Homélie du Père Henri Lambert


« Ton fils sera un signe de division » (Luc 2, 34).
Seuls des hommes et des femmes qui veillent sont capables de découvrir en ce monde quelque chose qui ressemble au salut. Veiller, c’est guetter la venue d’une personne. Si je n’attends personne, personne ne viendra et « je » ne viendrai pas non plus ; je ne naîtrai pas à une vie de désir et de relation. Dans l’espérance, on interroge tous les visages : n’est-ce pas lui, n’est-ce pas elle, qui va donner un sens à ma vie en me renvoyant à moi-même ? Venez voir, dit la femme de Samarie à ses frères, j’ai rencontré au puit quelqu’un qui m’a dit qui j’étais, ne serait-ce pas le Messie qu’on attend ?
A ceux qui se préoccupent de voir – le salut, le règne de Dieu –, comme Syméon ou Nicomède, d’avoir en héritage, de posséder, Jésus répond : naître. Non pas rentrer dans le sein de sa mère Nicomède, mais naître d’eau et d’Esprit. L’être humain, mis au monde, doit encore se mettre au monde, apprendre à parler en son nom propre, naître de l’intérieur au souffle de l’Esprit. De cet Esprit, dont on ne sait ni d’où il vient, ni où il va, qui se modifie au cours de la vie d’un homme, il importe de naître « d’en haut » pour entrer dans la nouveauté de l’être – au terme d’un long processus de gestation dont nous sommes les acteurs mais pour lequel nous avons besoin de passeurs. Et, n’est-ce pas la vocation de tout artiste d’être un passeur – de faire naître l’humain en chacun ?
« Ton fils sera un signe de division », il sera comme le couteau qui sépare, une parole qui divise. Mais, c’est le couteau qui permet de naître au « je ». Au risque de dévoiler mes pensées les plus secrètes, comme ce désir enfoui de rester dépendant, esclave de mes idoles. La parole qui nous débusque de nos terriers.
« Ton fils sera un signe de division ». Parole prophétique que Jésus reprend à son compte : « Pensez-vous que je sois venu mettre la paix dans le monde ? Non, je vous le dis, mais plutôt la division » (Luc 12, 51).
YHWH dans l’épisode de la tour de Babel disperse les hommes qui avaient réussi à se créer une société bien à eux : un seul peuple, une seule langue ; et tout qui n’était pas prêt à se conformer au modèle établi était expulsé, exilé, anéanti. « Descendons et brouillons leur langue, qu’ils ne s’entendent plus les uns les autres » (Genèse 11, 7). Il y a une continuité entre le Dieu de Babel et celui qui se révèle en Jésus. Jésus apporte la division, jusque dans les familles : « le père contre le fils et le fils contre le père » (Luc 12, 53).
Un jour où Jésus enseigne à la foule, on vient lui dire : ta mère et tes frères te demandent à la porte. Eric-Emmanuel Schmitt dans Mes Evangiles fait dire à Jésus : « Qui est ma vraie famille ? Je n’ai de famille que l’esprit. Et je leur claquai la porte au nez. Mes frères repartirent, ivres de rage. Ma mère, écroulée, attendit devant la porte. La nuit venue, je la fis entrer et nous avons mêlé nos larmes. »
L’idolâtrie de la nation, de la race, de la famille, de la religion, de l’individu, comme toute idolâtrie, détruit la vie et s’oppose un jour ou l’autre aux plus élémentaires droits de l’homme. La division que Jésus apporte coupe à la racine toute idolâtrie ; et les artistes, par la diversité de leur art – musique, poésie, arts plastiques, danse, images - ne coupent-ils pas, eux aussi, à la racine tout totalitarisme en notre monde ?
« Je suis venu apporter le feu sur la terre et je désire tant qu’il brûle » (Luc 12, 49). La nuit de Noël, aux veilleurs que nous sommes, la liturgie fait réentendre le texte d’Isaïe : « Les chaussures des soldats qui piétinaient bruyamment le sol et leurs manteaux couverts de sang, le feu les a dévorés » (9, 4).
Le feu que Jésus apporte sur la terre, la division qu’il met dans le monde sont cette non-paix que les prophètes de tout temps vivent de manière permanente.
Le cinéaste Andréï Tarkovski écrit dans son Journal à l’adresse de son ami Rostropovitch : « La beauté est le symbole de la vérité, non pas dans le sens de vérité et mensonge mais vérité du chemin emprunté par l’homme. » Je suis le chemin. Il n’y a pas d’autre chemin pour aller au bout de soi-même que soi-même. Je suis le chemin. Je ne suis pas le but. « Celui qui croit en moi, dit Jésus, ce n’est pas en moi qu’il croit mais en celui qui m’a envoyé » (Jean 14). Je suis le chemin. Le but : c’est l’Autre. Mon expérience m’a appris ceci : plus un artiste est vrai, plus il est unique, et plus il donne à celles et ceux qui partagent sa démarche artistique, un regard de vie neuf.
Je voudrais, en terminant, évoquer la figure de ce poète de l’univers qu’est Pierre Teilhard de Chardin, pour qui tout acte créateur est participation à l’élan cosmique. Il y a cinquante ans cette année qu’il disparaissait.
En voilà un qui a été signe de division, en voilà un qui appela, à ses risques et périls, le feu sur la terre. Car, si aujourd’hui l’Eglise reconnaît en lui un signe éminent du dialogue entre la foi et la science, il y a 50 ans, elle le condamnait au silence et la diffusion de ses écrits était interdite par le Vatican. Ce veilleur de la foi puisait la lumière pour sa nuit dans l’Eucharistie de chaque matin.
Voici ce qu’il écrit dans La Messe sur le monde :
« Parce que, à défaut du zèle spirituel et de la sublime pureté de vos saints, vous m’avez donné, mon Dieu, une sympathie irrésistible pour tout ce qui se meut dans la matière obscure,
Parce que, irrémédiablement, je reconnais en moi, bien plus qu’un enfant du Ciel, un fils de la Terre,
Je montrerai, ce matin, en pensée, sur les hauts lieux, chargé des espérances et des misères de ma mère ; et là, fort d’un sacerdoce que vous seul, je le crois, m’avez donné, sur tout ce qui, dans la Chair humaine, s’apprête à naître ou à périr sous le soleil qui monte, j’appellerai le Feu. »
Voir la lumière briller sur les visages les plus différents ne peut que nous réjouir en ce jour et nous inviter à devenir chaque jour davantage ce que nous sommes, à témoigner dans la forme qui nous est propre du « Je suis » essentiel à tous les vivants.

Henri Lambert s.j.
Louvain-la-neuve, le 2 février 2005.

 

 



[UCL] [Docteurshonoris causa] [Pointeursutiles]

Dernière mise à jour : 16 février 2005 - Responsable : Patrick Tyteca - Contact : webadcp