pour mille. (Summers, 1992).

 

Raports de force entre pays dŽveloppŽs et sous-dŽveloppŽs.


 

Par ailleurs, ce que nos pays pauvres reoivent de conseils de ces institutions, tel lÕenseignement de Ē la Č ThŽorie Žconomique, est, dans le meilleur des cas, lÕopinion dominante qui rŽpond aux visions, intŽrts, perceptions et expŽriences des groupes et des pays hŽgŽmoniques, une opinion qui est trs ŽloignŽe de lÕobjectivitŽ scientifique des sciences humaines. Une illustration de ceci est lÕensemble des rŽformes structurelles mises en place en lÕAmŽrique latine au cours des dernires dŽcennies sous la pression du FMI. Elles concernent la minimisation du r™le de lՃtat, les privatisations, la libŽralisation du marchŽ interne, lÕouverture des frontires, la libre circulation des capitaux, la flexibilisation du travail, la neutralitŽ fiscale, etc. Quoique, ˆ lՎvidence, ces rŽformes structurelles aient paralysŽ la production et lÕemploi dans notre rŽgion du monde, et quÕelles aient encore davantage exacerbŽ les problmes de distribution, accroissant le statut de lÕAmŽrique latine comme la rŽgion la plus inŽquitable du monde, les experts du FMI insistent sur ces recettes, justifiant leurs Žchecs par les circonstances fortuites, et non par lÕinadŽquation de mauvaises thŽories. Dans un cas, impressionnant, dÕ Ē isolement illŽgitime Č, lÕarrogance de la bureaucratie internationale et de beaucoup dÕacadŽmiques ont conduit ceux-ci ˆ essayer de prŽsenter leur version de lՎconomie comme une science positive, avec une thŽorie gŽnŽrale, disent-ils, qui serait valable aussi bien pour lÕenvironnement en Argentine ou en IndonŽsie. Cette soi-disant ThŽorie gŽnŽrale Žtait, sans douter de rien, la ThŽorie du marchŽ, du libre-Žchange, avec certaines critiques inhŽrentes, mais plut™t triviales, des critiques venues du sein mme du paradigme, et non du paradigme proprement dit. La fameuse Ē main invisible Č dÕAdam Smith, c'est-ˆ-dire, lÕhypothse que, sous certaines conditions, lՎquilibre rŽsultant du marchŽ est socialement optimal, est au coeur de cette pensŽe Žconomique Ē main-stream Č. Ici encore, nous dŽtectons des dŽfauts Žvidents, comme Ē lÕisolement illŽgitime Č. Le marchŽ seul, dans un monde idŽalisŽ, pourrait maximiser le bien-tre social, et ce, malgrŽ une information imparfaite, lÕabsence dՎquilibre des pouvoirs du marchŽ et dÕaccs aux biens privŽs, c'est-ˆ-dire, dŽsŽquilibre dans la rivalitŽ pour la consommation, habiletŽ des uns ˆ exclure les autres de cette consommation. Pourtant, sÕils font lÕeffort de revenir ˆ la rŽalitŽ du processus Žconomique et social, o ces hypothses sont si extrmes quÕelles sont devenues des idŽaux ou, pire encore, des fantaisies, les Žconomistes Ē orthodoxes Č ne gardent finalement que le rŽsultat final quÕils supputaient Š et peut-tre bien, dŽsiraient. Ainsi, tandis que la raison dՐtre des sciences exactes, par exemple de la physique, est de reconna”tre que le monde rŽel nÕest pas un vide o les forces sont absentes, la thŽorie Žconomique dominante insiste pour nous convaincre que le monde opre dans un vacuum social, politique et culturel. Ainsi, paraphrasant John Kenneth Galbraith, la doctrine Žconomique a embrouillŽ la capacitŽ de comprŽhension de ces Žconomistes . Pire encore, ce pseudo positivisme de lÕidŽologie du libre-Žchange contient plusieurs externalitŽs sociales qui vont ˆ lÕencontre des principes sous-jacents de la Ē Science Žconomique Č. Ainsi, comme lՎcrit Tobin, Ē CÕest le justificatif de lՎgo•sme individualiste, nullement intimidŽ et absolu. Il soutient que ceux qui cherchent, avant tout, lÕaccumulation de richesses matŽrielles sont des patriotes qui font le noble travail dÕAdam Smith, la promotion de la richesse des nations. Č. Les consŽquences de cette lŽgitimation de lՎgo•sme individualiste est peut-tre le legs le plus Žpouvantable du nŽolibŽralisme en AmŽrique latine. Y parler de responsabilitŽ et de conscience sociale est devenu une chose presque anachronique, lՃvangile du marchŽ garantissant quÕen poursuivant son gain personnel, lÕindividu, rationnel et optimisant accomplit son r™le social. Ceci a menŽ ˆ la perte des valeurs, tant individuelles que de cohŽsion sociale. Pourtant, sans ces derniers ŽlŽments, aucun pays du monde ne pourrait se dŽvelopper et ce indŽpendamment du systme Žconomique international dominant.

