
Le Prsident de lÕquateur, Rafal Correa Delgado, tait de retour lÕUCL Louvain-la-Neuve : ambiance de fte et dÕengagement, en toute simplicit, hier soir aux Halles de lÕUniversit.
Le prsident de la Rpublique dÕquateur tait en visite officielle, en compagnie d'une nombreuse dlgation officielle quatorienne.
taient prsents ses anciens collgues de l'AGL, le Cercle International des tudiants trangers (CIEE), de Carrefour... la salle des promotions des Halles n'tait pas assez grande pour recevoir tous ses amis et les responsables des services internationaux de l'UCL, Bernard Hanin de Louvain Dveloppement, etc.
Accueilli par le recteur qui a confirm l'engagement de l'UCL dans la socit et dans le monde, et notamment les pays dÕAfrique et dÕAmrique latine, il a dlivr une allocution. Dans celle-ci, il interpelle, en franais, ses professeurs et collgues sur le projet latino-amricain de Ē Socialisme du 21e sicle Č (texte en annexe (*)) : expos sur un processus de changement dmocratique, conomique et social en Amrique latine et dans son pays, particulirement l'closion d'une pense autonome, conomique, sociale et humaniste approprie aux besoins des populations du cne sud.
Rafael Correa Delgado a t tudiant en conomie, diplm de matrise en juin 1991, ce dont s'est flicit Bernard Fierens-Gevaert qui lui a remis un diplme de membre honorifique de l'Association des conomistes de Louvain, sous les applaudissements de lÕassistance. Un change avec des tudiants, vif et soutenu, a suivi, mme dans la langue des Andes ! C'est avec motion qu'il a chang 'un gran abrazo' avec son ami Franois Houtart, Prix de l'UNESCO 2009 qui lui a remis les publications les plus rcentes du CETRI (Centre tri-continental Louvain-la-Neuve).
Comme l'a rappel le recteur Bruno Delvaux, Rafael Correa Delgado, dj trs charismatique lors de son passage lÕUCL, y a laiss de nombreux souvenirs. Le Prsident quatorien tait membre actif de lÕAssemble gnrale des tudiants de Louvain, prsident du Cercle des tudiants trangers, initiateurs de lÕexprience des "cours mtisses" et participant des "mercredis de la guitare". Il a galement particip aux 24 heures vlo. "Mon premier vlo, cÕtait Louvain-la-Neuve", sÕest souvenu Rafael Correa Delgado. CÕest aussi sur le site universitaire que le prsident a rencontr Franoise Malherbe, celle qui est devenue son pouse, une tudiante en ducation physique dÕorigine namuroise.
La soire sÕest termine superbement, autour d'une guitare, la Crperie bretonne.
LÕEquateur et lÕUCL avaient par avant sign un accord de coopration.
(*) Voici le texte du discours du prsident Correa traduit sur base du texte castillan indiqu en annexe complt par nos souvenirs de la confrence.
LÕCONOMIE INTERNATIONALE ET LE PROCESSUS DE LA RVOLUTION CITOYENNE EN QUATEUR
UNIVERSIT CATHOLIQUE DE LOUVAIN LOUVAIN-LA-NEUVE
Salle Le Hodey
11 novembre 2009, 17h
Au cours de la premire dcennie du 21e sicle, nous avons t tmoins de la dfaite politique, conomique et sociale de la doctrine nolibrale, qui est lÕorigine dÕune vritable dvastation mondiale. Dans le cas de lÕquateur et de lÕAmrique latine, nous avons t tmoins de lÕchec total des recettes dictes par le soi-disant Ē Consensus de Washington Č, accord auquel les pays latino-amricains nÕont mme pas pris part, mais dont les Ē politiques Č ont t adoptes la hte et de manire irresponsable par nos lites et nos technocrates.
Le but de cette confrence est de contester les prsomptions de la thorie conomique dominante et sa faisabilit en Amrique latine. Enracines dans cette rflexion, plusieurs alternatives peu orthodoxes mergent en quateur et en Amrique latine, que nos appelons le Ē Socialisme du 21e sicle Č.
Domination du no-libralisme sur la pense et sur les quilibres mondiaux.
