Numéro 44 :

Les médecins imaginés

Les maîtres 1

 

Les hommes ne sont que des hommes, quand bien même ils seraient très grands.
G. Duhamel


Georges Duhamel (1884-1966), écrivain, médecin et humaniste, est aujourd'hui dans un purgatoire immérité.  La chronique des Pasquier, publiée entre 1933 et 1944, est attribuée par Georges Duhamel à Laurent Pasquier, biologiste, membre du Collège de France ;  en fait, ce roman est largement autobiographique.  Georges Duhamel a fait des études de médecine à la Sorbonne de 1903 à 1909 et y a obtenu des certificats de physiologie et de biologie, avant de travailler aux laboratoires Clin de 1910 à 1914 et en 1919.  Des personnages célèbres que Duhamel a connus pendant ses études sont mentionnés dans les souvenirs de Laurent Pasquier : Louis Pasteur (1822-1895), Marcelin Berthelot (1827-1907), scientiste pur et dur ; Charles Nicolle (1866-1936), son ami microbiologiste et Emile Roux (1853-1933), bactériologiste qui dirigea l'Institut Pasteur de 1904 à 1933 et qui, selon Laurent Pasquier alias Georges Duhamel, ne fit plus de recherche lorsqu'il devint directeur, car " l'administration étouffe le génie créateur ".

Le jeune docteur Pasquier travaille à la Sorbonne dans deux laboratoires de microbiologie dirigés par deux maîtres qui ont une conception différente de la science et dont la rivalité va s'exacerber et prendre une tournure mesquine et agressive.  Dans ce petit monde parisien des sciences biologiques, deux coteries, quasi deux sectes, vont s'affronter parmi les ragots et les commérages.  Les femmes épousent les querelles de leur mari et parfois les enveniment.

Le professeur Olivier Chalgrin est modeste et réaliste : " Certes nous trébuchons, nous piétinons, mais nous avançons quand même.  Nos belles communications qui ressemblent à des bulletins de victoire feront rire nos arrière-neveux, comme nous font rire aujourd'hui les niaiseries des vieux physiciens. "  Il est un chaud partisan de la médecine préventive : " Tout acte thérapeutique est une bataille et une bataille coûte cher, même à celui qui gagne.  Pour détruire l'ennemi, c'est-à-dire le germe infectieux, il est parfois nécessaire de ravager le territoire envahi.  Nos médicaments traversent l'organisme à la poursuite de l'adversaire pillant, brûlant et dévorant tout sur leur passage, comme une troupe de soudards... La prévention est une victoire remportée hors des frontières... qui satisfait à la fois la science et la morale : le péril est anéanti même avant l'offensive. "
Ce discours est encore vrai aujourd'hui : la formation de nos médecins est orientée vers la thérapeutique plutôt que vers la prévention. 

Olivier Chalgrin estime que " la raison n'est pas le seul instrument et ne peut tout expliquer. "  Il accuse son rival de " rationalisme primaire, de jacobinisme. "  Il le proclame dans la Presse Médicale et la Revue des deux mondes.

Nicolas Rhoner est interniste et biologiste : il réunit tous les défauts des mandarins, d'avant mai 1968, atteint en outre de ce que ses élèves appellent le " délire des quinquas . "   Il s'oppose au finalisme de Charles Richet (1850-1935) 2, critique les idéologues et accuse Chalgrin d'être un " rationaliste à l'eau de rose, un thomiste amateur. "  " Nous n'avons " dit-il " qu'un seul instrument sûr : notre raison.  Le reste est faillible, dérisoire, aveugle... la barbarie tâtonnante. "

En fait, il ne cherche pas tant la vérité que la confirmation de ses songes.  Il se considère comme très intelligent, ce qui est présomptueux, mais supérieur à tous ses collègues, ce qui est aberrant.  Cet orgueil se reflète dans ses attitudes.  " Il se regarde dans les miroirs au passage, donne une chiquenaude à sa moustache, passe une main complaisante sur sa brosse de cheveux courts.  Il parle assez haut pour être entendu de tous et marche sur la pointe des pieds pour paraître un peu plus grand qu'il n'est... " 
Il recherche les honneurs avec acharnement.  Pour obtenir la présidence d'un congrès, il utilise tous les moyens de pression et se prête à des intrigues mesquines.  Pour être placé à la droite de Clémenceau, il va jusqu'à déplacer les cartons sur la table du banquet.

