Numéro 65 :

La lente agonie de la variole

René Krémer

 

La variole envahit le monde

Des égyptologues croient avoir retrouvé des traces de pustules varioliques sur les momies.
En tout cas, la maladie apparait en Chine aux environs de l’année 50 avant Jésus Christ, en Europe à la suite d’une épidémie à la Mecque en 572, et en Amérique probablement apportée par les esclaves venus d’Afrique au début du XVIème siècle.  La première relation médicale écrite de la variole en Afrique date de 1907 (J. Rodhain).  Il décrit notamment une variole mineure ou alastrim, qu’on ne retrouvera qu’en Afrique et en Amérique.
On décrivait en France des varioles pourpre, hémorragique, verruqueuse, cristalline, ichoreuse (sanie noirâtre).
Une autre classification tenait compte de la mortalité : 10% pour la forme discrète et 20%  pour la forme dite maligne.  Une variété confluente était la plus grave (50%).
  
Les traitements avant Jenner

Les traitements étaient basés sur des interprétations purement empiriques de la maladie qui témoignaient certes d’une grande imagination, mais étaient le plus souvent aberrants, évidemment inefficaces, souvent dangereux.
En Perse au IXe siècle, Mohammed Abubecker propose des laitages et des légumes, l’exposition au froid et l’incontournable saignée.
Le grand Avicenne (Xe siècle), conscient qu’il s’agit d’une affection contagieuse, prescrit l’isolement des malades, mais conseille également de vider le cordon ombilical de son sang, pour « évacuer les impuretés utérines transmises par le canal de l’ombilic ».  Cette technique était encore en usage au début du XIXe siècle.
Les remèdes de bonnes femmes étaient plus fantaisistes et répugnants les uns que les autres, telle l’huile de scorpion et d’araignée recueillie pendant la saison des amours, la salive de jouvenceau à jeun, le camphre et l’eau de goudron.
Certains conseillaient d’ouvrir les pustules alors que la princesse palatine disait avoir guéri sa fille en l’empêchant de se gratter.
Sydenham (fin XVIIème) préconise une méthode rafraichissante, dite anti phlogistique : émétiques, vésicatoires, saignées et clystères.
Ambroise Paré (1509-1590) tente de faire la distinction entre rougeole et variole, mais remarque que le diagnostic différentiel est difficile pendant les trois premiers jours.
La rougeole est caractérisée par l’absence de pustule saignante, de croutes, ne donne pas de séquelles et ne s’accompagne pas de fortes fièvres.
Il ne parle pas de varicelle, pourtant la confusion devait être fréquente et expliquait peut-être un certain nombre de « varioles » dites bénignes.  Il y a eu parfois confusion avec des piqures de puces.
Le traitement est un peu plus logique : ni purges, ni saignées, mais des clystères et l’enlèvement des croutes.  Le patient doit être isolé, en chambre chaude, dans des draps écarlates.  La  nourrice doit suivre le même traitement.
La même « furie » peut atteindre  « les parties intérieures » : perte de la vue et de l’ouïe, atteinte des jointures…
