Numéro 42 :

Les malades imaginés

La crise qui interrompait les comices : L'épilepsie 1

 

Le Prince Mychkine, être pur et naïf, faussement considéré comme débile 2, a une épilepsie que l'on dit congénitale.  Les crises sont du type " haut mal ", précédées de tremblements et de convulsions et suivies d'hébétude et de perte de mémoire, mais il a également de courtes " absences ".
" Excuse-moi "  dit-il à son ami " quand j'ai la tête lourde comme maintenant et que mon mal me reprend..., j'ai des absences ridicules.  La question que je voulais te poser m'est sortie de la tête.  Adieu.  Par-là... J'ai oublié.  Montre-moi le chemin. "

Le prince a été soigné en Suisse par gymnastique et hydrothérapie sans grand succès.  Dostoïevski était lui-même épileptique ;  sa première crise de grand mal était survenue à l'âge de trente ans, la nuit de Pâques, pendant son bannissement en Sibérie.  S'il est assez pudique et avare de détails sur ses propres crises, la description de l'épilepsie chez ses personnages est particulièrement précise et documentée, notamment l'aura et le début de la crise, qui sont souvent les seuls souvenirs du malade.  " Il lui semblait soudain que son cerveau s'embrasait et que ses forces vitales prenaient un prodigieux élan... Son esprit et son cœur s'illuminaient d'une clarté intense : toutes ses émotions, ses doutes, ses inquiétudes se calmaient à la fois pour se convertir en une souveraine sérénité, faite de joie lumineuse, d'harmonie et d'espérance, à la faveur de laquelle sa raison se haussait jusqu'à la compréhension des causes finales... Ces éclairs de lucidité, où l'hyperesthésie de la sensibilité et de la conscience... ne sont sans doutes que des phénomènes morbides, ... mais ces moments à eux seuls valent toute une vie...  Il n'y aura plus de temps. " 3

Dans sa correspondance, Dostoïevski évoque néanmoins le début de ses crises de haut mal : " un sentiment de bonheur dont je ne sais pas s'il dure une seconde, des heures ou des mois, mais que je n'échangerais pas pour tous les délices du monde. "
Mais en réalité, la crise est affreuse à voir.  " La figure et le regard du patient s'altèrent d'une manière rapide et incroyable.  Des convulsions et des mouvements spasmodiques contractent son corps et les traits de son visage.  Des gémissements... sortent de sa poitrine... "
Le prince tombe : " Les convulsions et les spasmes le font glisser jusqu'au bas de l'escalier tout proche... Sa découverte provoque un attroupement... une flaque de sang autour de sa tête fait naître un doute : est-on en présence d'un accident ou d'un crime. " 2

Il y a bien d'autres épileptiques dans des œuvres fiction, mais ils sont moins finement analysés que chez Dostoïevski qui avait une expérience personnelle.

Le père de Jean le Bleu 4 était guérisseur et aimait les épileptiques, notamment un grand roux qui " tombait au hasard de l'heure et des champs.  Le poids de ce dieu qu'il avait dans la tête le couchait près de la haie qu'il venait d'incendier ou le long du ruisseau où il pêchait l'écrevisse. "  Un jour, il tomba de cheval pendant une revue au moment où son escadron défilait au galop devant le général.  " Ce doit être la fatigue, lui dit mon père, tous ces chants de clairons, le soleil. "    " Non, dit-il, c'était l'odeur de mon cheval. "

Alexandre Dumas 5 décrit la crise d'un vieillard : " Toute son âme sembla passer dans ses yeux qui s'injectèrent de sang ; puis les veines de son cou gonflèrent, une teinte bleuâtre couvrit son cou, ses joues et ses tempes.  Il ne manquait à cette explosion intérieure de tout l'être, qu'un cri.  Ce cri sortit pour ainsi dire de tous les pores... Sa respiration haletante secouait sa poitrine.  On eut dit qu'il était en proie à ces agitations qui précèdent l'agonie. "