Une thorie et un dogme
Rarement, au cours de lÕhistoire des sciences, une thorie, entirement aux mains du nolibralisme, a t lÕobjet dÕune plus grande fraude : cÕest un dogme de foi, une idologie, levs la catgorie de science. La proposition nolibrale se base sur le concept que les individus cherchent leur propre intrt et leur satisfaction personnelle, et que, de ce comportement, dans un systme institutionnalis dnomm Ē libre-change Č, dcoule un plus grand bien-tre. Selon cette prmisse, les tres humains nÕont pas besoin de sÕentendre avec dÕautres individus pour atteindre leur panouissement individuel. Ainsi, cette cole fait une abstraction totale dÕun lment constitutif essentiel des tres humains, c'est--dire, leur nature sociale et historique. Suivant cette ide, avec les mots du Prix Nobel 1982 James Tobin, grce lÕalchimie du march libre, lÕgosme personnel, un dfaut humain mprisable, est devenu du jour au lendemain la plus haute vertu individuelle et sociale. Voici la fiction de la Ē main invisible Č qui dclare que, comme individu, en cherchant mon propre bnfice, jÕaccomplirai mon rle social.
Ė lÕencontre de cette atrocit, dfendue avec tant dÕenthousiasme au cours des dernires dcennies, permettez-moi de vous citer le plus grand cerveau du 20e sicle, Albert Einstein : ĒLÕindividu peut penser, sentir, sÕefforcer et travailler par soi mme; mais il dpend
tel point de la socit Ń dans son existence physique, intellectuelle, et motiveŃ quÕil est impossible de penser lÕindividu et le comprendre au-dehors du cadre de la socit. Č
De plus, la prvoyance dÕEinstein lÕa amen dire : Ē lÕessence de la crise de notre temps concerne la relation de lÕindividu avec la socitÉ Sa position dans la socit est telle que les impulsions gostes de sa constitution sont constamment accentues, tandis que ses impulsions sociales, qui sont par leur propre nature plus faibles, se dtriorent de manire progressive Č.
Gunnar Myrdal, aprs avoir reu le Prix Nobel dÕconomie en 1974, a dclar que le Prix Nobel nÕtait pas appropri pour un domaine aussi peu scientifique que lÕconomie. Myrdal a attaqu non seulement la soi-disant rigueur scientifique de lÕconomie, mais aussi sa solvabilit thique. Sans nier lÕabstraction et la slection, qui sont ncessaires dans tout processus thorisant, il a critiqu lÕinclusion dlibre et rcurrente de facteurs peu importantsŠ quÕil a dnomme Ē ignorance opportuniste Č Š tout comme lÕomission de facteurs importants Š quÕil a dnomme Ē isolement illgitime Č Š dans le processus de construction des modles conomiques.
Myrdal dfinit la soi-disant analyse scientifique de lÕconomie en tant que fausse objectivit, puisquÕen fait elle cache des visions particulires du monde, des valeurs politiques et des intrts catgoriels. Par consquent, il nÕest pas surprenant quÕil ait fortement attaqu les technocrates conomistes, les accusant dÕisoler les relations conomiques de leur contexte social, ignorant les variables sociales et politiques, et servant ainsi les intrts dominants.
Des thories utilises par les bureaucraties internationales
Le nolibralisme et les politiques conomiques, imposs dans les annes rcentes, ont exacerb ces vices mthodologiques de lÕconomique. Il nÕy a rien de plus opportuniste que, par exemple, de critiquer les bureaucraties et les gouvernements nationaux qui, dÕaprs la Ē nouvelle conomie politique Č, influence par lÕapproche nolibrale, ont leur propre agenda et donc nÕont pas de stimulus adquat pour travailler pour le bnfice des membres de la socit quÕils doivent servir. Nanmoins, les actions des bureaucraties internationales et des institutions supranationales, par exemple le Fonds Montaire et la Banque Mondiale, sont, elles, lgitimes, bien quÕelles aient encore moins de Ē bonnes Č raisons pour favoriser nos nations. Leurs recherches Ē scientifiques Č sont plus dans la ligne des campagnes de marketing idologique, qui cotent des millions de dollars, que dÕun travail acadmique indpendant.
