Numéro 40 :

A la manière de Céline  1

D'un mammifère l'autre

 

Imaginons qu'un soir à Meudon, Louis Ferdinand Céline confie à Lucette et à Bébert, son chat attentif, les secrets de sa consultation du jour.

En me levant, ce matin, en plus du bruit de gare de triage dans les oreilles et des rhumagos qui me tordent, j'avais mal à la citrouille.  Ce n'était toutefois pas la fusion, héritage du Cameroun, car je n'avais pas la grelotte et je n'avais pas mouillé la literie, ni saccadé mon lit.

Parmi les mignons du Roi Misère, qui empestent la salle d'attente, je prends d'abord une vieillarde néomateuse, déviandée, cancéreuse du recto,  à qui je prescrivais des péniches de solucamphre au lieu des charlataneries de mes confrères... Je lui ordonne un calmant, qu'elle s'empresse d'aller chercher chez le potard.

La suivante est une dame ménopausique, qui a embonpouiné récemment, suite à sa breuvacherie et à sa goinfrerie : son mari la délaisse alors qu'elle garde un vagin impatient malgré ses ovaires fripés et l'âge qui la caricature.

Vient ensuite un alcooleux, qui a de la feuille au vent : il est tellement bu que le violet lui fait fermer les yeux ;  ses artères aux tempes dessinent des méandres comme la Seine à la sortie de Paris.  Derrière ses côtes, son cœur enfermé court après la vie par saccades ; mais on sent qu'il ne la rattrapera pas et qu'à force de trébucher, il chutera bientôt dans la pourriture...  Il chassait l'air, l'air revenait.  L'alcool lui avait sans doute fendillé les rognons.  Notre corps, travesti de molécules agitées et banales, se révolte tout le temps contre cette farce atroce de durer.  Elles veulent aller se perdre ces molécules, parmi l'univers, ces mignonnes.

J'examine successivement rapido, un stropiat, bancroche et clochepatte, victime d'un concassage à l'usine ;  un boxeur avec d'énormes biscotos : le sang coule à grommelots de son tarin de traviole ; un enfant qui se dissout en diarrhées permanentes ; un cocaïnomane à tremblotte ; une gale terrassière.  Je rassure un jeune tubard en lui disant que ses bacilles tournent saprophytes et qu'il va passer fibreux.

Un jeune bipède me montre ses burnes enflammées.  Je lui recommande la continence et le console : je n'ai jamais vu que du grotesque dans cette intromission d'un bout de barbaque dans un pertuis de barbaque et dans cette gymnastique d'amour, cette minuscule épilepsie.

Un dingue me détaille ses miraginations.  Il est aux mains des psychiatres, qui de nos jours sont lancés dans une course frénétique, à qui deviendrait plus pervers, plus salace, plus original, plus dégoûtant, plus créateur, comme ils disent les petits copains.

Une dame me montre en pleurnichant ses kilos de varices.  J'essaie de lui éviter la chirurgie, ce grand guignol qui tient un peu du cirque romain.  Les chirurgiens, auteurs de sacrifices humains bien tartufés, font leur beurre avec nez, gorge et varices, des coupe-toujours, décerveleurs, trépaneurs.  Ils évident les dames, qui pourtant se pâment rien qu'à voir les mains de ces Landru, de ces Petiot d'Académie.

  1. Ce texte est du pur Céline, mais choisi, astiqué, hyperconcentré... : inutile de dire que nous désapprouvons la plupart de ces commentaires, qui ne manquent toutefois pas de piquant et d'originalité.    R. Krémer

 


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