Le père Bontemps, le fossoyeur, était épileptique 6" Qui s'en serait douté ?  Il était frais fort et gai comme un jeune homme.  Un jour, nous le trouvâmes comme mort, tordu par son mal, dans le fossé, à l'entrée de la nuit.  Nous le rapportâmes chez nous dans une brouette et nous passâmes la nuit à le soigner.  Trois jours après, il était de noce, chantait comme une grive et sautait comme un cabri, se trémoussant à l'ancienne mode. "  Il se tue en tombant du grenier, où ayant senti venir la crise, il se cachait pour ne pas effrayer sa famille.

Comme Dostoïevski, les écrivains épileptiques décrivent les impressions du début de la crise : Gustave Flaubert avait ce qu'il appelait des "attaques de nerfs" et s'efforçait d'en faire un sujet de plaisanterie 7.  Antoine, dans la Thébaïde 8, est l'objet d'une hallucination, probablement proche des symptômes des "attaques" de Flaubert : "Des images défilent d'une manière vertigineuse, par secousses... se multiplient, l'entourent, l'assiègent... Malgré le vacarme de sa tête, il perçoit un silence énorme qui le sépare du monde.  Il tache de parler... impossible.  C'est comme si le lieu général de son être se dissipait... ne résistant plus, il tombe sur la natte."

Un témoignage récent, d'une étonnante vérité,  décrit l'épilepsie comme aucun écrivain ne l'avait fait : l'épilepsie de Valérie Pineau-Valencienne 9 est due aux séquelles d'une toxoplasmose in utero.
Elle décrit l'aura (qu'elle appelle l'alerte), la dilatation de l'espace-temps, l'amnésie post-critique, les morsures de langue, mais aussi les effets secondaires des médicaments et l'attitude souvent maladroite des médecins consultés.  La sortie de la crise n'a jamais été décrite avec un tel réalisme et une telle simplicité : " La salle me paraissait construite à l'envers, j'avais l'impression de nager en pleine décalcomanie.  Ma langue me faisait mal, énorme, boursouflée par la morsure, ma culotte était trempée d'urine et la bave collait à mes cheveux.  J'avais dû me cogner à terre, je sentais tout le côté gauche meurtri, endolori.  Je ne me suis pas sentie ridicule, juste une gêne d'avoir choqué les autres, gêne qui grandissait à mesure qu'ils tentaient de me réconforter. "

De tout temps, cette maladie qui échappe à la raison et à la réalité a été entourée d'un halo mystérieux, voire mystique.
Dans l'Antiquité, on parlait de " maladie sacrée ", mais selon Hippocrate " elle n'a rien de plus divin, ni de plus sacré que les autres maladies " 10.
Dans les Evangiles 11, les crises du jeune garçon sont bien décrites : " il se jette à terre, il écume et grince des dents et devient raide. " (Marc)  " Un esprit s'en empare ;  il crie et se secoue avec violence... ce n'est qu'à grand peine qu'il s'en éloigne, le laissant tout brisé. " (Luc)  " Il va très mal, tombe dans le feu et souvent dans l'eau. " (Mathieu)  Jésus le secoue violemment et ordonne à l'esprit de sortir de lui.
Pour les Romains, les épileptiques étaient des êtres exceptionnels, comme Alexandre le Grand 12 et Jules César 13.
De nos jours encore, on soupçonne l'épilepsie chez Beethoven, Byron, Napoléon, Edgar Poe, Tolstoï, Van Gogh et bien d'autres.
Aujourd'hui, des sceptiques attribuent à l'épilepsie des conversions, des apparitions, des hallucinations... et de citer Jeanne d'Arc et Sainte Thérèse d'Avila... Certains suspectent Mahomet, épileptique depuis l'enfance, d'avoir utilisé ses crises pour annoncer les messages divins.  En effet, selon les commentateurs du Coran, le prophète fut enlevé aux sept cieux, visita les demeures d'Allah et revint à temps dans sa chambre pour rattraper une cruche d'eau qu'il avait fait chavirer en s'élevant : la contraction de l'espace-temps au cours de l'absence comitiale ?
Sur le chemin de Damas, Saint Paul est encerclé par une lumière venue du ciel : il tombe à terre.  Une voix lui dit : " Saul, pourquoi me poursuis-tu ? "  Il reste aveugle pendant trois jours et ne but ni ne mangea 14.  Il fera allusion à cet événement dans la lettre aux Corinthiens 15 : " Vous savez que ce fut à cause d'une infirmité de la chair que je vous ai pour la première fois annoncé l'Evangile.  Et malgré l'épreuve par la chair, vous ne m'avez témoigné ni mépris, ni dégoût. " 16