 

La poursuite du bien-tre social

 


La poursuite du bien-tre social veut dire la recherche de la faon la plus efficace de satisfaire les besoins individuels et sociaux. Pour cela, il faut dÕabord que ces besoins soient ŽvaluŽs et dŽfinis. NŽanmoins, le pseudo positivisme de la pensŽe Žconomique dominante nous empche de dŽfinir lÕorigine et/ou la lŽgitimitŽ de ces besoins. Autrement dit, sous le postulat de la Ē suprŽmatie du consommateur Č, ce que les consommateurs veulent est ce dont ils ont besoin. Cela sans sÕinterroger sur la manire dont ces besoins ont ŽtŽ gŽnŽrŽs ou sÕil sÕagit de vŽritables besoins ou des simples envies. DÕautres sciences sociales comme la sociologie, la psychologie sociale et lÕanthropologie auraient beaucoup ˆ dire sur lÕorigine de certains besoins, et, en proposant des mŽcanismes pour contr™ler la crŽation artificielle de besoins absurdes, peut-tre pourraient-elles atteindre dÕune manire plus efficace le but de lՎconomie : le bien-tre des hommes et femmes.


Afin de justifier lÕindividualisme et lÕabsence de jugements de valeur, la ThŽorie du marchŽ soutient que si deux agents rationnels, avec une information adŽquate, font un Žchange volontaire, les deux se trouvent dans une meilleure position (ce que les amŽricains appellent le Ē better-off Č) . Donc, personne ne devrait interfŽrer dans un tel Žchange. Pour illustrer lÕabsurde de cet argument, permettez-moi de vous donner un exemple tout simple. Supposons quÕune belle jeune femme soit perdue dans le dŽsert et quÕelle est sur le point de mourir de soif. Soudain, elle tombe par hasard sur un jeune homme, qui lui offre de lÕeau, mais ˆ condition quÕelle accepte de coucher avec lui. Pour la jeune femme, permettre cet abus est moins grave que mourir, mais pour le jeune homme, le fait de coucher avec elle a plus de valeur que son eau. Ainsi, selon le fondamentalisme nŽolibŽral, les deux Ē agents rationnels Č rŽalisent la Ē transaction Č et les deux sont agents se retrouvent dans une Ē meilleure situationČ. Puisque cՎtait un Žchange volontaire basŽ sur de lÕinformation adŽquate, il ne donne pas lieu ˆ un jugement de valeur ni ne nŽcessite une action collective. Cependant, pour tout individu passablement dotŽ de sens Žthique, cette situation est simplement intolŽrable, et ceux qui abusent de leur position dominante doivent tre punis par la sociŽtŽ. CÕest exactement ce qui devrait arriver dans toute sociŽtŽ civilisŽe. Et cÕest exactement ce qui arriverait avec la proposition de transfert de pollution de notre vieil ami Larry Summers : le pays riche abuserait de sa position dominante ˆ lÕencontre des pays pauvres. Le problme alors nÕest pas le besoin de faire des jugements de valeur et de prendre des actions collectives, mais lÕabsurditŽ dÕessayer de trouver du positivisme scientifique dans ce qui est manifestement une simple idŽologie.