Mais ce nÕest pas tout. Les actions des bureaucraties internationales sont accables sous le poids de fardeaux moraux et thiques hautement discutables. Un exemple : en 1991, Lawrence Summers, lÕpoque conomiste en chef de la Banque Mondiale, crivait dans un mmo interne Ē La Banque Mondiale ne devrait-elle pas encourager une plus grande migration des industries polluantes vers le tiers-monde ? Il justifiait cette remarque par des arguments Ē techniques Č, une analyse cot-bnfice : selon ses calculs, les revenus perdus cause de problmes de sant sont videmment plus bas dans les pays qui paient les salaires les plus bas. Selon lui, les pays pauvres sont Ē sous-pollusČ. Les incrments initiaux de la pollution dans ces pays auraient probablement des cots trs bas. Finalement, les cots, et donc les inconvnients, concernant les problmes de sant causs par la pollution seraient beaucoup plus levs dans un pays riche, o les gens vivent assez longtemps pour tre atteints dÕun cancer de la prostate, que dans un pays pauvre, o la mortalit des enfants de moins de 5 ans est de 200 pour mille. (Summers, 1992).
Raports de force entre pays dvelopps et sous-dvelopps.
Par ailleurs, ce que nos pays pauvres reoivent de conseils de ces institutions, tel lÕenseignement de Ē la Č Thorie conomique, est, dans le meilleur des cas, lÕopinion dominante qui rpond aux visions, intrts, perceptions et expriences des groupes et des pays hgmoniques, une opinion qui est trs loigne de lÕobjectivit scientifique des sciences humaines. Une illustration de ceci est lÕensemble des rformes structurelles mises en place en lÕAmrique latine au cours des dernires dcennies sous la pression du FMI. Elles concernent la minimisation du rle de lÕtat, les privatisations, la libralisation du march interne, lÕouverture des frontires, la libre circulation des capitaux, la flexibilisation du travail, la neutralit fiscale, etc. Quoique, lÕvidence, ces rformes structurelles aient paralys la production et lÕemploi dans notre rgion du monde, et quÕelles aient encore davantage exacerb les problmes de distribution, accroissant le statut de lÕAmrique latine comme la rgion la plus inquitable du monde, les experts du FMI insistent sur ces recettes, justifiant leurs checs par les circonstances fortuites, et non par lÕinadquation de mauvaises thories. Dans un cas, impressionnant, dÕ Ē isolement illgitime Č, lÕarrogance de la bureaucratie internationale et de beaucoup dÕacadmiques ont conduit ceux-ci essayer de prsenter leur version de lÕconomie comme une science positive, avec une thorie gnrale, disent-ils, qui serait valable aussi bien pour lÕenvironnement en Argentine ou en Indonsie. Cette soi-disant Thorie gnrale tait, sans douter de rien, la Thorie du march, du libre-change, avec certaines critiques inhrentes, mais plutt triviales, des critiques venues du sein mme du paradigme, et non du paradigme proprement dit. La fameuse Ē main invisible Č dÕAdam Smith, c'est--dire, lÕhypothse que, sous certaines conditions, lÕquilibre rsultant du march est socialement optimal, est au coeur de cette pense conomique Ē main-stream Č. Ici encore, nous dtectons des dfauts vidents, comme Ē lÕisolement illgitime Č. Le march seul, dans un monde idalis, pourrait maximiser le bien-tre social, et ce, malgr une information imparfaite, lÕabsence dÕquilibre des pouvoirs du march et dÕaccs aux biens privs, c'est--dire, dsquilibre dans la rivalit pour la consommation, habilet des uns exclure les autres de cette consommation. Pourtant, sÕils font lÕeffort de revenir la ralit du processus conomique et social, o ces hypothses sont si extrmes quÕelles sont devenues des idaux ou, pire encore, des fantaisies, les conomistes Ē orthodoxes Č ne gardent finalement que le rsultat final quÕils supputaient Š et peut-tre bien, dsiraient. Ainsi, tandis que la raison dÕtre des sciences exactes, par exemple de la physique, est de reconnatre que le monde rel nÕest pas un vide o les forces sont absentes, la thorie conomique dominante insiste pour nous convaincre que le monde opre dans un vacuum social, politique et culturel. Ainsi, paraphrasant John Kenneth Galbraith, la doctrine conomique a embrouill la capacit de comprhension de ces conomistes . Pire encore, ce pseudo positivisme de lÕidologie du libre-change contient plusieurs externalits sociales qui vont lÕencontre des principes sous-jacents de la Ē Science conomique Č. Ainsi, comme lÕcrit Tobin, Ē CÕest le justificatif de lÕgosme individualiste, nullement intimid et absolu. Il soutient que ceux qui cherchent, avant tout, lÕaccumulation de richesses matrielles sont des patriotes qui font le noble travail dÕAdam Smith, la promotion de la richesse des nations. Č. Les consquences de cette lgitimation de lÕgosme individualiste est peut-tre le legs le plus pouvantable du nolibralisme en Amrique latine. Y parler de responsabilit et de conscience sociale est devenu une chose presque anachronique, lÕvangile du march garantissant quÕen poursuivant son gain personnel, lÕindividu, rationnel et optimisant accomplit son rle social. Ceci a men la perte des valeurs, tant individuelles que de cohsion sociale. Pourtant, sans ces derniers lments, aucun pays du monde ne pourrait se dvelopper et ce indpendamment du systme conomique international dominant.
