Numéro 40 :

Les malades imaginés.

La nuit est ma lumière : un best seller à l'UCL

 

Elisabeth, l'épouse du docteur Ronquières, change de caractère : elle devient hautaine, froide, susceptible 1.  Ses proches ne s'inquiètent vraiment que, lorsque voulant donner un livre à son père, elle étend le bras, puis s'immobilise, n'achevant pas son geste, croyant avoir donné le livre et éclatant de rire lorsqu'elle se rend compte de ce moment d'absence.  Les troubles mentaux s'aggravent rapidement.  Elle voit d'autres personnes à la place de son mari, s'imagine que l'on veut l'envoûter... Elle voit des événements qu'elle aurait vécus dans un très lointain passé : elle se croit Reine d'Egypte, épouse de Toutankhamon et fait une fugue, pour aller demander à Geneviève Tabouis 2 de retrouver son père Aménophis III.

Elle simule, par ruse, des périodes de lucidité : en réalité, elle est à l'écoute des voix qui la harcèlent et croit que le monde qui l'entoure est ensorcelé, même les animaux.  Les phares des voitures sont des yeux qui la scrutent ;  tous les enfants qu'elle rencontre lui appartiennent.  Elle refuse nourriture et boissons par crainte d'être empoisonnée.  Sa parole est hachée, elle a des fous rires et des colères, perd la notion du temps... Mais sur ces bases démentielles, on perçoit des lambeaux de raisonnement logique.

Etienne de Greef 3 décrit implacablement les progrès de la démence, attribuant sans doute à son héroïne les multiples symptômes observés chez ses propres patients.  Enfin, un psychiatre est appelé en consultation : il parle de processus infectieux, évoque un drame intime, envisage de provoquer un abcès de fixation, mais décide de la colloquer.

A la Clinique " Psyché ", le médecin chef est en congé : les sœurs n'appellent pas un remplaçant, parce qu'elles savent que leur médecin craint la concurrence, surtout pour ses patients privés.  Alors qu'elle est en phase aiguë, Elisabeth n'aura pratiquement pas de soins dans les premiers jours.  Certaines religieuses, autoritaires et jalouses, semblent croire que leur malade est la proie du Malin.  Une sœur peu compétente, mais dévouée, s'aperçoit qu'Elisabeth est dangereusement déshydratée et tente de mettre en place une sonde gastrique, mais fait une fausse route, provoque une fausse déglutition et un abcès pulmonaire, dont la malade guérira, sans antibiotiques ( !).

Nous sommes en 1935, pendant l'Exposition de Bruxelles.  Quelques détails montrent qu'à l'époque, les idées fascistes ont un certain succès en Belgique.  Le père d'Elisabeth admire Mussolini, qui a déjà envahi l'Ethiopie ;  son mari, médecin lui aussi, comprend même, un instant, les idées des nazis sur le " traitement " des handicapés et des fous.

Devant l'échec de l'hospitalisation, le père et le mari décident imprudemment de reprendre la malade à la maison et recrutent une infirmière privée, une bigote, illuminée, qui se contente d'administrer des sédatifs et de l'huile camphrée, prend une attitude autoritaire et soumet Elisabeth à des vexations inutiles.  La folle en vient à haïr son infirmière, la prenant pour Anubis, le dieu à tête de cheval.  Lors d'un orage, elle l'attaque, tente de l'étrangler, la promène dans la chambre en la tirant par les cheveux, la mord cruellement au visage et s'efforce de lui arracher les yeux.  Bien entendu, dans ce village du Brabant Wallon, on croit que l'infirmière défigurée est une sainte et qu'Elisabeth est possédée du démon.

L'auteur nous fait pénétrer dans le monde absurde et complexe créé par la psychose et par les voix multiples et contradictoires des présents, des absents et des morts.  Certaines personnes de l'entourage semblent elles aussi appartenir  à une époque lointaine : bigots égoïstes, plus préoccupés par Satan que par Dieu, intégristes chrétiens, sectaires et acharnés.

Elisabeth est hospitalisée à nouveau dans le service des agités d'un grand hôpital psychiatrique pour femmes... On s'aperçoit qu'elle est enceinte... Elle a encore des colères et des pulsions, comme le jour où elle brise le poste de TSF qui a annoncé la mort de la Reine Astrid.  Sœur Colette, la responsable de la fausse déglutition, est dans cette section de l'Institut, toujours pleine de bonnes intentions, mais toujours maladroite.  Elle injecte à Elisabeth du Cardiazol, un équivalent de la Coramine, sans contrôler par aspiration la position de l'aiguille.  Le produit, injecté dans une veine, déclenche une crise d'épilepsie spectaculaire, qui est suivie d'une journée de parfaite lucidité.  La sœur a reproduit, par mégarde, le traitement expérimental du docteur Von Meduna, qui a publié la guérison de la démence par des crises d'épilepsie provoquées 4.

