Numéro 49 :

Ils étaient médecins

Che Guevara 1 : Du médecin au guérillero. (1928-1967)

René Krémer

 

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Vieja Maria, vas a morir; quiero hablarte en serio:
Tu vida fue un rosario completo de agonias,
no hubo hombre amado, ni salud, ni dinero,
apenas el hambre para ser compartida;

Restriega tus callos duros y los nudillos puros
en la suave vergüenza de mi mano de médico.
Escucha, abuela proletaria:
cree en el hombre que llega,
cree en el futuro que nunca verás.

Pero quiero anunciarte,
en voz baja y viril de las esperanzas,
la más roja y viril de las venganzas

Descansa en paz, vieja María,
descansa en paz, vieja luchadora,
tus nietos todos vivirán la aurora,
LO JURO
Che guevara  (1950-1955)   2

Ernesto Guevara de la Serna est né à Rosario de Santa Fé dans le nord tropical de l’Argentine, dans une famille bourgeoise aisée.  Une première crise d’asthme survient le 2 mai 1930, après que le petit garçon ait « pris froid » au bassin de natation de San Isidro, dans la banlieue chic de Buenos Aires.  Le sudesta, le vent venu de Patagonie, est considéré comme responsable.  Malgré un changement de climat, à Alta Gracia, site touristique proche de Cordoba, les crises sont fréquentes, traitées par des piqûres, des inhalations et l’oxygénothérapie lors d’une coqueluche.  Tout en faisant la chasse aux allergènes (matelas, tapis, rideaux, animaux divers), les parents ont parfois recours aux guérisseurs.

Malgré son handicap, Ernesto se révèle d’emblée un leader à l’école, casse-cou, rebelle et bagarreur, mais en même temps passionné de littérature et de poésie.  Lors d’une crise, il aurait bu son encrier.  Mais, le Che étant devenu un mythe, il court sur lui de nombreuses anecdotes douteuses.  On sait toutefois qu’il avait toujours un nébuliseur à la main, se faisait lui-même des piqûres dans la cuisse et fumait des cigarettes antiasthmatiques. Lors des matches de rugby, les joueurs adverses lui jetaient parfois un seau d’eau à la figure pour déclencher une crise.

En mars 1947, de retour à Buenos Aires, il décide d’entreprendre des études de médecine.  Sa motivation était sans doute sa propre maladie, puisqu’il va se spécialiser en allergologie, mais c’était aussi certainement la volonté de soigner les pauvres, ceux qu’il appellera les prolétaires et pour lesquels il se battra plus tard.  Il mène ses études avec une facilité déconcertante, sans toutefois chercher à briller et sans abandonner le sport.
Il travaille en allergologie dans le service du professeur Pisani, mais proclame déjà haut et clair qu’il veut « lier son destin à celui des pauvres du monde. »

Il interrompt ses études pour faire un long voyage en Amérique du Sud, sur un vélo, muni d’un moteur bricolé.  C’est sa première rencontre avec la misère extrême des paysans des pays traversés.  Il écrit à sa mère « qu’il ne veut pas devenir un docteur pour mémés allergiques ».  Après avoir passé quelques examens, il repart avec un ami pharmacien, pour un nouveau périple de 4000 km, à moto cette fois.

A Valparaiso, alors que la moto vient de rendre l’âme, il est amené à soigner une vieille femme asthmatique, dont les conditions de vie le scandalisent.  Il écrit à sa mère, qui sera sa confidente durant toute sa vie : « Dans ce genre de cas, le médecin est conscient de son impuissance totale et ne peut que souhaiter un changement, quelque chose qui supprime l’injustice… Tant que durera un ordre des choses basé sur un esprit de caste, il n’est pas en mon pouvoir de soigner cette pauvre femme. »  Ce texte annonce le tournant de sa vie,  le passage de la médecine à la lutte des classes.

Au cours de ce voyage particulièrement inconfortable, il fait de nombreuses crises d’asthme, tant dans la touffeur de la forêt  tropicale, que dans le froid sec de l’Altiplano.  Il se soigne par le calcium, la Coramine et l’adrénaline.  A la léproserie de San Pablo dans la cordillère péruvienne où il est hébergé, il est persuadé que la lèpre est peu contagieuse, débarrasse les lépreux de leurs bandages, leur serre la main et joue au football avec eux.  L’effet psychologique est énorme.

Au retour, il reprend les cours au pas de course, passe ses examens et est proclamé docteur en médecine en juin 1953, avec la mention « distinguado ».  Détail caractéristique : il a refusé l’examen dit d’éducation  « justicialiste », équivalent d’un serment d’allégeance au péronisme.

Il laisse en gage ses livres de médecine pour poursuivre des voyages.  Il s’intéresse à l’archéologie et à l’histoire des indiens et, pour la première fois,  parle d’Indoamérique au lieu d’Amérique latine.  Sa guerre contre ce qu’il appelle  « la pieuvre capitaliste » se prépare.  Il vit de petits boulots : docker et marchand ambulant.  Au Guatemala, il donne un cours de médecine dans une école normale.  Mais, à ses yeux, faire de la médecine privée serait une trahison.  Il travaille dans une équipe de médecine d’urgence, tout en suivant un entraînement militaire dans la rébellion guatémaltèque, qui va échouer.