La poursuite du bien-tre social
La poursuite du bien-tre social veut dire la recherche de la faon la plus efficace de satisfaire les besoins individuels et sociaux. Pour cela, il faut dÕabord que ces besoins soient valus et dfinis. Nanmoins, le pseudo positivisme de la pense conomique dominante nous empche de dfinir lÕorigine et/ou la lgitimit de ces besoins. Autrement dit, sous le postulat de la Ē suprmatie du consommateur Č, ce que les consommateurs veulent est ce dont ils ont besoin. Cela sans sÕinterroger sur la manire dont ces besoins ont t gnrs ou sÕil sÕagit de vritables besoins ou des simples envies. DÕautres sciences sociales comme la sociologie, la psychologie sociale et lÕanthropologie auraient beaucoup dire sur lÕorigine de certains besoins, et, en proposant des mcanismes pour contrler la cration artificielle de besoins absurdes, peut-tre pourraient-elles atteindre dÕune manire plus efficace le but de lÕconomie : le bien-tre des hommes et femmes.
Afin de justifier lÕindividualisme et lÕabsence de jugements de valeur, la Thorie du march soutient que si deux agents rationnels, avec une information adquate, font un change volontaire, les deux se trouvent dans une meilleure position (ce que les amricains appellent le Ē better-off Č) . Donc, personne ne devrait interfrer dans un tel change. Pour illustrer lÕabsurde de cet argument, permettez-moi de vous donner un exemple tout simple. Supposons quÕune belle jeune femme soit perdue dans le dsert et quÕelle est sur le point de mourir de soif. Soudain, elle tombe par hasard sur un jeune homme, qui lui offre de lÕeau, mais condition quÕelle accepte de coucher avec lui. Pour la jeune femme, permettre cet abus est moins grave que mourir, mais pour le jeune homme, le fait de coucher avec elle a plus de valeur que son eau. Ainsi, selon le fondamentalisme nolibral, les deux Ē agents rationnels Č ralisent la Ē transaction Č et les deux sont agents se retrouvent dans une Ē meilleure situationČ. Puisque cÕtait un change volontaire bas sur de lÕinformation adquate, il ne donne pas lieu un jugement de valeur ni ne ncessite une action collective. Cependant, pour tout individu passablement dot de sens thique, cette situation est simplement intolrable, et ceux qui abusent de leur position dominante doivent tre punis par la socit. CÕest exactement ce qui devrait arriver dans toute socit civilise. Et cÕest exactement ce qui arriverait avec la proposition de transfert de pollution de notre vieil ami Larry Summers : le pays riche abuserait de sa position dominante lÕencontre des pays pauvres. Le problme alors nÕest pas le besoin de faire des jugements de valeur et de prendre des actions collectives, mais lÕabsurdit dÕessayer de trouver du positivisme scientifique dans ce qui est manifestement une simple idologie.
En revanche, la thorie du March se limite lÕtude de la production, des changes, et de la consommation de biens. De biens qui peuvent avoir une valeur montaire. Ceci a largement limit la porte des analyses conomiques. De plus, la recherche dÕune production plus efficiente des biens a dtruit les liens sociaux qui nÕont pas un prix explicite, mais qui ont sans doute plus de valeur et sont plus essentiels pour le dveloppement des peuples.
On arrive des impasses, mme en se limitant lÕtude de la marchandise. Dans un autre exemple Ē dÕisolement illgitime Č, on oubliera que les prix montaires expriment lÕintensit prsume des prfrences pour un bien, mais aussi le pouvoir dÕachat des agents.
