Numéro 4 :

Les malades imaginés

L'eau de vie et la mort

 

Coupeau ouvrier zingueur est le mari de Gervaise, une Rougon Macquart à l'hérédité lourde, mère de la fameuse Nana. Emile Zola décrit la déchéance de cet ouvrier parisien, dans le quartier de la Goutte d'Or, à l'époque peuplé de provinciaux récemment montés à Paris et refoulés dans ces bâtisses inconfortables à cause des travaux gigantesques dirigés par Hausmann au centre de la ville.  L'Assommoir est le cabaret du Père Colombe : on y distille un alcool frelaté dans un grand alambic de cuivre rouge, à l'arrière du café.


Coupeau, un bon ouvrier au départ, fréquente de mauvais compagnons et revient à la maison, de plus en plus souvent "pompette", gai et égrillard.  Les lendemains sont de plus en plus pénibles : il a ce qu'il appelle la "perruque de braise".  Petit à petit, il est amené à prendre un verre pour se remettre en route le matin, le "verre de consolation" dit-il.  Il a parfois la boisson mauvaise : ce sont les " ivresses blanches " dues au vitriol de l'assommoir, aux canons (verres de vin) au fil en quatre et au rogomme (eau de vie).  Les dents serrées, le nez pincé, il cherche querelle.  Au début, l'appétit est conservé : il engraisse même, mais sa face prend la teinte du "vin bleu". 

Dans cette descente aux Enfers, il y a quelques éclaircies, lorsqu'il travaille en province et ne respire plus l'air de Paris, infesté par une "fumée d'eau de vie et de vin."  Mais à la longue, il perd l'appétit, maigrit ; le teint se plombe ; des phases de brutalité et d'attendrissement alternent.  Pour se soutenir, il lui faut " sa chopine d'eau de vie quotidienne. " 

Conseillé par son ami le docteur Motet, Zola décrit remarquablement la pituite matinale : " dès le saut du lit, il restait un gros quart d'heure plié en deux, toussant et craquant des os, lâchant de la pituite, quelque chose d'amer ...qui lui ramonait la gorge. "  Des troubles neurologiques apparaissent : des picotements sur la peau, des crampes " qui lui pincent la viande comme un étau. "  Les mains tremblent, tout lui paraît jaune, les maisons dansaient ... 

Un jour, ivre comme d'habitude, il marche sous une averse et prend froid. C'est une " fluxion de poitrine. "  On le conduit à l'Hôpital Lariboisière, tout récemment bâti. Le lendemain, probablement à la suite du sevrage et de la fièvre, il se met tout d'un coup " à battre la campagne " et est transféré à Sainte Anne, l'asile d'aliénés du département de la Seine.  Il voyait des rats, courait à quatre pattes, poussait des hurlements ...
Il guérit en quelques jours, redevient gentil, boit de la tisane... mais une semaine plus tard, il reprend les longues journées dans le bastringue du Père Colombe, près de l'appareil à distiller, la " mine à poivre. "

La dégradation s'accélère. Les séjours à Sainte Anne se répètent et se rapprochent. " La truffe reste fleurie au milieu d'une trogne dévastée. "  Son tremblement est si fort qu'il doit prendre son verre dans les poings pour le porter aux lèvres.  " Sa mémoire file ", sa voix change, il se croit persécuté.  Et c'est la crise de " délirium " finale.  " Il dansait et gueulait avec des cris de bête tandis qu'un interne prenait des notes ". " Il voit des ballons rouges, des cascades, de l'eau qui chante, des rats sautent sur le matelas, un singe sort du mur, il croit avoir une machine à vapeur dans le ventre ".

Le traitement est quasi nul : bouillons, lait, limonade citrique, extrait de quinquina ... Aucune approche psychologique : on observe et on laisse aller ...

La description de Zola peut paraître brutale, vulgaire avec des mots grossiers non seulement dans la bouche des personnages, mais également dans le récit. Son intention est toutefois moralisatrice : il dénonce un fléau qui " décime le peuple en tuant l'intelligence et le corps. "

L'AMAteur.


AMA-UCL Association des Médecins Alumni de l'Université catholique de Louvain

Avenue Emmanuel Mounier 52, Bte B1.52.15, 1200 Bruxelles

Tél : 02/764 52 71 - Fax : 02/764 52 78