Il profite du discours inaugural pour critiquer adroitement ses collègues.  Il accuse notamment les psychiatres d'être plus ou moins influencés par " la fréquentation des fous " : " les véritables aliénistes ne peuvent être des hommes de froide raison : une faille dans le cristal de l'esprit logique. "
Il emploie tous les moyens pour discréditer Chalgrin, notamment en répandant le bruit qu'il est maladroit et presbyte et que, ne voulant pas porter des lunettes " pour faire le joli cœur devant les dames qui suivent ses cours, il ne voit pas les dépôts dans le fond des tubes. "
Chalgrin, dépité, estime que les congrès sont des " kermesses de la vanité, des palabres sur des détails de forme. "  Pour lui, le travail efficace s'accomplit dans la retraite et la méditation.

Plus grave encore est l'attitude de Rhoner envers les malades.  Catherine, une laborantine très dévouée, est atteinte d'une affection grave, qui pourrait être une nouvelle maladie que Rhoner croit avoir découverte.  Il va l'examiner tous les jours, guettant les symptômes cardiaques et rénaux qui devraient compléter le tableau clinique et se font attendre.  Il refuse qu'on lui donne des calmants, pour ne pas masquer certains symptômes et créer une complication rénale dont l'origine ne pourrait pas être attribuée à " sa maladie ", dont il croit avoir identifié le germe responsable, qu'il appelle dans ses publications " streptoccus Rhoneri ".

Lorsque la jeune fille meurt, il n'a pas un mot de compassion pour cette collaboratrice dévouée ;  il ne songe qu'à vérifier son diagnostic : " Nous verrons bien là bas " dit-il en prenant la direction de la salle d'autopsie 3.  Si l'on paraissait surpris ou choqué, il s'exclamait : " Pas de sentimentalité.  Il s'agit de la vérité scientifique et tout le reste ne pèse rien.  Laissez la romance et les attendrissements à des biologistes de boudoir qui feraient mieux d'apprendre la mandoline. "

Le comportement du professeur Rhoner est évidemment caricatural : je n'ai jamais rencontré un personnage semblable, mais j'ai le souvenir de bien des circonstances dans lesquelles le médecin avait une autre motivation que le seul intérêt du malade ou manquait de compassion dans son attitude. 
Le but est parfois didactique, pédagogique.  Un professeur, pour mettre en évidence l'hémolyse chez un malade porteur d'agglutinines froides, lui a demandé de plonger les jambes dans un seau d'eau glacée.  Quelques jours plus tard, la mine défaite, il vient nous annoncer la mort de ce patient.

Etant étudiant et assistant à une pneumonectomie, une hémorragie incontrôlable au cours d'une dissection difficile, entraîne la mort du malade " sur table " comme l'on dit.  Un tel accident était possible même entre des mains expertes, mais ce qui m'a choqué, c'est l'impassibilité du chirurgien qui, sur un ton doctoral, a fait aux assistants une démonstration anatomique après avoir élargi le champ opératoire.

Pour illustrer un cours ou un article, pour enrichir un " case report ", je n'ai pas toujours suffisamment pris en considération l'inconfort ou même le risque pour le patient.  Il faut résister à la tentation de l'art pour l'art : aucun but, si légitime puisse-t-il paraître, ne justifie de perdre de vue un seul instant, l'intérêt de son malade.

Le roman de Georges Duhamel nous donne une leçon d'humanisme et de compassion : le bien du malade doit prendre le pas sur l'orgueil, la science, la pédagogie, l'obsession du but à atteindre, le curriculum, les effets d'annonce, le qu'en dira-t-on.

L'attitude scientiste poussée à l'extrême a pu aboutir, dans certaines circonstances, aux expériences criminelles des médecins des camps nazis, qui profitaient d'une impunité totale, du racisme d'état et de la notion d'Untermensch.

De nos jours, dans nos démocraties, les garde-fous sont en place :
- les comités d'éthique qui surveillent la recherche clinique
- la formation continue obligatoire et notamment son volet éthique et économique
- les droits légaux des patients.
Ajoutons que les examens diagnostiques sont de moins en moins invasifs et que la chirurgie est de plus en plus sécurisée et de moins en moins sanglante.

L'AMAteur.


  1. Georges Duhamel.  Les maîtres.  Chronique des Pasquier.  Tome 6.  1937
  2. Auteur de recherches sur l'anaphylaxie.
  3. Ceci me fait penser à Jean Lenègre qui interrompait consultation et tour de salle pour faire lui-même une autopsie.  On venait lui dire : " On vous appelle chez Morgagni " et il y partait séance tenante.


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