Numéro 3 :

Les malades imaginés

Le vermicellier apoplectique

 

Le Père Goriot mène une existence misérable dans la pension de Madame Vauquer, rue Neuve Sainte Geneviève : ce septuagénaire avait pourtant fait fortune, en profitant de la disette de quatre-vingt treize et en trafiquant du blé et des pâtes avec les gens de la Convention, les "coupeurs de tête"; mais il s'est ensuite saigné aux quatre veines pour permettre à ses filles égoïstes et frivoles de faire un beau mariage et de mener grand train.


Balzac nous fait assister à la déchéance physique rapide de ce septuagénaire. Au début du roman, Goriot est encore, comme le proclame Madame Vauquer, " un homme sain comme mon oeil, parfaitement conservé et qui peut donner encore bien de l'agrément à une femme. " Mais en peu de mois, il devient " hébété, vacillant, blafard : ses yeux dont le larmier retourné et gonflé l'obligeait à s'essuyer fréquemment (ectropion) deviennent ternes, gris de fer avec une bordure rouge semblant pleurer le sang. "

A la suite d'une scène violente avec ses filles, Anastasie et Delphine, il ressent un violent mal de tête - " Le crâne me cuit intérieurement comme s'il y avait du feu. " - et il s'écroule sans connaissance.
Bianchon, le " célèbre docteur de la Comédie Humaine qui sera très en cour à Paris, n'est à cette époque qu'interne à l'Hôpital Cochin et pensionnaire de la maison Vauquer. Il examine Goriot et fait une déclaration plutôt ambiguë, mais prudente : " A moins que je ne me trompe, il est flambé...  Quoique le bas de la figure soit assez calme, les traits supérieurs du visage se tirent vers le front malgré lui. "  (curieuse paralysie faciale !)
" Peut-être pourra-t-on retarder sa mort si l'on trouve les moyens de déterminer une réaction vers les extrémités. "   D'où sangsues, cataplasmes à la farine de moutarde, sinapismes bouillants des pieds aux cuisses, puis de la nuque à la chute des reins, moxas ou cautérisations par bâtonnets d'armoise ...Les conseils de Bianchon à l'infirmier sont assez simples : " Si tu l'entends se plaindre et que le ventre soit chaud et dur, tu lui administreras ...tu sais quoi ...s'il avait une grande exaltation, s'il parlait beaucoup, s'il avait enfin un petit brin de démence, laisse-le aller, ce ne sera pas un mauvais signe ! "

La situation ne s'améliorant pas, Bianchon fait venir son patron, le médecin chef de l'Hôpital Cochin, qui se contente de dire : " Il vaudrait mieux qu'il mourut promptement !"
Bianchon organise ensuite une consultation entre le médecin de Cochin et celui de l'Hôtel-Dieu.  Ces grands personnages pérorent et pontifient et, évitant habilement le risque d'erreur, prédisent " des mieux et des rechutes alternatives, d'où dépendraient la vie et la raison du bonhomme. "  Et cela tandis que le malheureux gémit : " Ma tête est une plaie. Si l'on m'ouvrait la tête, je souffrirais moins."  (vision prophétique des succès
de la neurochirurgie !)

La spécialisation des zones cérébrales est évoquée dans les conseils des grands patrons à l'élève Bianchon : "Efforce-toi de constater à quels genres d'idées appartiendraient ses discours : si ce sont des effets de mémoire, de pénétration, de jugement, s'il s'occupe de matérialités ou de sentiments, s'il calcule, s'il revient sur le passé. Il est aussi possible que l'invasion ait lieu en bloc, il mourra imbécile comme il l'est en ce moment... "
Et Bianchon de penser que la pratique endurcit le médecin : " les médecins qui ont exercé ne voient que la maladie : moi je vois encore le malade ! "

Quinze ans après la publication du père Goriot, Balzac meurt cardiaque, probablement valvulaire et diabétique, hydropique en tout cas, avec une affreuse gangrène des membres inférieurs et des dizaines de sangsues appliquées sur le ventre. Il a à son chevet sa toute récente épouse, la Comtesse Hanska, elle-même rhumatisante et goutteuse.  Alors qu'il confondait la réalité et sa comédie humaine, l'une de ses dernières paroles aurait été : " Seul Bianchon pourrait me sauver. "

L'AMAteur.


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