La lecture attentive des mémoires de Saint Simon est instructive.  La maladie était connue comme épidémique et souvent mortelle, favorisée sans doute par la promiscuité et le manque d’hygiène. D’après Saint Simon, Versailles était « un cloaque entouré de marais » et Paris était « l’égout des voluptés de l’Europe ».  Dans le peuple, la variole touchait surtout les enfants et à Versailles surtout les personnes âgées probablement en raison d’une promiscuité malgré tout moindre et l’isolement des enfants atteints.  A Paris, les enfants varioleux étaient couchés dans le même lit ; « leurs peaux collaient ensemble. »
La famille de Saint Simon n’a pas été épargnée : sa sœur et sa mère sont mortes de la variole : ses deux fils l’ont eue, mais ont survécu.  Il laisse entendre que c’est parce qu’il n’a pas appelé le médecin, mais qu’il les a confiés au frère du soleil, un apothicaire, « qui avait une attention infinie pour ses malades. »  « L’absence de médecin conduisait parfois au salut » ajoute Saint Simon.
Alors qu’il était ambassadeur en Espagne, Saint Simon a été atteint.  Pris en main par le premier médecin du Roi d’Espagne, il est saigné et purgé au début et à la fin de la maladie, hautement fébrile.  On lui inflige six semaines d’isolement  avec des valets et des cuisiniers, rien que pour lui, « eux-mêmes hors de la table et de la cuisine ».
La Reine d’Espagne elle-même avait le visage « couturé » par les séquelles de la petite vérole.
Parmi les morts les plus célèbres il y a le Grand Dauphin et la dauphine (1711), et plusieurs enfants du Duc de Lorraine.  Un militaire serait mort de la petite vérole « parce qu’il avait voulu changer de linge trop tôt et fait ouvrir ses fenêtres ».
Les femmes sont enfermées avec leur mari infecté, mais pas l’inverse. 
Une anecdote met en lumière l’orgueil et la prétention des médecins de la cour qui n’ont d’égaux que leur incompétence.  Ils s’accusent mutuellement de tuer le malade.  Les remèdes sont parfois totalement aberrants, comme l’administration de fragments de reliques en lavement.
Monseigneur, fils de Louis XIV, héritier du trône aurait eu une variole « légère et volante» dans l’enfance.  C’est pourquoi le célèbre docteur Fagon néglige les premiers symptômes lorsqu’ils surviennent à 50 ans.  Louis XIV, « frappé par l’enflure du visage et de la tête », abrège la visite à son fils, laisse échapper quelques larmes en sortant de la chambre et décrète que seules les personnes qui ont déjà eu la variole peuvent aller le voir.  Le docteur Boudin s’exclame « « C’est le pourpre » et conseille à Fagon d’appeler en consultation des médecins de Paris, les médecins de la Cour ne voyant guère de maladies « de venin ».  Fagon se met en colère et refuse, disant « qu’il ferait aussi bien que tout le secours qu’on pourrait faire venir et que l’état du malade devait être tenu secret »  Il « entasse remède sur remède ».  Le malade perd connaissance et meurt en quelques heures.  On empêche le roi d’entrer.
Monseigneur était peu apprécié.  Madame de Maintenon « tachait de pleurer ».  Et Saint Simon de conclure : «  L’état gagnait tout en une telle perte ! »
La notion de contagion était évidente.  A la cour, les gens ne s’embrassaient plus.  « Nous sommes tous pestiférés » s’exclamait la Maintenon.  On aère Versailles, pour dissiper « l’air de la petite vérole » : on demande aux gens qui ont côtoyé Monseigneur de changer de vêtements.  En outre, le château de Versailles sera fermé et le Roi n’y retournera qu’après trois mois : sage décision.

