Numéro 56 :

Jean-Paul Marat (1743-1793) : Un Montagnard 1

René Krémer

 

« Né avec une âme sensible, une imagination de feu, un caractère brillant, tenace, un esprit droit, un cœur ouvert à toutes les passions exaltées et surtout à l’amour de la gloire, je n’ai jamais rien fait pour altérer ou détruire ces dons de la nature et j’ai tout fait pour les cultiver »
Journal de la République française (1793)


On pouvait prédire qu’avec un tel caractère avoué, Marat allait devenir un touche-à-tout, peut-être génial, et, dans le domaine des idées, se montrer acharné à les faire triompher, sans état d’âme, ce qui pendant la Terreur en fera un des pourvoyeurs de la guillotine.

Marat est né à Boudry près de Neufchâtel, territoire français à l’époque, d’un père originaire de Sardaigne, converti au calvinisme, et d’une mère huguenote.
Sa formation médicale, plutôt morcelée, est répartie entre Bordeaux, Paris et la Grande-Bretagne.  Ce n’est qu’en 1875, à 32 ans, qu’il obtiendra le grade de Docteur en Médecine de l’Université de Saint Andrews en Ecosse.  Le parchemin lui est délivré, contre une redevance de dix guinées, sur la déclaration de deux médecins d’Edimbourg, qui attestent qu’il « a pratiqué la médecine depuis plusieurs années et a acquis une grande habileté dans toutes les branches de cette science ».    Ce diplôme lui donnait « liberté entière d’exercer de quelque façon que ce soit, l’art de la médecine en tout pays. »

Il avait notamment pratiqué la médecine à Soho, au centre de Londres.  Il se targuait de guérir les gonorrhées les plus tenaces, rapidement, radicalement, sans exposer le malade à l’impuissance, « grâce à des bougies de son invention, aux sels d’ammoniac et à l’écorce de quinquina macérée dans du vin rouge ».  
« Par discrétion »
, il refusait de révéler le nom de ceux qu’il avait guéris.  On peut supposer que ceux qui n’étaient pas guéris avaient peu tendance à le faire savoir.

Dès 1773, il avait publié un essai philosophique anonyme « on human soul », s’opposant aux thèses matérialistes de l’époque et se proclamant disciple de Rousseau.  Selon lui, l’homme est le jouet des passions.  Le remède est d’opposer les passions les unes aux autres, de « livrer l’âme à plusieurs pour la soustraire à la tyrannie d’une seule. »

S’insérant dans la politique anglaise, il écrit également un pamphlet contre la royauté, intitulé « the chains of slavery ».   Il faut persuader l’électeur anglais de choisir des hommes éclairés et vertueux, « car les Etats ont appris à mettre des fleurs sur nos chaînes, à dépouiller la peau du lion pour mettre celle du renard ».

Marat publie et signe pour la première fois à Amsterdam un « Essai philosophique sur l’Homme ».
Après dix ans à l’étranger, il rentre à Paris et s’y fixe, « aidé », dit-il, « par des malades d’un rang distingué, abandonnés des médecins, auxquels, il venait de rendre la santé. »
Il est nommé médecin des gardes du Comte d’Artois, frère de Louis XVI, et publie un essai
sur la blennorragie et un autre sur les maladies des yeux.

Il guérit une fillette menacée de cécité à cause de biscuits à base de mercure prescrits comme vermifuge.  Il renforce le traitement médical par des étincelles électriques à l’angle de l’œil.
Sa réputation grandit.  A un savoir-faire probable, il associe un « faire-savoir » indiscutable.  « Ma porte », écrit-il,  « était assiégée par des personnes qui venaient me consulter de toute part. »   Il est ainsi amené à guérir la Marquise de Laubespine d’une toux rebelle.  La marquise, dit-on, lui prouva sa reconnaissance en lui accordant ses faveurs.