Toujours persuadé que « le peuple doit être armé », il fuit à Mexico, où il travaille comme photographe de rue le soir et, la journée, comme assistant dans le service d’allergologie de l’hôpital général.  Il obtient une maigre bourse de recherche et présente un travail sur les aliments prédigérés.  Il prépare même un concours pour devenir professeur de physiologie.  Mais sa rencontre avec les frères Fidel et Raoul Castro va décider de son avenir.  Séduit par les idées de Fidel Castro, il accepte de devenir le médecin en charge de la préparation des émigrés cubains à Mexico.  Il leur donne certes des leçons de premiers soins, mais participe en même temps à l’entraînement physique, notamment en faisant l’ascension du Popocatepetl.  Bien qu’il plaisante en déclarant qu’il a oublié comment on prend le pouls, il continuera, pendant  l’invasion de Cuba, à soigner le mal de mer sur le vieux yacht vers Cuba et plus tard les pieds blessés et les plaies causées par les taons et les blessures de guerre.

Les guérilleros cubains progressent difficilement et doivent alléger leurs bagages.  Che Guevara sacrifiera les médicaments pour conserver les munitions.

L’asthme ne l’abandonne pas.  Allergique au jute des vieux hamacs, il dort à même le sol, roulé dans du nylon, en attendant la fourniture des hamacs en coton.  Il a perdu ses aérosols, mais Fidel lui fournira de l’adrénaline.  Il traite les dysenteries, les furoncles, la malaria et arrache les dents dans les hameaux cubains traversés.  Par manque de médicaments, il utilise des « bordées d’injures », ce qu’il appelle,  « l’anesthésie psychologique ».

Après la victoire sur le régime de Batista, « il laisse tomber la médecine », devient même ministre des finances dans le gouvernement castriste, mais sa volonté révolutionnaire est quasi messianique et il va reprendre le combat, malgré une « poussée de tuberculose et l’échec de l’acuponcture pour traiter son asthme. »

« Déguisé, les jambes molles et les poumons fatigués », il part au Kivu pour soutenir la rébellion dirigée par Laurent Kabila.  Il soigne des malades.  Ce qui lui vaut le surnom de Tata Muganda, c’est-à-dire « celui qui soulage ».   Toutefois, il ne comprendra ni la mentalité, ni la motivation des rebelles ; la mission échouera.  De même qu’une expédition en Bolivie, dans la région du Chaco, où les conditions d’existence de son petit groupe de guérilleros sont inhumaines.  Ils souffrent de la faim et de la soif, dévorés par les tiques et les insectes, traqués par l’armée bolivienne.  Contrairement à la révolution cubaine, ils ne parviennent pas à soulever les paysans, qui les dénoncent parfois.  Che Guevara continuera à extraire des dents et à soigner son asthme, en essayant l’adrénaline en collyre et même la novocaïne intra-veineuse.  Finalement, ils seront encerclés et exécutés sommairement  par l’armée bolivienne, conseillée et soutenue par la CIA.

Intelligent, cultivé, honnête, Che Guevara aurait pu devenir un médecin réputé, généreux, désintéressé et rendre de grands services à ces pauvres qu’il voulait libérer en bouleversant le monde.  Il se comparait parfois lui-même à Don Quichotte.  C’est ainsi que lors de son départ pour l’Afrique, il écrit : « Je sens de nouveau sous mes talons les côtes de Rossinante ».

Ouvrages consultés :

  • Ernesto Che Guevara : http://www.americas-fr.com/histoire/che-guevara.htlm.
  • Pierre Kalfon : Che Ernesto Guevara, une légende du siècle (1997)
  • Jean Cormier, Hilda Guevara et Alberto Granado.  Che Guevara, compagnon de la révolution.(1998)

           

  1. Le surnom "Che" fait allusion à une habitude de langage d’Ernesto Guevara, qui ponctuait souvent ses phrases de l’interjection « Che », qui est un peu l’équivalent de « hein ? » ou de « n’est-ce-pas ? » en français.
  2. Tu vas mourir, vieille Maria… Je veux te parler sérieusement. Ta vie fut un chemin de croix.  Ni homme aimé, ni santé, ni argent, juste la faim à partager…   Frotte tes durillons et les nobles nouures de tes doigts à la honteuse douceur de mes mains de médecin…  Ecoute, grand-mère prolétaire, crois en l’homme qui vient, crois en l’avenir que jamais tu ne verras…  Je veux t’annoncer, d’une voix basse et virile, les espérances, la plus rouge et plus virile des vengeances…  Repose en paix, vieille combattante : tes petits enfants vivront l’aurore : je te le jure.
    Ernesto Guevara ;  extraits du poème « Vieille Maria »


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