L’inoculation

Les guérisseurs chinois avaient toutefois trouvé une prévention.  Partant de la constatation que l’on n’attrape pas deux fois la petite vérole, dès le XIe siècle, ils inoculaient par voie nasale le liquide de pustule d’une forme légère de variole et produisaient ainsi une immunité, au prix d’une mortalité de 2 à 3% : cette méthode se répandit en Inde et en Turquie.
En 1717, Lady Montague, épouse de l’ambassadeur d’Angleterre à la Porte ottomane fait « inoculer » son fils par des diseuses de bonne aventure grecques, qui prétendaient que la pratique leur avait été enseignée par
la Vierge. L’opération se déroulait comme un rite, avec des cierges et des icones.  Rentrée en Angleterre lady Montague fait inoculer sa fille. Après des essais sur des criminels, des orphelins et des nourrissons, la méthode est appliquée aux enfants du prince de Galles. La presse parle d’expériences prophétiques, mais quelques décès refroidissent l’enthousiasme et déclenchent une campagne, surtout religieuse contre l’inoculation. « Le premier inoculateur est le diable qui inocula les ulcères de Jacob ». En 1725, le bilan de l’inoculation en Angleterre est de 481 inoculés, 447 « petites véroles artificielles bénignes » et 9 morts.
En France, malgré le scepticisme des médecins et l’interdiction d’une pratique qualifiée de « meurtrière
et magique », les inoculations se multiplient : il y a quelques morts, dues sans doute en partie au manque d’asepsie, car le procédé de l’époque, dit de Sutton, consistait en l’injection sous épidermique, à la lancette, du contenu d’une pustule, prélevé chez un enfant dont la variole apparaissait peu sévère.  Certains proclament que « il ne faut pas mélanger le sang des nobles et celui du peuple. »  En 1768, Marie Antoinette est inoculée, par Ingenhaus, un physiologiste hollandais, sous les conseils de Marie Thérèse d’Autriche. L’archiduc d’Autriche et Catherine II l’étaient déjà.  Louis XV meurt de la variole en 1774. On n’avait pas
envisagé de l’inoculer parce qu’il avait fait dans l’enfance une éruption cutanée considérée comme une variole. Louis XVI et la cour de Versailles subiront l’inoculation peu de temps après. Pour Louis XVI, on
choisit la fille d’un blanchisseur après une enquête de moralité : le résultat fut une pustule qui suppura rapidement et fut suivie de guérison. Selon Jean Delville, professeur à l’UCL,(2) malgré des vaccinations massives entre 1926 et 1956, la variole restait très fréquente au Congo, comme dans toute l’Afrique centrale, peut-être en raison d’une sensibilité particulière ou des réticences de la population, du grand nombre d’insectes ou de la conservation difficile du vaccin dans le climat tropical. Delville découvre avec étonnement que dans le royaume Smiri, chez les bayekes la variole est inexistante, car les pères blancs y ont pratiqué l’inoculation à l’ancienne !  Les habitants ont une petite cicatrice ronde sur le front.
Ceci montre que les remèdes dits de bonnes femmes, même s’ils sont entourés d’un cérémonial frisant la sorcellerie, ne doivent pas être systématiquement rejetés.  L’inoculation d’origine populaire a été méconnue, dédaignée, puis critiquée par les médecins alors qu’elle aurait pu permettre une avancée vers la découverte de la vaccination jennérienne.

La vaccine (cow pox ou picotte) Jenner (1749-1823)