En revanche, la thŽorie du MarchŽ se limite ˆ lՎtude de la production, des Žchanges, et de la consommation de biens. De biens qui peuvent avoir une valeur monŽtaire. Ceci a largement limitŽ la portŽe des analyses Žconomiques. De plus, la recherche dÕune production plus efficiente des biens a dŽtruit les liens sociaux qui nÕont pas un prix explicite, mais qui ont sans doute plus de valeur et sont plus essentiels pour le dŽveloppement des peuples.


On arrive ˆ des impasses, mme en se limitant ˆ lՎtude de la marchandise. Dans un autre exemple Ē dÕisolement illŽgitime Č, on oubliera que les prix monŽtaires expriment lÕintensitŽ prŽsumŽe des prŽfŽrences pour un bien, mais aussi le pouvoir dÕachat des agents.

Pour illustrer ce point, supposons quÕun amateur dÕart ŽclairŽ trouve un tableau qui cožte 1.000 Ū, mais que son salaire mensuel est ˆ peine de 500 Ū. Il dŽcide de ne pas acheter le tableau, tandis quÕune autre personne, Žtrangre ˆ la peinture, qui ne pourrait mme pas dire si le tableau est exposŽ ˆ lÕendroit ou ˆ lÕenvers, mais qui gagne 10000 Ū par mois, se prŽcipite pour lÕacheter. La personne qui a montrŽ la plus grande capacitŽ ˆ acheter le tableau avait-elle une plus grande prŽfŽrence pour celui-ci ? Bien sžr que non ! Elle avait simplement un plus grand pouvoir dÕachat. Ainsi, spŽcialement dans des sociŽtŽs avec une terrible inŽgalitŽ dans la distribution de revenus, comme lÕAmŽrique latine, les marchandises les moins valables acquirent une valeur plus grande ; non gr‰ce ˆ leur capacitŽ de satisfaire des besoins, mais parce que pour les consommateurs fortunŽs, ˆ ces prix ŽlevŽs, les achats ne sont quÕun tout petit sacrifice. Ceci explique les aberrations qui se manifestent dans notre pays parce que le marchŽ qui alloue les ressources est guidŽ par des prix monŽtaires pour gŽnŽrer des biens chers et superflus, tandis que les besoins les plus urgents, par exemple en mŽdicaments, ne sont pas satisfaits. Bref, mme dans la logique dominante, un marchŽ avec une dŽficience dans la distribution des revenus est simplement un dŽsastre.


Finalement, concernant la question des valeurs et des prix, il est surprenant de voir quÕun problme aussi fondamental que la pauvretŽ mondiale est simplement un autre aspect de la logique Žconomique imposŽe par les pays dŽveloppŽs. Par exemple, les pays qui partagent le bassin de lÕAmazonie sont les poumons du monde et gŽnrent lÕoxygne, un Ē produit Č irremplaable pour la survie de nous tous. Cependant, comme on ne peut donner ˆ ce Ē produit Č une valeur monŽtaire, ces pays continuent ˆ tre pauvres. Si les pays dŽveloppŽs devaient compenser les pays du bassin Amazonien pour un des Ē produits Č les plus prŽcieux du monde, Žchangeant la logique Žconomique actuelle pour une logique de justice, la somme quÕils devraient payer surpasserait largement la somme nŽcessaire pour Žradiquer la pauvretŽ dans les pays amazoniens. Malheureusement, toutes ces notions de compensation, de justice, de solidaritŽ, etc., Žtant Ē rŽgulatrices Č, ne pourraient pas tre abordŽes par la science Žconomique, ne serait-ce que parce quÕelles pourraient tre considŽrŽes comme peu scientifiques.

