Numéro 39 :

Les malades imaginés

Complexes, rêves et pulsions : La psychanalyse

 

Adolf H. a été admis à l'Ecole des Beaux Arts de Vienne le 8 octobre 1908 et va entamer une carrière de peintre, avec les succès et les aléas inhérents à cette carrière 1.  Au début, il produit des œuvres hermétiques qu'il ne comprend pas lui-même, mais que d'autres interprètent.  C'est un garçon étrange, qui a peur des femmes et qui, à l'Académie de Peinture, s'évanouit lorsque les modèles se dévêtent.
Son médecin, le docteur Block, lui obtient un rendez-vous chez un certain Sigmund Freud, 18 Berggasse à Vienne ;  ce psychiatre déjà célèbre est " un petit homme, court sur pattes, qui sentait le tabac et portait des lunettes excentriques à grosse monture d'écaille de tortue ; de son cigare, il avalait plus de fumée qu'il n'en rejetait ".
- " Allongez-vous là mon garçon... Non, non, vous pouvez rester tout habillé. "
- " Je ne vous vois pas, Docteur. "
- " C'est très bien comme cela, regardez le plafond. "


Freud fait habilement avouer au jeune garçon qu'il haïssait son père parce qu'il le frappait avec sa ceinture, s'opposait à son désir de devenir peintre et surtout battait la pauvre Madame H., bien aimée de son petit Adolf.
- " Alors, docteur !  Quel médicament dois-je prendre ? "
- " Il est encore trop tôt pour le dire.  Nous devons encore parler pendant quelques séances.  Préparez-vous, la prochaine fois, à me raconter un rêve. "
- " C'est impossible, je ne rêve jamais ! "


A la seconde consultation, Freud déclenche un accès de rage en lui disant que s'il ne rêve plus, c'est parce que depuis sa petite enfance, il rêvait de tuer son père et, qu'ayant appris sa mort, il s'est senti coupable de l'avoir souhaitée.
" Alors, pour vous protéger de vos pulsions meurtrières, comme de votre sentiment de culpabilité, vous vous êtes interdit l'accès conscient à vos rêves.  Ne vous sentez pas coupable... Tout enfant mâle a trop aimé sa mère et souhaité la disparition de son père.  J'ai appelé cela le complexe d'Œdipe. "
Adolf reprend conscience de ses rêves, le docteur Block joue le rôle d'un père " bienveillant, libéral, joyeux, attentif... "
Adolf H. est guéri : un adolescent s'était couché sur un divan, un homme s'en relève.  Sans thérapie, Adolf H. serait peut-être devenu un criminel.

Le véritable Adolf Hitler, dont Schmitt raconte la vie en parallèle à celle du peintre Adolf H., a échoué à l'entrée aux Beaux Arts et n'a consulté un psychiatre qu'en 1918, après la défaite de l'Allemagne.  Il revient des Flandres, aveugle ;  on a incriminé l'ypérite, les gaz de combats, mais en fait, il a perdu la vue parce qu'il nie inconsciemment la défaite : son aveuglement est de nature hystérique.

Un jeune psychiatre, élève de Rudolf Steiner 2, malgré l'avis contraire de son maître, entreprend une hypnose et lui inculque une mission pour l'avenir : " L'Allemagne a besoin de vous.  Elle doit guérir comme vous.  De grandes choses vous attendent. "  Hitler, " guéri ", est persuadé qu'il doit être le médecin de l'Allemagne.  Il a recouvré la vue.  Son parcours infernal et diabolique est sur les rails.

Sigmund Freud apparaît dans une autre œuvre d'Eric Emmanuel Schmitt 3.  La scène se passe à Vienne, quelques semaines après l'invasion de l'Autriche (11 mars 1938). 
Un étranger, patient imprévu de Freud, prend la main au cours de la psychanalyse, semble connaître l'avenir et juge Freud : " Vous êtes un humain qui a brassé beaucoup d'hypothèses, autant de vérités que d'erreurs, un génie, en somme ! "  Est-ce Dieu ou un fou qui se fait passer pour Dieu ?  Peut-être un Dieu, triste et seul depuis qu'il a créé l'homme et l'a laissé libre.  Une folle liberté !
C'est un dialogue entre Dieu et un athée, qui refuse de croire par orgueil, " parce que ce serait abdiquer. "

