Numéro 5 :

Les malades imaginés

Les pensionnaires de la montagne magique


C'est certainement pendant son séjour auprès de sonépouse Katja au sanatorium de Davos en 1912, que Thomas Mann a conçuson étrange roman " Der Zaubenberg " et qu'il a réuni la documentationnécessaire et rencontré les personnages désaxésde ce huis-clos médical.

Hans Castorp, un jeune ingénieur, vient visiter son ami Joachimdans un luxueux sanatorium des Grisons. Les médecins, précurseursdu célèbre docteur Knock parviennent à embrigader levisiteur : ils le trouvent anémique, lui recommandent la prise detempérature pluriquotidienne et décèlent des signessuspects au cours d'un long cérémonial d'auscultation et depercussion.  Finalement, on diagnostique une " tache humide " au poumon(" Votre ville de Hambourg, de par son climat humide, nous fournit beaucoupde patients ") et voilà notre jeune homme enrôlé et condamnéaux cures de repos sur les terrasses ensoleillées, empaquetédans des couvertures. Comme les autres malades, il se promène avec,en poche, un thermomètre et un flacon en verre bleu avec bouchon demétal destiné aux expectorations. Certains déambulentvec le cigare en vif argent en bouche. Un thermomètre sans graduationpermet de débusquer les tricheurs, qu'ils désirent quitterl'auberge, dite Berghof, ou, au contraire, prolonger leur séjour.

Chez ces désoeuvrés le temps n'a plus de valeur, lesgens de la plaine deviennent des étrangers; il n'y a plus d'empressementà récupérer la santé; ils acceptent sans discuterles prolongations de séjour décrétées par lesmédecins sur base d'éléments fragiles et incertains. Pour ceux qui partent, les récidives sont la règle; on leurparle pudiquement de cure complémentaire.  Les traitements audébut du siècle sont empiriques, inefficaces, voire nuisibles. Le repos est essentiel, on est mis " en cale sèche. "  L'alimentationdoit être riche et abondante, l'alcool est généreusementoffert et pas seulement en friction, le soleil est bienfaiteur et remplacépar les ultra-violets si le ciel est couvert.  Les injections d'huilecamphrée soutiennent le cœur et aident la respiration.  Les mesurescontre la contagion se limitent à la fumigation au formol de la chambreaprès le décès. 

Les mourants sont isolés : mais on les connaît parles bonbonnes d'oxygène qui s'accumulent devant leur porte, l'arrivéedes familles, le passage du prêtre apportant l'extrême onctionet parcourant les couloirs précédé d'un enfant de chœuragitant une sonnette.  En hiver, les cadavres sont emportés aupetit matin en bobsleigh.
Les médecins sont omniprésents, participent au repas, changeantde table chaque jour. L'on s'efforce de distraire les malades par des concertsd'orphéon, des promenades en calèche, des conférences;des beuveries s'organisent, des séances de spiritisme. Les médecinsdonnent des consultations de psychothérapie, mais les dépressionssont fréquentes.  

Au Berghof, la tuberculose est la seule maladie reconnue : ceuxqui ne sont pas tuberculeux ou n'acceptent pas de l'être n'intéressentpas le médecin. " Les refroidissements sont des boniments d'en bas! "   Les erreurs de diagnostic sont probablement très fréquentes.Ceci me rappelle que peu après la seconde guerre mondiale, des cardiologuesparcouraient les sanatoriums de la région parisienne et y découvraientde jeunes femmes atteintes de sténose mitrale envoyées parerreur au sana en raison d'hémoptysies et d'opacités pulmonaires!

A Davos, les malades s'organisent dans cette vie communautaire :chacun connaît l'état de son voisin, sa courbe de température,la fréquence et le caractère de la toux et des hémoptysies,les signes de l'auscultation, le pronostic, les taches sur la radio, appelée" photo intérieure ", les prolongations de séjour prescrites...
Il y a des discussions, des fâcheries, des intrigues, des complots,des suicides et même un duel : bref des relations humaines faussées,étriquées, biaisées par l'isolement, la promiscuité,l'absence de projets et d'avenir.

L'AMAteur.


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