 

Conclusion ˆ propos du Ē laissez faire Č

 

Ha Joo Chang a signalŽ que, lorsquÕon parle de la globalisation et de commerce international, lÕenthousiasme des pays dŽveloppŽs pour une attitude de Ē laissez-faire Č est parfaitement comprŽhensible, Žtant donnŽ que la tendance historique fondamentale est que les pays qui ont accompli le plus grand progrs technologique, et sont donc imbattables en termes de compŽtitivitŽ, obtiennent les plus grands avantages du commerce libre et continuent ˆ le promouvoir. Bien sžr, ceci est pratiquŽ au nom des Ē doctrines universelles Č, mme si les pays riches ont utilisŽ le protectionnisme comme moyen dÕatteindre cette situation idŽale. CÕest pour cette raison que lÕamŽricain Joseph Stieglitz, Prix Nobel dՎconomie en 2001, nous dit, et je cite, Ē Faites ce que nous avons fait, pas ce que nous disons. Č

 

Des nouvelles perspectives pour les pays dÕAmŽrique latine.


 

Bien que lÕenthousiasme des pays dŽveloppŽs pour le libre commerce international soit comprŽhensible, comment peut-on comprendre lÕenthousiasme de Ē lÕestablishment Č de lÕAmŽrique latine pour celui-ci ?

Il y a au moins trois hypothses, qui ne sont pas dÕailleurs mutuellement exclusives, pour expliquer ceci :

- le fondamentalisme, pour qui le marchŽ libre est pratiquement la fin en soi, et non pas un moyen pour avancer vers le dŽveloppement ;

- lÕincompŽtence volontaire de nos Žlites et de nos technocraties nationales, incapables dÕassumer une position critique face au bombardement idŽologique des politiques du Consensus de Washington

- finalement, comme toujours, lÕexistence de puissants, gagnants au dŽtriment des nombreux perdants du libre Žchange.


Toutes ces hypothses expliquent que nos pays ont la mme incapacitŽ, ou le mme manque de volontŽ, de construire de vŽritables projets nationaux, basŽs sur le dŽveloppement en leur sein.

CÕest pourquoi il est essentiel de rŽcupŽrer et reformuler la pensŽe Žconomique et sociale en AmŽrique latine.

Heureusement, les vents de changement soufflent en AmŽrique latine. Aprs des dŽcennies de domination Š mme intellectuelle Š les citoyens osent ˆ nouveau penser leur futur et dŽcider de leur avenir par eux-mmes. CÕest ce que nous appelons le Ē Socialisme du 21e sicle Č.

Au coeur de cette nouvelle faon de penser se trouve lՐtre humain, qui a une conscience sociale et solidaire, qui trouve son Žpanouissement en partageant sa vie avec les autres. Si lÕhistoire nous a appris une chose, cÕest que les sociŽtŽs ont toujours besoin de vŽritables Ē mains visibles Č pour atteindre la justice, lՎgalitŽ et le bonheur.

 

            Le Ē Socialisme du 21e sicle Č

Le Ē Socialisme du 21e sicle Č puise dans les meilleurs aspects du socialisme traditionnel, mais il confronte aussi, courageusement et de faon critique, les dogmes que lÕhistoire a laissŽs derrire elle, qui ne survivent pas uniquement dans les mŽmoires de quelques-uns. Un de ces aspects mŽthodologiques est de se fonder sur des principes, et non pas sur des modles thŽoriques.

Quelques-uns de ses principes les plus importants du Ē Socialisme du 21e sicle Č sont :

- un profond humanisme,

- un sens profond de lՎthique, et

- une conviction dŽmocratique totale.

Ces principes sont la base sur laquelle notre stratŽgie a ŽtŽ construite, en rŽponse ˆ la rŽalitŽ. La rŽalitŽ ˆ laquelle nous devons faire face, sans les recettes, sans les modles de sociŽtŽ, soi-disant immuables, auxquels nous nous sommes habituŽs, tant sous le Socialisme traditionnel que sous le nŽolibŽralisme. Le Ē Socialisme du 21e sicle Č est donc en constante reformulation et reconstruction. La plus grande erreur est de ne pas essayer de penser de faon critique, tant dans lՎconomique que dans le politique. Les dogmes ont gravement portŽ prŽjudices aux populations.