Pour illustrer ce point, supposons quÕun amateur dÕart clair trouve un tableau qui cote 1.000 Ū, mais que son salaire mensuel est peine de 500 Ū. Il dcide de ne pas acheter le tableau, tandis quÕune autre personne, trangre la peinture, qui ne pourrait mme pas dire si le tableau est expos lÕendroit ou lÕenvers, mais qui gagne 10000 Ū par mois, se prcipite pour lÕacheter. La personne qui a montr la plus grande capacit acheter le tableau avait-elle une plus grande prfrence pour celui-ci ? Bien sr que non ! Elle avait simplement un plus grand pouvoir dÕachat. Ainsi, spcialement dans des socits avec une terrible ingalit dans la distribution de revenus, comme lÕAmrique latine, les marchandises les moins valables acquirent une valeur plus grande ; non grce leur capacit de satisfaire des besoins, mais parce que pour les consommateurs fortuns, ces prix levs, les achats ne sont quÕun tout petit sacrifice. Ceci explique les aberrations qui se manifestent dans notre pays parce que le march qui alloue les ressources est guid par des prix montaires pour gnrer des biens chers et superflus, tandis que les besoins les plus urgents, par exemple en mdicaments, ne sont pas satisfaits. Bref, mme dans la logique dominante, un march avec une dficience dans la distribution des revenus est simplement un dsastre.
Finalement, concernant la question des valeurs et des prix, il est surprenant de voir quÕun problme aussi fondamental que la pauvret mondiale est simplement un autre aspect de la logique conomique impose par les pays dvelopps. Par exemple, les pays qui partagent le bassin de lÕAmazonie sont les poumons du monde et gnrent lÕoxygne, un Ē produit Č irremplaable pour la survie de nous tous. Cependant, comme on ne peut donner ce Ē produit Č une valeur montaire, ces pays continuent tre pauvres. Si les pays dvelopps devaient compenser les pays du bassin Amazonien pour un des Ē produits Č les plus prcieux du monde, changeant la logique conomique actuelle pour une logique de justice, la somme quÕils devraient payer surpasserait largement la somme ncessaire pour radiquer la pauvret dans les pays amazoniens. Malheureusement, toutes ces notions de compensation, de justice, de solidarit, etc., tant Ē rgulatrices Č, ne pourraient pas tre abordes par la science conomique, ne serait-ce que parce quÕelles pourraient tre considres comme peu scientifiques.
Conclusion propos du Ē laissez faire Č
Ha Joo Chang a signal que, lorsquÕon parle de la globalisation et de commerce international, lÕenthousiasme des pays dvelopps pour une attitude de Ē laissez-faire Č est parfaitement comprhensible, tant donn que la tendance historique fondamentale est que les pays qui ont accompli le plus grand progrs technologique, et sont donc imbattables en termes de comptitivit, obtiennent les plus grands avantages du commerce libre et continuent le promouvoir. Bien sr, ceci est pratiqu au nom des Ē doctrines universelles Č, mme si les pays riches ont utilis le protectionnisme comme moyen dÕatteindre cette situation idale. CÕest pour cette raison que lÕamricain Joseph Stieglitz, Prix Nobel dÕconomie en 2001, nous dit, et je cite, Ē Faites ce que nous avons fait, pas ce que nous disons. Č
Des nouvelles perspectives pour les pays dÕAmrique latine.
Bien que lÕenthousiasme des pays dvelopps pour le libre commerce international soit comprhensible, comment peut-on comprendre lÕenthousiasme de Ē lÕestablishment Č de lÕAmrique latine pour celui-ci ?
Il y a au moins trois hypothses, qui ne sont pas dÕailleurs mutuellement exclusives, pour expliquer ceci :
- le fondamentalisme, pour qui le march libre est pratiquement la fin en soi, et non pas un moyen pour avancer vers le dveloppement ;
- lÕincomptence volontaire de nos lites et de nos technocraties nationales, incapables dÕassumer une position critique face au bombardement idologique des politiques du Consensus de Washington
- finalement, comme toujours, lÕexistence de puissants, gagnants au dtriment des nombreux perdants du libre change.
Toutes ces hypothses expliquent que nos pays ont la mme incapacit, ou le mme manque de volont, de construire de vritables projets nationaux, bass sur le dveloppement en leur sein.
CÕest pourquoi il est essentiel de rcuprer et reformuler la pense conomique et sociale en Amrique latine.
Heureusement, les vents de changement soufflent en Amrique latine. Aprs des dcennies de domination Š mme intellectuelle Š les citoyens osent nouveau penser leur futur et dcider de leur avenir par eux-mmes. CÕest ce que nous appelons le Ē Socialisme du 21e sicle Č.