Un jeune psychiatre applique à Elisabeth, qui a accouché d'un beau bébé, le traitement préconisé par Von Meduna : il obtient une rémission complète, qui permet à la patiente de réintégrer sa famille.  L'auteur ne nous informe pas de l'évolution à long terme : s'il y a eu de rechutes, on peut imaginer que la patiente a bénéficié des progrès thérapeutiques récents.

Si l'étiopathogénie de la schizophrénie demeure mystérieuse 5, le traitement a fait des progrès considérables grâce aux antipsychotiques qui viennent à bout des symptômes positifs (agitation, hallucinations, pulsions, agressivité), à la thérapie éducative et psychosociale qui aide patients et familles à la réadaptation qui favorise la réinsertion sociale et professionnelle. Grâce aux centres de soins ambulatoires, aux foyers et aux ateliers protégés, l'hospitalisation prolongée est rarement nécessaire.  Les optimistes estiment aujourd'hui  que dans les 5 ans, près des 2/3 des schizophrènes peuvent être réinsérés dans la société, mais que 30 % gardent un handicap permanent et 10 % doivent être hospitalisés à long terme.  La longue épopée des traitements brutaux appartient à l'histoire 6.

De nos jours, Elisabeth aurait été traitée par neuroleptiques, ce qui aurait sans doute évité les explosions de violence et l'agression sauvage de son infirmière.  La famille aurait bénéficié de conseils psychologiques ; les parents, voisins et amis se seraient montrés plus compréhensifs et coopérants.

Le mérite du roman d'Etienne de Greef est de nous rappeler ce qu'était, il y a quelques soixante ans, le sort lamentable de ceux que l'on appelait encore les aliénés.

Selon Paul Jonckheere 7, les personnages du roman d'Etienne de Greef n'étaient nullement fictifs : " les initiés ont savouré, sous le manteau, les anecdotes clinico-romanesques des différents personnages. "


René Krémer

Bibliographie

  1. Etienne de Greef.  La nuit est ma lumière (1949).
  2. Geneviève Tabouis (1892-1985), célèbre journaliste française qui, dans les années soixante, annonçait les " dernières nouvelles de demain " à Radio Luxembourg.
  3. Etienne de Greef (1898-1961) - docteur en médecine (UCL, 1924) - professeur à l'UCL - Président de l'école de criminologie (1945-1961).
  4. Lazlo Von Meduna, psychiatre hongrois (1896-1964), prétend avoir découvert un antagonisme entre schizophrénie et épilepsie et a utilisé le Metrazol intraveineux pour provoquer des convulsions, sans grand succès d'ailleurs.
  5. On évoque des éléments génétiques et environnementaux : une dérégulation des neurotransmetteurs est souvent incriminée.
  6. Quelques étapes de ces traitements qui font penser aux coups de pieds à un récepteur de TV en panne
    • 1886 : fièvres provoquées par la tuberculine, le vaccin antityphique ou la malaria (Wagner-Jauregg, prix Nobel 1927)
    • 1888 : lobectomie (Gottlieb Burckhardt)
    • 1921 : lobectomie sélective (Egas Moniz, prix Nobel 1949)
    • 1933 : coma insulinique (Manfred Sakel).  Cette convulsivo- ou sismothérapie a connu un succès considérable.  John Nash en a bénéficié.  (AMA-Contacts 26)
    • 1938 : l'électrochoc (Ugo Cerletti)
  7. P. Jonckheere.  L'institut Salve Mater dans les années 1950 (in 50 ans de médecine à l'UCL. J.J. Haxhe, 2002, pages 405-409

Sites consultés

  • http://www.who.int/whr2001 : Site de l'OMS.
  • http://iquebee.ifrance.com : Schizophrénie : les premiers traitements.
  • http://convs.prenhall.com : Brief History of convulsive therapies.
  • http://www.healthyplace.com :  Schocktreatment : as damaging as ever. 
    Dr Lee Coleman.  The reign of error (1984)
  • http://pages.infinit.net  : La schizophrénie


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