L'épilepsie a toujours été un mal mystérieux.  Même si aujourd'hui elle livre petit à petit ses secrets et si nos traitements sont plus efficaces et moins pénibles, il y a encore des philosophes et des psychiatres pour débattre des rapports entre l'expérience mystique et l'épilepsie 17 et des cas étranges sont publiés comme celui de cet homme de 35 ans, dont l'épilepsie temporale complexe était associée à une hypergraphie et en particulier à un don très sophistiqué de dessinateur 18.
Parions que les romanciers du futur mettront encore en scène des épileptiques et leurs mystérieuses sensations.

L'AMAteur.

  1. Les comices étaient des assemblées du peuple qui se tenaient à Rome, au Champ de Mars, notamment dans le but d'élire des magistrats.  Elles ne pouvaient se réunir que certains jours déterminés par les pontifes (dies comitialis), étaient remises si les auspices étaient défavorables et dissoutes en cas de crises d'épilepsie d'un des membres.
  2. F. Dostoïevski.  L'idiot (1869)
  3. Apocalypse de Saint Jean, apôtre (ch. X, 6), parole du sixième ange (vers 95 après J.C.)
  4. Jean Giono.  Jean le Bleu.
  5. Alexandre Dumas Père.  Le Comte de Montecristo. (1844)
  6. George Sand.  La mare au diable (1846)
  7. " ... J'ai eu une congestion au cerveau, comme une attaque d'apoplexie en miniature, avec accompagnements de maux de nerfs... J'ai manqué péter dans les mains de ma famille.  On m'a fait trois saignées en même temps et, enfin j'ai rouvert l'œil...  Je suis dans un foutu état : à la moindre sensation tous mes nerfs tressaillent comme des cordes à violon, mes épaules et mon ventre tremblent comme la feuille. " Flaubert.  Lettre à Ernest Charlier.  1/II/1844
  8. Gustave Flaubert.  La tentation de Saint Antoine (1874)
  9. Valérie Pineau Valencienne.  Une cicatrice dans la tête. (2000)
  10. Hippocrate.  L'épilepsie
  11. Mathieu. 17, 14-21    Marc.  9, 14-21    Luc. 9, 37-43
  12. Sa maladie était plus probablement la malaria.  Benoist Méchin.  Le rêve dépassé. 1964
  13. Suétone.  Vie des douze Césars.
  14. Acte des Apôtres.  9, 3-9
  15. Saint Paul.  Lettre aux Corinthiens.  XII, 7
  16. Il était d'usage dans l'Antiquité de cracher en présence d'un épileptique, soit par dégoût, soit par peur de la contamination.
  17. http://www.ermitage.ouvaton.org
  18. Interictal syndrome in non-dominant temporal lobe epilepsy.  P.C. Treviol-Bittencourt et A.R. Troiano.   http://sites.uol.com.br


AMA-UCL Association des Médecins Alumni de l'Université catholique de Louvain

Avenue Emmanuel Mounier 52, Bte B1.52.15, 1200 Bruxelles

Tél : 02/764 52 71 - Fax : 02/764 52 78