Freud et ses patients réels ou imaginaires apparaissent dans d'autres œuvres de fiction, notamment, dans une pièce de théâtre de Terry Johnson 4 qui flirte à certains moments avec le théâtre de boulevard.  Freud, à Londres, à la fin de sa vie, malade et désabusé, a encore quelques patients, une jeune hystérique qui lui reproche d'avoir aggravé la névrose de sa mère, et Salvador Dali, qui joue le pitre et que Freud a effectivement rencontré peu avant sa mort.  Selon l'auteur, Freud aurait eu une relation névrotique avec son père et sa fille !

Une autre œuvre écrite par Christopher Hampton 5 est plus intéressante.  Sabina Spilrein est une jeune russe névrotique.  Au cours d'accès violents, elle hurle, rit aux éclats, tire la langue, refuse de s'alimenter, jette des pièces de mobilier par les fenêtres sans les ouvrir, bloque les couloirs de l'hôpital avec des barres, tente de se pendre avec les rideaux de sa chambre. 

Carl Jung 6, un élève de Freud, la soumet à la psychanalyse ("talking cure"), la patiente assurant le gros de la conversation, le médecin se limitant à un rôle de guide.  Dans son enfance, la jeune fille a été abusée, physiquement et verbalement, par ses parents et découvre qu'elle n'a du plaisir qu'en étant battue et en assistant à des scènes violentes : on songe à Jean-Jacques Rousseau et à son aveu de masochisme 7.  Sabina guérit - plus ou moins - s'inscrit à l'école de médecine et devient psychiatre et la maîtresse de Jung.  L'attachement sentimental platonique ou non entre patient et thérapeute a toujours été un écueil au cours de la psychanalyse et Freud a écrit à maintes reprises que cette dérive devait être évitée.

On assiste à une rencontre entre Freud et Jung, au 19 Berggasse, en 1907.  Jung raconte la guérison de Sabina, mais on perçoit les prémices de son désaccord avec Freud, sur le nom même de leur travail : psychanalyse pour Jung, psycho-analyse pour Freud " parce que cela sonnerait mieux. "  Jung compare Freud à Galilée : " Je n'ai fait qu'ouvrir une porte.  Un mot suffit pour assurer votre renommée ;  vous c'est " complexe ", moi c'est " libido ".
" Vous devriez utiliser un terme plus doux que libido. "
On perçoit à la fois la querelle naissante et l'intransigeance de Freud.

L'interprétation des rêves, bien que très contestée et utilisée abusivement 9, a fait la réputation de Freud 8 et inspiré des œuvres de fiction où rêve et réalité se mêlent et s'entrecroisent, dans des intrigues équivoques. Arthur Schnitzler, écrivain et neuropsychiatre, a publié en 1927 la " Traumnovelle " (nouvelle rêvée) : Albertine et Fridolin vont se raconter leurs rêves, expression de leurs pulsions inconscientes ;  ces révélations vont mettre leur union en péril 10.  Albertine a rêvé d'un amour impossible, Fridolin de la rencontre d'une femme dans une secte sado-masochiste criminelle.  De 1875 à 1931, Schnitzler a tenu un journal des rêves (Traumtagebuch) qui contient plus de 600 documents médicaux originaux : ce journal est toujours inédit, conservé à l'Académie autrichienne des sciences.  Freud et Schnitzler se sont très peu rencontrés : Freud a eu un mot célèbre : " Je vous ai évité par crainte de rencontrer une sorte de double. "

Stanley Kubrick a récemment transposé au cinéma la nouvelle de Schnitzler, Tom Cruise incarnant Fridolin, le médecin pervers inconscient, et Nicole Kidman, l'épouse infidèle dans ses rêves 11.
Dans le " mangeur de rêves " 12 (H.R. Lenormand), un analyste permet à une patiente de retrouver le souvenir d'une enfance dramatique  l'origine de ses troubles, mais ne peut empêcher son suicide.

