Commémorer deux destins européens
Discours de Mr. Jorge Semprun


Les destins particuliers et très européens de deux philosophes, Edmund Husserl et Jan Patocka, sont les témoins de la barbarie du siècle mais aussi de l’ébauche d’une conscience européenne. Ils sont à l’origine d’une proposition que j’adresse ici à la communauté universitaire.

Monsieur le Recteur, nous avons en Espagne une habitude, à la fois pratique et plaisante. Dans une assemblée aussi prestigieuse que celle-ci, quand on risque d’oublier certaines personnalités parce qu’elles sont trop nombreuses, on entame son allocution en disant « Queridas Autoridades », « Chères Autorités ». Donc, Monsieur le Recteur, « Chères Autorités », je voudrais vous dire en quelques mots pourquoi je suis particulièrement joyeux et fier de cette distinction de l’Université catholique de Louvain.
J’ai un rapport indirect, voire mystérieux, avec cette université. Un lien très personnel m’unit à un philosophe allemand, Edmund Husserl, qui doit en grande partie à Louvain la survie de ses archives et de ses textes inédits. C’est un prêtre, chercheur et enseignant de Louvain, le père Van Breda qui a aidé directement Husserl à la fin de sa vie et qui a sauvé des mains des nazis toutes ses archives. Or, il se trouve que j’ai avec ce philosophe un rapport très direct et très profitable. En 1940-1941, quand j’étais en classe de philosophie au lycée Henry IV à Paris, j’ai lu, un peu par hasard et un peu par curiosité, un article d’Emmanuel Levinas dans la Revue de philosophie. C’était une introduction à la lecture de Husserl et de Heidegger. Dans l’atmosphère d’idéalisme de l’université française de l’époque, ce fut pour moi une révélation.
J’ai ensuite essayé de lire tout ce que l’on pouvait trouver, à l’époque, de Husserl, en français ou en allemand, dans les bibliothèques parisiennes. À la fin de l’année, j’ai été désigné par le lycée Henry IV pour participer au concours général de philosophie des lycées et collèges. Le hasard a voulu que j’ai eu à répondre à une question sur l’intuition chez Husserl. J’ai bien entendu brillé, ce qui m’a permis de décrocher un deuxième prix du concours général. C’est le seul titre universitaire que j’ai. Je n’ai pas pu finir la licence ni poursuivre l’agrégation à cause des événements du monde, mais j’ai ce deuxième prix du concours général, que je dois à Levinas et à Husserl.
Trois ans plus tard, à Buchenwald, baraque 56 des invalides, autour de mon professeur de sociologie de la Sorbonne, Maurice Halbwachs, se réunissaient parfois le dimanche après-midi sur les quelques heures de « loisirs » que nous avions, un groupe de personnes qui discutaient… Dans ce groupe, il y avait un certain Monsieur Lebrun ou Lenoir – en tout cas c’était une couleur assez neutre – qui était en fait un intellectuel juif viennois qui avait réussi à maintenir devant la gestapo sa fausse identité. Cet homme m’a raconté, parce qu’il y avait assisté, la conférence de Husserl à Vienne en 1935. Il a bien entendu fallu que je relise souvent cette conférence, mais la première révélation m’était arrivée là.
1935 n’était pas une époque facile. Husserl, qui était professeur à la retraite, était déjà rayé de la liste de l’université parce que juif. Son disciple et élève Martin Heidegger avait déjà effacé de la dédicace de Sein und Zeit, son œuvre fondamentale, le nom de Husserl, auquel il avait dédié en 1927 son livre, avec « vénération et amitié ». On n’a plus ni vénération ni amitié pour un professeur juif exclu de l’université…
En 1935, devant ce déferlement des autoritarismes – c’est l’apogée et du nazisme et du stalinisme – Husserl donne une conférence sur la crise de l’humanité européenne et la philosophie. Il y exprime deux idées fondamentales que je voudrais souligner. Dans la barbarie montante – il dit barbarie, il ne peut pas dire nazisme, lui qui, rentré en Allemagne, va mourir trois ans plus tard –, il appelle à l’héroïsme de la raison. Il affirme que le plus grave danger pour l’Europe, c’est la lassitude intellectuelle, la lassitude morale. Je crois que ceci est toujours valable aujourd’hui. Husserl est, en 1935, le premier à formuler la thèse de la supranationalité européenne. Après avoir très longuement analysé les caractères fondamentaux et singuliers de l’esprit européen, de l’Europe comme figure spirituelle qui n’est pas contrainte par des frontières établies, il en appelle à la création d’une supranationalité européenne, à une abdication volontaire de certaines parts de souveraineté pour le bien de la communauté européenne. C’est singulier et important que ce soit dit par une voix allemande et une voix juive de surcroît en 1935. Cela nous rappelle – et il est intéressant de le rappeler au moment où nous commémorons le 60e anniversaire de la libération d’Auschwitz – le rôle fondamental que la culture juive de langue allemande a joué dans l’Europe des années 1930 comme lien, comme investigation et comme éclosion de talents.
Je voudrais ajouter un dernier détail. La personne qui assiste aux conférences de Husserl, à Vienne, où s’énonce pour la première fois dans l’Europe contemporaine l’idée de la supranationalité, est un philosophe tchèque, Jan Patocka. Phénoménologue de l’école de Husserl, très original et très personnel, il a organisé une répétition de cette conférence à Prague quelques mois plus tard, en septembre 1935. Jan Patocka enseigne la philosophie à l’université de Prague. Il perd son poste en 1939, chassé par les nazis. Il continue sa vie et son travail et il reprend son poste universitaire lors de la libération de la Tchécoslovaquie. En 1948, il est de nouveau chassé de l’université après ce que l’on appelle le coup de Prague, c’est-à-dire la prise de pouvoir par le parti communiste en Tchécoslovaquie. Il devient avec Vaclav Havel porte-parole de la Charte 77, continuant à développer son œuvre philosophique, aujourd’hui publiée en grande partie en français et dans d’autres langues, œuvre dans laquelle le thème de l’Europe est constamment présent. Patocka est mort au mois de mars 1977 après un interrogatoire trop brutal de la police communiste tchèque.
S’il fallait trouver un nom pour incarner l’Europe de la culture, culture de la liberté et liberté de la culture, ce serait celui de Jan Patocka. D’où la proposition que je vous fais : ne pourrait-on imaginer, dans un avenir qui peut ne pas être trop lointain, que toutes les facultés de philosophie d’Europe, et peut-être même les classes terminales de philosophie ou les classes préparatoires de philosophie, consacrent une journée académique à la mémoire de Husserl et de Patocka, les philosophes de l’Europe d’aujourd’hui et de demain.

Merci beaucoup.

 

 



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Dernière mise à jour : 16 février 2005 - Responsable : Patrick Tyteca - Contact : webadcp