Beaucoup accusent le Ē Socialisme du 21e sicle Č de nՐtre rien dÕautre quÕune masse amorphe dÕidŽes, sans aucune structure ou forme claire. Ils peuvent avoir raison, puisque notre Ē Socialisme du 21e sicle Č est un concept qui est soumis ˆ une constante construction et mutation, et quÕil nÕest mme pas unique. NŽanmoins, il vaut mieux avoir un peu de raison quÕavoir totalement et radicalement tort, comme dans le cas du nŽolibŽralisme.


Une particularitŽ, qui est une autre vertu, du Ē Socialisme du 21e sicle Č est son habilitŽ ˆ sÕadapter constamment aux rŽalitŽs propres ˆ chaque pays et ˆ chaque rŽgion. Si nous reconnaissons et respectons lÕoriginalitŽ de chaque sociŽtŽ et de chaque culture, les directives universelles et les efforts de standardisation sont aussi impossibles quÕindŽsirables. BasŽ sur ces idŽes, nous avons proposŽ en ƒquateur lՎlaboration dÕun programme dՎmancipation capable de faire face, Žnergiquement, au nŽolibŽralisme, et qui soit en mme temps suffisamment crŽatif pour ne pas rŽpŽter des pratiques anachroniques.

 

Pourquoi parler du Ē socialisme du 21e sicle Č ?

 

Parce quÕil partage les principes fondamentaux du socialisme classique. Notamment lÕidŽe de placer le travail humain par-dessus les intŽrts du capital. CÕest ce principe qui rend le Ē Socialisme du 21e sicle Č compltement antagoniste du nŽolibŽralisme. Tandis quÕune des principales victimes de la longue et triste nuit nŽolibŽrale en AmŽrique latine a ŽtŽ la classe laborieuse, qui est devenue juste un autre moyen de lÕaccumulation de capital, pour nous, la valorisation du travail humain nÕest pas simplement celle dÕun facteur de production, mais plut™t la fin mme de la production. Tant le Ē Socialisme du 21e sicle Č que le socialisme traditionnel rehausse lÕimportance de lÕaction collective pour le dŽveloppement. Voilˆ une claire contradiction avec lÕidŽe nŽolibŽrale de lÕindividualisme en tant que moteur de la sociŽtŽ.

 

Ē Socialisme du 21e sicle Č et socialisme traditionnel. Le r™le de lÕEtat dans le dŽveloppement.

 

De mme, lÕaction collective de la sociŽtŽ est accomplie ˆ travers sa reprŽsentation institutionnalisŽe, autrement dit, ˆ travers lՃtat, qui confirme le r™le fondamental de celui-ci dans le dŽveloppement. Nous ne sommes pas des statistes, mais nous ne sommes pas non plus aussi des na•fs. Nous ne dirons pas que lՃtat doit tre rŽduit au niveau proposŽ par le Ē Consensus de Washington Č. En reconnaissant lÕimportance de lÕaction collective et de lՃtat, nous reconnaissons le besoin de planification, qui a ŽtŽ absent pendant toute la longue et triste nuit nŽolibŽrale. Un projet national, qui considre que changer les relations du pouvoir dans la sociŽtŽ, cÕest aussi savoir vers o sÕachemine cette sociŽtŽ. Il a besoin dÕun projet commun, avec des buts spŽcifiques.


Le Ē Socialisme du 21e sicle Č partage avec le socialisme traditionnel lÕimportance donnŽe ˆ la valeur dÕusage plut™t quՈ la valeur dՎchange. Toute cette Ē Efficience dÕallocation Č ou, en dÕautres termes, cette allocation des ressources sociales aux usages les plus valables, demande une intervention publique, puisque le marchŽ lui-mme ne peut seulement tre guidŽ par la valeur monŽtaire des biens.


Le Ē Socialisme du 21e sicle Č partage avec le socialisme traditionnel la prŽoccupation pour la justice dans toutes ces dimensions : justice sociale, justice rŽgionale, justice de genre, justice ethnique, justice intergŽnŽrationnelle. Ceci est essentiel, spŽcialement parce que lÕAmŽrique latine est la rŽgion la plus inŽquitable de la plante. Et malgrŽ cela, les politiques de dŽ-rŽgulation du nŽolibŽralisme qui ont abouti quՈ augmenter lÕinŽgalitŽ dans la rŽgion.