Les jugements les plus divers ont été portés sur la psychanalyse et l'interprétation des rêves :
- une agence des plus prospères du " rastaquouerisme " moderne (A. Breton, 1921)
- Freud, le freudisme... Depuis dix ans, quinze ans, j'en fais sans le savoir...   Il est temps de publier Corydon (André Gide, 1922)
- C'est la mode à Paris des " tendances refoulées " : les dames content leur dernier rêve, en caressant l'espoir qu'un interprète audacieux va y découvrir toutes sortes d'abominations (Jules Romains, 1922)
- C'est un symbolisme outrancier (H. Claude, 1924)
- La découverte des hiéroglyphes du sommeil entraînera une révolution littéraire (Ed. Jaloux, 1924)

Un roman très récent raconte une dérive caricaturale de l'interprétation des rêves 13.  Muo est un apprenti psychanalyste, disciple prétend-il, de Freud, Jung et Lacan ;  il revient en Chine dans le but de faire sortir de prison sa fiancée " Volcan de la vieille lune ".  Il interprète les rêves au petit bonheur la chance soit au téléphone, soit dans sa chambre où le divan est remplacé par une chaise basse en bambou, soit en visitant ses clients à vélo.  Les rêves ont pour lui une valeur de prédiction : il a beaucoup de succès, considéré comme un diseur de bonne aventure.  Son but final est de découvrir une jeune vierge pour la " procurer " au juge Di, dont dépend la libération de sa fiancée et chez lequel il a décelé un monstrueux complexe.

Quelques sites consultés :

  • Michel Jouvet.  Eveil, sommeil, rêve.  http://sommeil.univ-lyon1.fr/
  • Sommeil et rêves - psychologie et sciences humaines.  http://membres.lycos.fr/jmcmed/reves/
  • Franz Hellens.  Le disque vert - spécial Freud (1924).   http://www.predator.bm/disquevert/freud
  • Histoire de la psychanalyse en France.  http://www.psychanalyse.asso.fr
  • Freud in England.  http://www.freud.org.uk
  • Sigmund Freud and Psychoanalysis Notes (Sonoma State University).  http://www.sonoma.edu/users/d/daniels/freudlinks.html


  1. Eric Emmanuel Schmitt.  La part de l'autre (2001).
  2. Rudolf Steiner, psychologue et penseur autrichien (1861-1925), auteur d'une théorie sur l'anthroposophie.
  3. E.E. Schmitt.  Le visiteur - théâtre (1993).
  4. Terry Johnson.  Hysteria (2002)
  5. Christopher Hampton.  The talking cure (2002)
  6. Carl Jung (1875-1961), créateur de la psychologie analytique.  En 1913, il se brouille avec Freud après la publication de " métamorphoses et symboles de la libido ", où il décrit la libido comme une énergie vitale, primordiale, non purement sexuelle.
  7. Jean-Jacques Rousseau confesse que, jeune garçon, sa sensualité fut éveillée par la " punition des enfants ", c'est-à-dire la fessée, administrée par Mademoiselle Lambercier.  " Il fallait toute ma douceur naturelle pour m'empêcher le retour du même traitement en le méritant. " J.J. Rousseau.  Les confessions, livre 1er.
  8. S. Freud.  Die Traumdeutung (1900).
  9. Il faut faire la distinction entre les médecins consciencieux, plus ou moins disciples de Freud, et les sectateurs non-médecins du freudisme... philosophes, littérateurs, pasteurs, instituteurs, bas bleus, étudiants non-médecins, infirmiers, masseuses, vieilles filles en quête d'occupation qui ont été attirées par le freudisme pour des motifs multiples, qui peuvent en tirer des effets heureux au point de vue littéraire, philosophique ou social, mais qui parfois s'en servent comme de véhicule à des idées érotiques, y cherchent un moyen facile de succès auprès des foules ou en profitent pour pratiquer l'exercice illégal de la médecine (Maître Laignel Lavastine, 1923).
  10. Arthur Schnitzler.  Traumnovelle (1927).
  11. Stanley Kubrick.  Eyes Wide Shut (1999).
  12. H.R. Lenormand.  Le mangeur de rêves (1922).
  13. Dai Sijie. Le comple de Di (2002).


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