Une croyance populaire en Angleterre prédisait en quelque sorte la découverte de Jenner : « Si vous voulez une femme qui aura toujours un beau visage, épousez une laitière. »
Jenner, médecin de campagne anglais, né à Berkeley dans le Gloucestershire apprend une croyance populaire selon laquelle le personnel de laiterie qui a eu la vaccine (cowpox), n’est jamais atteint de la variole.
Jenner remarque que dans les régions rurales, les propriétaires de vaches peuvent contacter une maladie éruptive bénigne mais ne font jamais la variole.
Le 14 mai 1796, une jeune laitière (Sarah Nelmes) le consulte pour une éruption sur les mains, que Jenner identifie comme une « cowpox », attrapée en trayant ses vaches.
Un fermier du coin accepte qu’on inocule son fils James avec du liquide obtenu en frottant les plaies de Sarah.  James fait une petite éruption.  Après 6 semaines, Jenner vaccine à nouveau le garçon, cette fois avec le pus d’une vraie variole et rien ne se passe.  Belle démonstration, mais qu’en penserait aujourd’hui un comité d’éthique !
Jenner trouve le nom de « vaccination » et emploie pour la première fois le terme de « virus ».
On se moque de lui dans la presse : des « cartoons » montrent des vaches naissant de corps humains.
Plus tard, Jenner prélèvera le pus sur des pustules de génisses.
En 1798, la France et l’Angleterre étant en guerre, le fluide vaccinal est importé frauduleusement. Emmanuel Kant proclame : « on inocule une espèce de bestialité ».
Les accidents dus au défaut d’asepsie sont montés en épingle par les adversaires.
Les prêtres catholiques français prêchent contre la vaccination.
En 1803, une société pour l’extinction de la petite vérole est crée.  Le roi de Rome et les soldats de Napoléon seront vaccinés.  Les vaccins sont transportés sans taxe.
A l’occasion du sacre de l’empereur, le X ventose an XII (1er mars 1805), le docteur Guillotin rencontre le Pape Pie VII, qui l’écoute avec attention.  Guillotin parvient à convaincre le Saint Père qui recommande aux prêtres de conseiller la vaccination.  Il promet d’intéresser la communauté catholique tout entière.  Les prêtres étaient surtout opposés parce que Jenner était anglais et en plus anglican.
En 1809, un tract est largement distribué «  la vaccine soumise aux lumières de la raison » 
En 1836, madame Fleury s’était inoculée en trayant la vache atteinte de cowpox.  On prélève le virus des pustules que l’on inocule à des enfants.  Ce vaccin, dit de Passy, est distribué dans toute la France.
En 1864, un étudiant français du nom de Chambon embarque en chemin de fer une génisse inoculée de la cowpox à Naples.  Chambon crée à son domicile à Paris un Institut de vaccine animale(IVA) où sont inoculées de nombreuses génisses, à partir de la vache napolitaine.  Il perfectionne le prélèvement du liquide qui sera injecté en lancette.  La transmission successive du virus de bovin à bovin, évite la propagation de la syphilis florissante à cette époque et la dégénérescence du vaccin réceptif.  On dispose ainsi d’une grande quantité de vaccin, cultivé sur terrain naturel.

La victoire sur la variole

Elle a tué un dixième de la population française du temps de Louis XVI.  La vaccination tend à se généraliser, à la fin du XIX siècle.
En 1954, une épidémie, importée de Saigon dans le Morbihan, provoque 13 décès sur 73 cas.
En 1962, la vaccination organisée en Inde par l’OMS est un échec.  La stratégie de surveillance et d’endiguement (isoler les cas et vacciner ceux qui habitent aux alentours) aboutit à un résultat mitigé en raison de la difficulté d’identifier les foyers d’infection, d’une opposition religieuse et de la mousson, cause de dispersion des populations.
La grande épidémie de 1972 est importée en Yougoslavie par un Kosovar retour de la Mecque.  Elle est circonscrite grâce à la quarantaine et à une revaccination.
Les derniers cas isolés connus surviennent en 1975 au Bangladesh et en Somalie en 1977.
L’éradication est certifiée par l’OMS en décembre 1979 et la vaccination est supprimée.
En 1986, après la mort de Jane Parker, photographe à l’école de médecine de Birmingham et le  suicide du médecin responsable des recherches, les stocks de virus sont détruits, sauf dans deux labos les seuls autorisés, l’un aux USA, l’autre en Russie.
En 2001, la production de vaccin a été reprise en France et aux USA, en raison du risque de l’utilisation  du virus de la variole dans des attentats « bioterroristes ».  En effet, ce virus se transmet d'homme à homme et peut être diffusé facilement par aérosol.  Dans la foulée des attentats du 11 septembre, le gouvernement américain a décidé de commander des millions de doses de vaccins.

Ouvrages consultés :
-    Ambroise Paré.  20ème livre chapitre XXXVII c
-    Stasus Perez.  La santé de louis XIV : une biohistoire du Roi Soleil, 2007.
-    Saint Simon.  Mémoires.
-    André Soubiran.  Introduction de la vaccine en France. Le docteur Guillotin.  Médecine de France, n° 142 1963.
-    Robert Fasquelle et Andrée Granelle.  Ernest Chambon et la vaccine animale.  Médecine de France, n° 142 1965.
-    Pierre Darmon.  La variole, les nobles et les princes. Editions complexe, 1989.
-    Cabanes.  Légendes et curiosités de l’histoire : l’inoculation à la cour de France.

 

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