Numéro 44 :

La sorcière

André Vleurinck 1

 

Au temps de mon enfance, quand l'homme n'était qu'un intrus dans la brousse, lorsque le temps coulait encore à petits pas, cette histoire n'eut sans doute intéressé personne tant elle était banale.  En 1970, les choses avaient bien changé : le tam-tam avait cédé sa place à la radio et les silences de la nuit n'appartenaient plus aux esprits.  Et pourtant ?

A Kolwezi, notre ami Yves le Morvan, ingénieur à la Gécamines, s'était fait voler sa belle chaîne stéréo.  Au préjudice que présentait la perte de cette coûteuse installation, s'ajoutait la frustration d'un amateur de musique privé de sa distraction favorite.  La nouvelle du vol s'étant répandue chez son personnel africain qui appréciait ses qualités d'homme de cœur, un des contremaîtres vint le trouver et lui demanda ce qu'il comptait faire pour récupérer son bien.

" A part la plainte déposée à la police, que pourrais-je faire d'autre ? " lui répondit-il.
" Tu sais bien, bwana, que cela ne sert à rien.  Même si la police retrouve le voleur, ton installation ne te sera pas rendue.  Seul un mukishi peut y parvenir. "
" C'est quoi un mouquichi ? "
" C'est un sorcier.  A Kolwezi, nous n'avons qu'une sorcière, mais qui pourrait t'aider... à condition qu'elle accepte.  Elle n'a jamais travaillé pour un européen et aucun muzungu ne le lui a jamais demandé. "

Notre ami qui était un esprit curieux, décida d'accepter la suggestion et envoya l'informateur présenter sa demande.  La sorcière lui fit savoir qu'elle étudiait le problème et lui promit une réponse endéans la semaine.
Les jours suivants, ses matinées se passèrent au marché de la cité dont les usagers eurent tout loisir d'observer son manège à la recherche d'herbes rares dont elle avait besoin " pour retrouver un voleur" confiait-elle en secret à qui voulait l'entendre.

Lorsqu'elle eut réuni les ingrédients nécessaires à son philtre, elle fit connaître à notre ami les conditions auxquelles il lui était possible d'acquiescer à sa requête : outre une rémunération d'ailleurs modeste, il devrait, un prochain samedi, lui envoyer un taxi qui l'amènerait chez lui à 18 heures, très exactement un quart d'heure avant la nuit. 

Sa demande fut bien évidemment acceptée et au jour dit, la rue était noire de monde dans l'attente de la sorcière.  Accueillie par le Morvan à sa descente de voiture, avant d'entrer, elle se fit décrire la disposition des lieux, en particulier l'endroit du salon où se trouvait l'installation volée.  Sur ces entrefaites, la nuit étant tombée, elle pénétra seule dans la maison.  De l'extérieur, la foule attentive et silencieuse put observer la fermeture des rideaux du living.  Puis les lumières s'éteignirent.  Elles se rallumèrent un quart d'heure plus tard.  La porte s'ouvrit et la sorcière sortit, déclarant que tout était arrangé : " J'ai dormi sur le sofa.  En rêve, j'ai vu le voleur et lui ai ordonné de rendre l'installation.  Je peux maintenant rentrer chez moi. "

Comme notre ami voulait lui régler son dû, elle l'interrompit tout net, lui disant qu'il n'aurait à payer que quand il aurait récupéré son bien.
" Et si le voleur refusait de le rendre ? " hasarda-t-il.
" Aucun danger.  Je lui ai dit que s'il ne s'exécutait pas, dans un mois il serait mort. "

Sur ce, elle remonta en voiture et rentra chez elle.  La foule, silencieuse et craintive, se dispersa.  Dans la nuit, vers 3 heures, le téléphone sonnait chez notre ami : " Monsieur le Morvan ?  Ici le commissariat de police.  Quelqu'un vient de déposer chez nous un volumineux colis à votre nom.  Vous serait-il possible de venir nous en débarrasser ?  Maintenant si possible.  Nous ne savons qu'en faire... "


  1. Le docteur André Vleurinck, diplômé en 1955,  a vécu au Katanga jusqu'en 1975.  Après des humanités au Collège Saint François de Sales à Elisabethville et des études de médecine à l'UCL, il est retourné au Katanga au service de l'Union Minière et a été directeur médical de la Gécamines à Lubumbashi, de 1972 à 1975.   Depuis lors, il vit en Belgique où le " consolent les écureuils et les oiseaux de son jardin " ;  il déplore la triste évolution du Congo et en particulier du Katanga.


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