Numéro 42 :

La rougeole dans le Haut Katanga

André Vleurinck 1

 

Cette maladie " infantile ", jadis commune et habituellement bénigne en Europe avec une mortalité de 0,1 %, était par contre très meurtrière en Afrique.  Même dans les meilleures conditions, ses épidémies y entraînaient une mortalité toujours supérieure à 3 % !

Le docteur Bertrand que j'ai connu dans mon enfance et qui fut mon maître de stage à l'hôpital UMHK de Panda en 1956, était arrivé au Katanga en 1914.  Chargé des soins médicaux aux travailleurs de la mine de Kambove que le rail venait d'atteindre en 1913, il avait à visiter régulièrement le dispensaire des prospecteurs qui préparaient la réouverture de la vieille mine de Likasi à 25 Km de là.  Ses déplacements à bicyclette lui permettaient également d'observer la vie des rares et misérables villages situés sur son parcours.

Très rapidement il put constater les effets dévastateurs de la rougeole qui, chez les enfants des travailleurs de l'Union Minière comme chez ceux des villages avoisinants, entraînait une mortalité de près de 10 % avec, pour les survivants, des complications oculaires gravissimes dans plus de 30 % des cas.

Aux classiques atteintes des muqueuses conjonctivales, s'ajoutaient très souvent des lésions cornéennes dont, dans les meilleurs des cas, la guérison laissait des opacités cicatricielles définitives.

Orienté par les symptômes oculaires, le docteur Bertrand émit l'hypothèse d'une carence en vitamine A dans un régime alimentaire trop pauvre en matières grasses.

On sait que le manque de vitamine A, outre l'héméralopie (baisse de la vision crépusculaire), entraîne de la xérophtalmie, c'est-à-dire une sécheresse anormale de la conjonctive et de la cornée.  Cette vitamine liposoluble (rétinol), indispensable au bon état des revêtements cutanés et muqueux, est fournie par des aliments d'origine animale tels les constituants gras du lait (beurre ou crème fraîche), le jaune d'œuf et le foie (huile de foie de morue) ou, sous forme de provitamine (carotène), par certains fruits et légumes : carottes, épinards, mangues, papaye et (surtout) noix de palme.

La pauvreté des ressources alimentaires à l'époque, en matière d'élevage surtout, faisait du palmier Elaeis (qui est avec le caféier, un des très rares arbres fruitiers d'origine africaine), la principale source de carotène au Congo.

Ce remarquable végétal y poussait spontanément partout aux altitudes inférieures à 800 m... donc nulle part dans le Haut Katanga (1200 à 1500 m).  Aussi le docteur Bertrand demanda-t-il à l'Union Minière d'organiser un approvisionnement régulier d'huile de palme à partir des plaines de l'Upemba, où cet arbre était abondant (altitude < 600 m).

Pour y parvenir, il fallut attendre en 1918 l'arrivée du rail à Bukama et, de ce point, le développement d'un réseau capable de drainer les surplus de la région, ceux de Kikondja notamment qui, dans le commerce Katangais, a depuis lors donné son nom à cet indispensable aliment qu'est l'huile de palme.

Le bien fondé des recommandations du docteur Bertrand fut démontré par une spectaculaire réduction des lésions oculaires et l'abaissement à 3 % de la mortalité.

A noter que ce seuil de 3 % ne put être ramené à des niveaux comparables aux chiffres européens que bien plus tard, avec l'introduction du vaccin contre la rougeole, démontrant ainsi la moindre accoutumance des populations d'Afrique centrale à un virus survenu tardivement parmi elles.  Il est évident que l'arrivée de pathologies nouvelles au sein de populations affaiblies par d'effroyables conditions d'existence et que protégeait mal une immunité insuffisante, ne pouvait avoir que des conséquences dramatiques.

  1. Le docteur André Vleurinck, diplômé en 1955,  a vécu au Katanga jusqu'en 1975.  Après des humanités au Collège Saint François de Sales à Elisabethville et des études de médecine à l'UCL, il est retourné au Katanga au service de l'Union Minière et a été directeur médical de la Gécamines à Lubumbashi, de 1972 à 1975.   Depuis lors, il vit en Belgique où le " consolent les écureuils et les oiseaux de son jardin " ;  il déplore la triste évolution du Congo et en particulier du Katanga.


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