Cependant, il y a aussi des diffŽrences entre le Ē Socialisme traditionnel Č et le Ē Socialisme du 21e sicle Č.

 

Le Ē socialisme du 21e sicle Č se base sur des principes, et non pas sur des modles dÕanalyse. Nous rejetons les directives, les dogmes. Nous croyons que nous avons dŽpassŽ le matŽrialisme dialectique, qui conduit inŽvitablement vers une tŽlŽologie sociale impossible. Nous croyons que tout effort pour expliquer des phŽnomnes, aussi complexes que lÕavancement de la sociŽtŽ humaine, avec des lois de base Š parfois mme simplistes Š est condamnŽ ˆ lՎchec.

 

Un autre corollaire du Ē Socialisme traditionnel Č est le matŽrialisme dialectique et la lutte des classes. Nous nous opposons ˆ la violence. Nous croyons que dans le Ē Socialisme du 21e sicle Č, les seules balles valables sont les votes, parce que cÕest avec les votes et avec lÕappui du peuple Žquatorien que nous avons gagnŽ 7 processus Žlectoraux dÕaffilŽe. Nous croyons quÕau 21e sicle , il est impossible de dŽfendre lÕidŽe que le contr™le de lՃtat sur les moyens de production est la meilleure manire dÕatteindre le bien-tre social. Ceci est une diffŽrence entre lÕancien socialisme et le Ē Socialisme du 21e sicle Č. Selon le socialisme traditionnel, pour Žliminer lÕexploitation de la main-dÕĻuvre, il fallait Žliminer la propriŽtŽ privŽe des moyens de production. Nous croyons plut™t au contr™le de lՃtat sur les secteurs stratŽgiques, et nous croyons dans la dŽmocratisation de tous les moyens de production. Ceci veut dire une meilleure distribution des richesses sociales qui, concentrŽes dans les mains de quelques-uns, devient ou reste une des sources principales de lÕinŽgalitŽ.

 


Finalement, pour nous, la plus grande erreur du socialisme traditionnel fut peut-tre quÕil nÕa jamais dŽfiŽ le capitalisme dans sa conception quÕil Žtait le moteur du dŽveloppement. Il lÕa simplement proposŽ comme une voie plus rapide et juste pour arriver au dŽveloppement, cÕest-ˆ-dire, ˆ la consommation de masse, ˆ lÕindustrialisation, ˆ lÕaccumulation des biens et des Žquipements. Le Ē Socialisme du 21e sicle Č, par contre, propose une nouvelle notion du dŽveloppement, entendu comme la mise dÕun bon niveau de vie, ˆ la portŽe de tous ; lÕexpansion des libertŽs et un potentiel pour vivre en paix et harmonie avec la nature, et la prŽservation indŽfinie des cultures humaines. Autrement dit, le Ē sumak kawsay Č (en langue indienne quetchua, le Bien Vivre), de nos populations ancestrales, principe qui a dŽjˆ ŽtŽ introduit dans la nouvelle constitution de la RŽpublique de lՃquateur.

 

Je vais en terminer en citant mon cher ami, lՎcrivain Uruguayen Eduardo Galeano, qui dit :

Ē On peut dire que nous parlons dÕune utopie, mais sans elle il nÕy a pas dÕhorizon, dÕavenir, de destinŽe. Elle est ˆ lÕhorizon. Je me rapproche de deux pas, elle sՎloigne de deux pas. Je chemine de dix pas et lÕhorizon s'enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne lÕatteindrai. A quoi sert lÕutopie ? Elle sert ˆ cela : cheminer. Č

 

 

 

Original de la confŽrence en castillan disponible sur :

 

http://www.elciudadano.gov.ec/index.php?option=com_content&view=article&id=7949:presidente-correa-el-referente-%20del-socialismo-del-siglo-xxi-es-el-individuo-social-y-solidario&catid=1:actualidad

 

 

 

Jean-Pierre Lema”tre, 23 dŽcembre 2009