Numéro 47 :

Les médecins imaginés

Travers et ridicules des médecins, par Eugène Hubert (1905)
Nihil nove sub sole

 

Eugène Hubert, professeur à l’Université catholique de Louvain et obstétricien de son état avait une plume facile et un humour parfois caustique, au service d’une morale rigide et d’une conception élevée de la pratique médicale.

Son livre de déontologie intitulé « Le devoir du médecin »,  publié en 1905, a été réédité en 1926 avec des annotations du père J. Salmans de la Compagnie de Jésus, le Nihil obstat du libris censor J. Vermaut et l’Imprimatur du Vicaire général H.Vandenbergh.
C’est un petit chef d’œuvre, agréable à lire, plein d’anecdotes probablement vécues.

Dans un chapitre consacré aux travers et ridicules des médecins, il utilise une technique pédagogique inédite, qui consiste à montrer ce qu’il ne faut pas faire, prenant en exemple des médecins nés de son imagination et qu’il affuble de noms dignes de Molière ou des librettistes d’Offenbach.  « Il enseigne », dit-il, « par diagnostic non pas direct, mais d’exclusion. Quand on me demande où est Braine l’Alleud,  je réponds que ce n’est ni à Bruxelles, ni à Genappe, mais entre les deux. »
Ces caricatures peuvent parfois s’appliquer à des confrères de notre époque.

Le docteur Melliflu
« a un mot aimable pour tout le monde, depuis le portier jusqu’au chien de la maison.  Sa manière de prendre le pouls ressemble à une caresse ou à une bénédiction.»  Il susurre à sa patiente : « Ma chère dame, montrez-moi votre jolie petite langue. »
Dans une certaine mesure, le médecin doit aborder son patient différemment selon sa culture et sa qualité, mais rester dans une juste mesure entre le « prenez une profonde inspiration, Madame la Baronne » et le « redresse-toi bobonne et gonfle-toi d’air. »

Il y a aussi des médecins bourrus et autoritaires, tels, selon Hubert,  « les élèves de Dupuytren qui, comme leur maître, terrorisaient leurs patients. »   Je demandai un jour à un de mes malades si son médecin lui prenait parfois la tension : il me répondit qu’il n’oserait jamais le lui demander.

Le docteur Tantpis « a le sourcil perpétuellement contracté et plisse le front à chaque renseignement qu’on lui donne. C’est sans doute un malin qui se dit : plus on aura cru le mal grave, plus on me saura gré de l’avoir guéri »  J’ai connu de tels médecins pour qui les rhino-laryngites étaient des pneumonies  et les gastrites des pancréatites. Je me demande toujours si ces exagérations étaient conscientes ou préméditées.

A l’opposé, le docteur Jovial prend toujours les choses par le bon bout. « Si le malade a de la fièvre, c’est la nature qui travaille…la diarrhée purge le sang,  mais les selles trop abondantes épuisent. »
« Mais attention, le médecin qui a trop d’esprit offusque ceux qui n’en ont pas assez…gardez-vous du mot plaisant qui vous monte aux lèvres. »   Une malade obèse impénitente a quitté un confrère de mes amis parce qu’il lui avait dit que tous maigrissaient dans les camps de concentration !  L’humour n’est pas toujours apprécié particulièrement quand on en fait l’objet.

Le docteur Didacte explique, argumente, démontre : « Oui Madame, la matrice en se déplaçant, pèse sur la vessie, le gros intestin et les nerfs : de là, tous les troubles que vous accusez et,  comme l’utérus est lié par d’étroites sympathies aux voies digestives et aux centres nerveux tant cérébro-spinaux que ganglionnaires. De là aussi la dyscrasie du sang et le nervosisme que je suis obligé de combattre par les toniques et l’hydrothérapie. »  Ne croirait-on pas entendre le docteur Knock expliquant à la dame en noir le déplacement de sa colonne de Turk et de son faisceau de Clarke ?

Des explications doivent être données au patient dans un langage simple, en tenant compte de son niveau intellectuel et de son degré d’anxiété. Mais le docteur Hubert est plus catégorique : « Aux clients intelligents, il ne faut dire que juste ce qu’il faut…aux autres, s’ils exigent des explications :  c’est un froid…c’est dans le sang…c’est nerveux ».

Le docteur Becclos « palpe, percute, ausculte, renifle, regarde, prescrit et ne souffle mot. »
Aujourd’hui également, des patients  se plaignent : « Mon médecin ne me dit rien, ne m’explique rien. »

Le docteur Rusticus
, a « une tenue relâchée, des souliers boueux, des mains sales » et le professeur de regretter les médecins en redingote à cravate blanche.  Il ne faut pas confondre tenue décontractée et manque d’hygiène.  Au début de ma carrière de professeur, j’étais exigeant sur la tenue des étudiants aux examens, jusqu’au jour où, ayant reproché à l’un deux l’absence de cravate, je m’aperçus que tous ceux qui suivirent portaient la même cravate !

Le docteur Agame, célibataire, est dans une situation délicate. Il doit éviter « l’essaim bourdonnant des filles à marier, embaumant la fleur d’oranger » (allusion aux baesinettes ?) « et se mettre à l’abri de tout soupçon de mauvaises mœurs. Plus tard, il risque de devenir grincheux, mélancolique et misanthrope…La femme peut beaucoup pour le succès du praticien, mais il faut bien la choisir.  Si vous vous laissez aveugler par l’amour, tachez qu’il y ait au moins de petits trous dans le bandeau. »

Le docteur Pommadin « porte des habits de la dernière coupe. »  Le docteur Hérisson « se fâche tout rouge pour une vétille » au contraire du docteur Plapied « qu’on peut charger d’une commission en ville. »

Dans cette galerie de portraits, il y a également le docteur Grippesou qui a fait vendre la vache d’un petit cultivateur qui ne pouvait pas le payer, le chirurgien Risquonstout, qui joue avec la vie de ses malades, le docteur Solus qui vit confiné dans sa solitude « comme les anciens stylistes sur leurs perchoirs »  et le docteur Mondain, que l’on rencontre à toutes les fêtes, dîners, bals, concerts, spectacles, et dont « on se demande quand il étudie. »

Le docteur Polypharmaque dont « la débauche de drogues  est très appréciée dans les pharmacies, mais beaucoup moins par le client lorsqu’arrive le compte de l’apothicaire.  Ce médecin tire à mitraille dans le tas. »  On dira aujourd’hui qu’il pratique le « carpet bombing ».

Le docteur Rapineau « fait trois visites pour un coryza, le docteur Adhésif s’incruste et à l’air de venir se reposer chez vous, tandis que le docteur  Volevite entre chez vous en courant sans prendre le temps de déposer son chapeau :   La langue ?  Le pouls ? Bien !  Continuez !  Le voilà parti ! »  On dit aujourd’hui qu’il fait ses visites à reculons.

Le docteur Tape à l’œil s’arrange pour que les journaux parlent de lui « à propos d’une noyade ou d’un accident de voiture.  Sa plaque de cuivre a les dimensions d’une enseigne. »  On pourrait le comparer à certains confrères qui cherchent à se faire interviewer à la télévision ou à être cités dans les journaux toutes boîtes.  Le docteur Finaud « n’entreprend jamais l’opération de la taille sans avoir un caillou dans la poche de son gilet. »

Il est clair que la forme d’enseignement adoptée par le professeur est d’une lecture plus attachante que l’énumération de recommandations et d’interdits.  Est-ce la meilleure manière de faire passer ce genre de messages… ?  Je vous en laisse juge.

L’AMAteur.


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