Au coeur de cette nouvelle faon de penser se trouve lÕtre humain, qui a une conscience sociale et solidaire, qui trouve son panouissement en partageant sa vie avec les autres. Si lÕhistoire nous a appris une chose, cÕest que les socits ont toujours besoin de vritables Ē mains visibles Č pour atteindre la justice, lÕgalit et le bonheur.
Le Ē Socialisme du 21e sicle Č
Le Ē Socialisme du 21e sicle Č puise dans les meilleurs aspects du socialisme traditionnel, mais il confronte aussi, courageusement et de faon critique, les dogmes que lÕhistoire a laisss derrire elle, qui ne survivent pas uniquement dans les mmoires de quelques-uns. Un de ces aspects mthodologiques est de se fonder sur des principes, et non pas sur des modles thoriques.
Quelques-uns de ses principes les plus importants du Ē Socialisme du 21e sicle Č sont :
- un profond humanisme,
- un sens profond de lÕthique, et
- une conviction dmocratique totale.
Ces principes sont la base sur laquelle notre stratgie a t construite, en rponse la ralit. La ralit laquelle nous devons faire face, sans les recettes, sans les modles de socit, soi-disant immuables, auxquels nous nous sommes habitus, tant sous le Socialisme traditionnel que sous le nolibralisme. Le Ē Socialisme du 21e sicle Č est donc en constante reformulation et reconstruction. La plus grande erreur est de ne pas essayer de penser de faon critique, tant dans lÕconomique que dans le politique. Les dogmes ont gravement port prjudices aux populations.
Beaucoup accusent le Ē Socialisme du 21e sicle Č de nÕtre rien dÕautre quÕune masse amorphe dÕides, sans aucune structure ou forme claire. Ils peuvent avoir raison, puisque notre Ē Socialisme du 21e sicle Č est un concept qui est soumis une constante construction et mutation, et quÕil nÕest mme pas unique. Nanmoins, il vaut mieux avoir un peu de raison quÕavoir totalement et radicalement tort, comme dans le cas du nolibralisme.
Une particularit, qui est une autre vertu, du Ē Socialisme du 21e sicle Č est son habilit sÕadapter constamment aux ralits propres chaque pays et chaque rgion. Si nous reconnaissons et respectons lÕoriginalit de chaque socit et de chaque culture, les directives universelles et les efforts de standardisation sont aussi impossibles quÕindsirables. Bas sur ces ides, nous avons propos en quateur lÕlaboration dÕun programme dÕmancipation capable de faire face, nergiquement, au nolibralisme, et qui soit en mme temps suffisamment cratif pour ne pas rpter des pratiques anachroniques.
Pourquoi parler du Ē socialisme du 21e sicle Č ?
Parce quÕil partage les principes fondamentaux du socialisme classique. Notamment lÕide de placer le travail humain par-dessus les intrts du capital. CÕest ce principe qui rend le Ē Socialisme du 21e sicle Č compltement antagoniste du nolibralisme. Tandis quÕune des principales victimes de la longue et triste nuit nolibrale en Amrique latine a t la classe laborieuse, qui est devenue juste un autre moyen de lÕaccumulation de capital, pour nous, la valorisation du travail humain nÕest pas simplement celle dÕun facteur de production, mais plutt la fin mme de la production. Tant le Ē Socialisme du 21e sicle Č que le socialisme traditionnel rehausse lÕimportance de lÕaction collective pour le dveloppement. Voil une claire contradiction avec lÕide nolibrale de lÕindividualisme en tant que moteur de la socit.
Ē Socialisme du 21e sicle Č et socialisme traditionnel. Le rle de lÕEtat dans le dveloppement.
De mme, lÕaction collective de la socit est accomplie travers sa reprsentation institutionnalise, autrement dit, travers lÕtat, qui confirme le rle fondamental de celui-ci dans le dveloppement. Nous ne sommes pas des statistes, mais nous ne sommes pas non plus aussi des nafs. Nous ne dirons pas que lÕtat doit tre rduit au niveau propos par le Ē Consensus de Washington Č. En reconnaissant lÕimportance de lÕaction collective et de lÕtat, nous reconnaissons le besoin de planification, qui a t absent pendant toute la longue et triste nuit nolibrale. Un projet national, qui considre que changer les relations du pouvoir dans la socit, cÕest aussi savoir vers o sÕachemine cette socit. Il a besoin dÕun projet commun, avec des buts spcifiques.