Critiqué par Voltaire, refusé à l’Académie par Condorcet, il n’en poursuit pas moins, dans son cabinet de physique de la rue de Bourgogne, des expériences sur le feu, l’électricité et la lumière.  Il invente un microscope solaire, utilise les secousses électriques notamment dans les maladies des yeux, s’intéresse au paratonnerre, à la déviation de la lumière et au rôle militaire des ballons.  En ophtalmologie, il évalue ce qu’il nomme le Puctum Primum, c’est-à-dire le point le plus rapproché où l’on pouvait lire l’heure sur une montre.  Il s’inquiète des effets secondaires des médicaments, ce qui est nouveau à l’époque.

Il entretient une correspondance avec Benjamin Franklin, qui assiste à certaines de ses expériences.  Condorcet estime toujours qu’il n’apporte pas de preuves à ses affirmations et s’oppose à son entrée à l’Académie des Sciences.  Marat répond « au lieu d’étudier la nature, on étudie les livres, ce qui produit surtout des imitateurs et des compilateurs.  Les faits doivent être analysés. »

On lui reproche déjà un tempérament révolutionnaire, excessif et trop franc.
Ses livres sont un mélange de philosophie et de physiologie expérimentale, à une époque où sévissaient des charlatans comme Mesmer et Cagliostro.  Marat est préoccupé par le siège de l’âme qu’il situe dans les méninges.  Il décrit sept sens, en ajoutant la faim située dans l’estomac et la soif située dans l’œsophage.  Pour lui, le tact n’est pas borné à la peau, mais s’étend à l’intérieur du corps, aussi bien qu’à sa surface. 
« On en éprouve les impressions dans les doux embrasements de l’amour et dans les douleurs aiguës de la colique. »


En 1782, il suggère un « plan de législation criminelle » qui contient notamment une proposition logique : proportionner la peine à la gravité du délit, quelle que soit la qualité du délinquant.
En 1789, il va se ranger parmi les révolutionnaires les plus radicaux, estimant que « les têtes coupées permettront de rompre avec le passé », et désigne prélats, officiers du Roi et financiers.  Il fonde un quotidien « L’ami du peuple », qui paraîtra pendant quatre ans. Siégeant parmi les Montagnards à la Convention, il attaque les Girondins, qui, selon lui, sont « le fer de lance de la guerre funeste qui décime le pays »

Ses critiques le font surnommer Cassandre-Marat par son rival Camille Desmoulins.
Selon Marat, Marie-Antoinette fait partie d’un Comité autrichien, Dumouriez est passé à l’ennemi.  Mirabeau joue double jeu.  Necker affame Paris.  Lafayette a trahi la Garde nationale.

En 1793, Marie-Anne-Charlotte Corday d’Armans pénètre chez Marat par ruse, sous le prétexte de lui parler de la situation à Caen où se sont réfugiés les Girondins et de sa détresse personnelle.  Il la reçoit dans sa baignoire sabot, dans laquelle il passait une partie de ses journées pour traiter par l’eau sulfureuse une maladie de peau rebelle.  Il lui demande les noms des fédéralistes réfugiés dans le Calvados, en disant : « Je les ferai tous guillotiner à Paris avant huit jours. »   Ceci ne fait que donner plus de sûreté et de vigueur au bras de Charlotte.  Marat aura droit à des funérailles nationales et sera inhumé dans le jardin du Couvent des Cordeliers, tandis que Charlotte, selon André Chénier,

"Calme sur l’échafaud,  méprisa la rage
D’un peuple abject, servile et fécond en outrage,
Et qui se croit alors et libre et souverain.
"


Ouvrages consultés
Françoise Moser.  Marat médecin des incurables.  Médecine de France 1966.  N° 170
André Chénier. Ode à Marie-Anne-Charlotte Corday.
Lamartine. Histoire de Girondins. (1847)
http://www.snof.org/histoire/marat.html
http://www.histoire-en-ligne.com
http://www.wikipedia.org/wiki/Charlotte_Corday

  1. Montagnard : député membre du groupe de la Montagne, groupe politique né de la révolution française, dirigé par Danton, Marat et Robespierre.

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