Le Ē Socialisme du 21e sicle Č partage avec le socialisme traditionnel lÕimportance donne la valeur dÕusage plutt quÕ la valeur dÕchange. Toute cette Ē Efficience dÕallocation Č ou, en dÕautres termes, cette allocation des ressources sociales aux usages les plus valables, demande une intervention publique, puisque le march lui-mme ne peut seulement tre guid par la valeur montaire des biens.
Le Ē Socialisme du 21e sicle Č partage avec le socialisme traditionnel la proccupation pour la justice dans toutes ces dimensions : justice sociale, justice rgionale, justice de genre, justice ethnique, justice intergnrationnelle. Ceci est essentiel, spcialement parce que lÕAmrique latine est la rgion la plus inquitable de la plante. Et malgr cela, les politiques de d-rgulation du nolibralisme qui ont abouti quÕ augmenter lÕingalit dans la rgion.
Cependant, il y a aussi des diffrences entre le Ē Socialisme traditionnel Č et le Ē Socialisme du 21e sicle Č.
Le Ē socialisme du 21e sicle Č se base sur des principes, et non pas sur des modles dÕanalyse. Nous rejetons les directives, les dogmes. Nous croyons que nous avons dpass le matrialisme dialectique, qui conduit invitablement vers une tlologie sociale impossible. Nous croyons que tout effort pour expliquer des phnomnes, aussi complexes que lÕavancement de la socit humaine, avec des lois de base Š parfois mme simplistes Š est condamn lÕchec.
Un autre corollaire du Ē Socialisme traditionnel Č est le matrialisme dialectique et la lutte des classes. Nous nous opposons la violence. Nous croyons que dans le Ē Socialisme du 21e sicle Č, les seules balles valables sont les votes, parce que cÕest avec les votes et avec lÕappui du peuple quatorien que nous avons gagn 7 processus lectoraux dÕaffile. Nous croyons quÕau 21e sicle , il est impossible de dfendre lÕide que le contrle de lÕtat sur les moyens de production est la meilleure manire dÕatteindre le bien-tre social. Ceci est une diffrence entre lÕancien socialisme et le Ē Socialisme du 21e sicle Č. Selon le socialisme traditionnel, pour liminer lÕexploitation de la main-dÕĻuvre, il fallait liminer la proprit prive des moyens de production. Nous croyons plutt au contrle de lÕtat sur les secteurs stratgiques, et nous croyons dans la dmocratisation de tous les moyens de production. Ceci veut dire une meilleure distribution des richesses sociales qui, concentres dans les mains de quelques-uns, devient ou reste une des sources principales de lÕingalit.
Finalement, pour nous, la plus grande erreur du socialisme traditionnel fut peut-tre quÕil nÕa jamais dfi le capitalisme dans sa conception quÕil tait le moteur du dveloppement. Il lÕa simplement propos comme une voie plus rapide et juste pour arriver au dveloppement, cÕest--dire, la consommation de masse, lÕindustrialisation, lÕaccumulation des biens et des quipements. Le Ē Socialisme du 21e sicle Č, par contre, propose une nouvelle notion du dveloppement, entendu comme la mise dÕun bon niveau de vie, la porte de tous ; lÕexpansion des liberts et un potentiel pour vivre en paix et harmonie avec la nature, et la prservation indfinie des cultures humaines. Autrement dit, le Ē sumak kawsay Č (en langue indienne quetchua, le Bien Vivre), de nos populations ancestrales, principe qui a dj t introduit dans la nouvelle constitution de la Rpublique de lÕquateur.
Je vais en terminer en citant mon cher ami, lÕcrivain Uruguayen Eduardo Galeano, qui dit :
Ē On peut dire que nous parlons dÕune utopie, mais sans elle il nÕy a pas dÕhorizon, dÕavenir, de destine. Elle est lÕhorizon. Je me rapproche de deux pas, elle sÕloigne de deux pas. Je chemine de dix pas et lÕhorizon s'enfuit dix pas plus loin. Pour autant que je chemine, jamais je ne lÕatteindrai. A quoi sert lÕutopie ? Elle sert cela : cheminer. Č
Original de la confrence en castillan disponible sur :
Jean-Pierre Lematre, 23 dcembre 2009